‹ Napoléon et la paixChapitre 67 sur 148 · L'AMBASSADEUR RUSSE A MAYENCE · texte numérisé non relu

L'AMBASSADEUR RUSSE A MAYENCE

elle lui avait demandé à plusieurs reprises si je ne viendrais point voir son mari... (1). » On remarquera que pour la Russie il n'existait ni empereur, ni impératrice des Français ; ils continuaient d'être Mme Bonaparte et son mari. Par la même princesse, Caulaincourt eut encore à Alayence plusieurs entrevues avec l'ambassadrice russe. Le général ne cachait nullement son rôle puisqu'il avouait à d'Oubril '; qu'il devait rendre compte à Bonaparte de leur conversation de la veille (2) » .

De la part d'un souverain ces petites manœuvres secrètes, dépourvues de sanction officielle, sont très intéressantes au point de vue de l'élude de son caractère. Retrouvées dans les archives des pays étrangers, elles démontreut bien, croyonsnous, qu'au fond de lui-même Napoléon n'éprouvait aucune espèce de joie à voir se rallumer, à quelque époque que ce fût, la guerre sur le continent. Si avec un esprit sceptique on a pu, au moment de la rupture de la paix d'Amiens, méconnaître ses bonnes intentions et croire que pris à l'improviste il cherchait à gagner du temps, on devra modifier cette impression en le revoyant, dix-huit mois plus tard, dans les mêmes dispositions pacifiques. Surtout parce qu'ils sont ramenés régulièrement par des événements analogues qui ont eu lieu dans une ombre d'où il eût semblé que l'Histoire ne devait jamais les faire sortir, ces traits identiques définissent mieux la nature d'un homme que ses actes publics. Le chef d'un gouvernement, malgré ses préférences personnelles et si pacifiques soient-elles, doit, dans un conflit international, faire parade d'une fière dignité, voire d'une sorte d'arrogance, afin de tendre le ressort de l'amourpropre national dont il aura besoin si les hostilités deviennent inévitables; mais les essais de conciliation, spontanément et furtivement ordonnés à des collaborateurs choisis en dehors des diplomates de profession, parmi les confidents intimes, révèlent

(1) Archives impériales russes, etc., LXXVII, 756

(2) Ibid., LXXVII, 759.

sans nul doute possible les sincères pensées de leur auteur.

Les instructions de l'ambassadeur russe étaient formelles, ne laissaient place à aucun genre de concession, ni de retardement. Pour se débarrasser de son interlocuteur, d'Oubril suréleva un peu plus les conditions de l'iiltimatuni inacceptable qu'il avait présenté à Paris. Cette exigence inattendue, impertinente même, aurait pu être rejetée avec un mépris révolté. Il n'en fut rien. Certainement l'ordre de ne pas brusquer les choses avait été donné à Caulaincourt, car il fit observer avec humilité « qu'on pouvait voir aux démarches que la France faisait qu'elle ne voulait point rompre 55 et que d'Oubril éloignerait encore les chances de rapprochement en allant à Francfort où sans doute il augmenterait ses prétentions déjà plus fortes à Mayence qu'elles ne l'étaient à Paris (1). Rien ne put arrêter l'ambassadeur russe. Le lendemain il avait quitté ALayence, et pour cela il dut employer des subterfuges, le maître de postes ayant reçu l'ordre de déclarer que tous les chevaux étaient requis pour le service de l'Empereur (2).

Xapoléon, dépité de ces procédés discourtois, était à bon droit en méfiance, quoiqu'il ne sût en réalité que fort peu de choses sur le cours des intrigues d'Alexandre. Il n'y avait plus à Saint-Pétersbourg qu'un consul, M, de Lesseps, et le Cabinet des Tuileries n'en recevait que des renseignements très vagues, souvent contradictoires, à travers lesquels il put néanmoins démêler qu'un envoyé spécial du Tsar, M. de Nowossiltzoff, était parti à la fin septembre 1804, pour Londres, « afin d'y conclure un traité d'alliance offensif et défensif et offrir à nos ennemis des secours en hommes et en vaisseaux, pour préparer les moyens d'agir en commun à l'ouverture de la campagne prochaine (3). v

(1) Aichives impériales russes, etc., LXXVII, 760. (2; Ibid., LXXVII, 762.

(3) Ibid., LXXVII, 749.

MAPOLKOX DEMAMDE LA PAIX A L'AXGLETE RRF. 277

De Vienne, Napoléon ne recevait rien, car M. de La Rochefoucauld, notre ambassadeur, aussi mal instruit que possible, donnait les assurances les plus optimistes, affirmant qu'il n'y avait nulle intention de guerre de la part du Cabinet autrichien. Alexandre pouvait donc continuer ses démarches et les dérober avec assez de facilité à l'attention de la France. Les négociations qui précédèrent la guerre furent conduites entre les Cours de Londres, de Sainl-Pétersbourg et de Vienne avec un secret impénétrable. La veille de l'explosion, une sécurité parfaite semblait régner à Paris (1), ainsi que le fait remarquer Lombard, le secrétaire du roi de Prusse.

Cependant les sourdes menées du Tsar furent contrariées par un coup de théâtre comme les aimait Napoléon. Couronné empereur depuis un mois, il renouvela spontanément à l'Angleterre, le 2 janvier 1805, les offres de paix qu'il lui avait déjà faites autrefois, le lendemain de son élévation à la dignité de Premier Consul. Sans crainte de s'humilier en ouvrant la voie des concessions, il entendait exposer à la face des peuples son désir d'éviter les malheurs de la guerre.

« Monsieur mon frère, écrit-t-il au roi d'Angleterre, appelé au trône de France par la Providence et par le suffrage du Sénat, du peuple et de l'armée, mon premier sentiment est un vœu de paix. La France et l'Angleterre usent leur prospérité. Elles peuvent lutter des siècles, mais leurs gouvernements remplissentils le plus sacré de leurs devoirs? Et tant de sang versé inutilement, sans la perspective d'aucun but, ne les accuse-t-il pas dans leur propre conscience? Je n'attache point de déshonneur à faire le premier pas. J'ai assez, je pense, prouvé au monde que je ne redoute aucune des chances de la guerre; elle ne m'offre rien que je doive redouter. La paix est le vœu de mon cœur ; mais la guerre n'a jamais été contraire à ma gloire. Je conjure

(1) Lombard, Matériaux, etc., p. 101.

Votre Majesté de ne pas se refuser au bonheur de donner ellemême la paix au monde... Votre Majesté a plus gagné depuis dix ans en territoire et en richesses que l'Europe n'a d'étendue. Sa nation est au plus haut point de prospérité. Que veut-elle espérer de la guerre !... Si Votre Majesté veut elle-même y songer, elle verra que la guerre est sans but, sans aucun résultat présumable pour elle. Eh! quelle triste perspective de faire battre les peuples pour qu'ils se battent! Le monde est assez grand pour que nos deux peuples puissent y vivre, et la raison a assez de puissance pour qu'on trouve les moyens de tout concilier, si de part et d'autre on en a la volonté. J'ai toutefois rempli un devoir saint et précieux à mon cœur. Que Votre Majesté croie à la sincérité des sentiments que je viens de lui exprimer et à mon désir de lui en donner des preuves (1). ^

Cette lettre inopinée, empreinte des plus nobles sentiments que puisse exprimer un souverain en butte à une guerre qui lui a été imposée, ne pouvait demeurer sans réponse, ayant été portée à la connaissance du monde entier. Même si l'on suspectait la sincérité de son auteur, il fallait encore avoir l'air de faire quelque chose. La réponse, moins insultante que celle donnée jadis en pareille circonstance au Premier Consul, dévoila crûment que l'Angleterre était liée avec certains gouvernements, et plus étroitement avec la Russie. Celle-ci, disait-on, avait pris la direction du mouvement et l'on ne pouvait rien faire sans elle. Se retrancher derrière la Russie, c'était éviter de se prononcer pour le moment dans un sens ou dans l'autre, en invoquant un délai qu'une consultation préalable rendait nécessaire. " 11 était impossible à Sa Majesté le roi de la Grande- Bretagne, disait le ministère britannique, de répondre plus particulièrement à l'ouverture qui lui avait été faite, jusqu'à ce qu'elle eût eu le temps de communiquer avec les puissances du

(1) Coriespondance de Napoléon /•=", X, 103.

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