LA FUTURE COALITION DEVOILEE
Continent avec lesquelles elle se trouvait engagée par des liaisons et des rapports confidentiels, et particulièrement avec l'empereur de Russie qui avait donné les preuves les plus fortes de la sagesse et de l'élévation des sentiments dont il était animé et du vif intérêt qu'il prenait à la sûreté et à l'indépendance de l'Europe (1). »
Des paroles analogues furent prononcées, le 15 janvier 1805, dans le discours royal, à Fouverture de la session du Parlement britannique (2). Pour qui aurait voulu partir en guerre contre l'une ou l'autre des puissances du Continent, cette déclaration était de grande valeur. On pouvait, par élimination, découvrir facilement quels étaient les gouvernements auxquels il convenait de demander des explications catégoriques. Devant l'aveu du Cabinet de Londres, le gouvernement français aurait été fondé à s'attaquer immédiatement à l'Autriche, car, six mois auparavant, certains indices ayant éveillé les soupçons de l'Empereur, il avait donné un avertissement sérieux au Cabinet autrichien. Dès ce moment il avait déjà prévu ce que la circulaire anglaise venait de révéler avec tant de clarté. Le 3 août 1804, Napoléon avait écrit à Champagny, son ambassadeur à Vienne : « Vous direz que, ayant accordé à l'Autriche toutes ses demandes, ces délais ne tiennent qu'à d'autres principes ; qu'il y a un commencement de coalition qui se forme et que je ne donnerai pas le temps de la nouer; qu'il n'est pas juste que par cette conduite équivoque l'Autriche me tienne trois cent mille hommes les bras croisés sur les bords de la Manche ; qu'il faut donc que la Cour de Vienne sorte de cette position ambiguë, et que si l'on est assez insensé à Vienne pour vouloir recommencer la guerre et prêter l'oreille aux suggestions de Londres, tant pis pour la monarcbie autrichienne (3). »
(Ij BiG.\oN, IV, 188.
(2j Mémoires d'un /lomtne d'Etat, VIII, 418.
(^3) Correspondance de Xapoléon /", IX, 449
Ainsi voilà l'Empereur averti, depuis plus de six mois, que l'Aulriche se prépare à combaltre la France, et aujourd'hui ce projet lui est confirmé par une déclaration du Cabinet anglais, Va-t-il agir autrement que n'agirait un homme pacifique? Non, il demeure attaché à son idée que les (ils du complot étant à Londres, c'est là qu'il faut aller les trancher; car, s'il y réussit, la dislocation du fameux concert européen se fera toute seule et une guerre sera évitée au Continent. Dans cet espoir, il se laisse détourner d'une action immédiate, d'un succès certain et facile sur l'Autriche; plus porté à saisir l'occasion des batailles, quand elle se présentait, il n'aurait pas donné aux coalisés, avant de fondre sur eux, près de neuf mois pour augmenter leurs forces militaires, concerter leurs plans et par conséquent rendre plus aléatoires des chances indubitables.
Les pièces révélatrices, dont l'aulhen licite ne peut être contestée, pièces ignorées alors du gouvcrnenienl français, démontrent péremptoirement que l'Empereur avait une compréhension très juste du rôle de l'Angleterre, et qu'il n'était nullement le jouet d'une hallucination haineuse quand il traitait en comparses les souverains contre lesquels il avait hé.sité à tirer l'épée et quand il appelait la malédiction du Ciel sur la seule Angleterre. A chaque page de ses proclamations, alors qu'il luttera soit contre les Autrichiens, soit contre les Russes, soit contre ceux-ci réunis à d'autres, c'est toujours l'Angleterre qu'il dénoncera en termes indignés, à la face du monde, comme l'auteur de tous les maux de la guerre. Les Autrichiens, les Russes, contre lesquels il se bat, ne tiennent à ses yeux qu'un rôle secondaire; et leurs troupes ne sont que des mercenaires cosmopolites poussés en avant, comme jadis, par une nation avide de conquêtes. Pour les complices, pour les souverains dont les armées étaient subventionnées par l'or de l'Angleterre, il n'a que des paroles aimables. 11 spécifie en quelque sorte qu'il ne les considère pas comme des ennemis réels et qu'il ne leur
PROCLAMATIOXS COXTRE L'AXGLICTERRE 281
garde pas rancune. Avec un peu de dissimulation ou simplement d'habileté, il aurait pu penser ces choses sans les dire avant la fin de la guerre. Pourquoi diminuer les responsabilités de ses adversaires et les avertir que, quoi qu'il arrive, ils peuvent compter sur son indulgence? En prenant l'attitude contraire, en se déclarant impitoyable, il aurait peut-être intimidé l'un des combattants et rompu ainsi le faisceau de la coalition. Mais, on le sait, il plaçait avant beaucoup d'autres préoccupations celle de gagner l'estime et la considération des grandes Cours de l'Europe.
Sa pensée maîtresse, qui s'efforce sans cesse d'accuser l'Angleterre d'être l'auteur de tous les maux de la guerre, ressort nettement de ses Bulletins pendant la campagne d'Autriche en 1805. De Strasbourg, au moment de l'entrée en campagne, il dit : « Soldats, votre Empereur est au milieu de vous. Vous n'êtes quel'avant-garde du grand peuple; s'il est nécessaire, il se lèvera tout entier à ma voix, pour confondre et dissoudre celte nouvelle ligue qu'ont tissue la haine et l'or de l'Angleterre (1). »
Après la prise d'Ulm, s'adressant aux évêques de l'Empire : a Les victoires éclatantes que viennent d'obtenir mes armes contre la ligue injuste qu'ont fomentée la haine et l'or de l'Angleterre veulent que moi et mon peuple adressions des remerciements au Dieu des armées... (2). y> Aux soldats, à la même occasion : « En quinze jours, nous avons fait une campagne, nous avons chassé de la Bavière les troupes de la Maison d'Autriche et rétabli notre allié dans la souveraineté de ses Etats ; celte armée, qui, avec autant d'ostentation que d'imprudence, était venue se placer sur nos frontières, est anéantie. Alais qu'importe à l'Angleterre? Son but est rempli ; nous ne sommes plus à Boulogne et son subside ne sera ni plus ni moins grand... Mais nous ne nous arrêterons pas là; vous êtes impa-
(1) Recueil des Bulletins de la Grande Armée, I, p. 2,
(2) lOid., I, 21.
lients de commencer une seconde campagne. Cette armée russe, que l'or de l'Angleterre a transportée des extrémités de l'univers, nous allons lui faire éprouver le même sort (1). 5)
Poursuivant la route qui le conduit à Austerlitz, Napoléon s'épanche, selon son habitude, dans le cœur de ses soldats et marque chaque étape des mêmes accusations, des mêmes imprécations. De Braunau : « Il n'est pas un homme en Allemagne qui ne considère les Anglais comme les auteurs de la guerre, et les empereurs François et Alexandre comme viril mes de leurs intrigues. Il n'est personne qui ne dise : « Il n'y aura point de paix tant que les oligarques gouverneront l'Angleterre, et les oligarques gouverneront tant que George respir.ia. Aussi le règne du prince de Galles est-il désiré comme le tei me de celui des oligarques qui, dans tous les temps, sont égoïstes et insensibles aux malheurs du monde (2). » De Molk : « Il n'est pas jusqu'au dernier bourgeois, jusqu'au dernier officier subalterne qui ne sente que cette guerre n'est avantageuse que pour les Anglais; que l'on ne s'est battu que pour eux; qu'ils sont les artisans des malheurs de l'Europe, comme par leur monopole ils sont les auteurs de la cherté excessive des denrées (3). 5' Des portes de Vienne : « On dit à Vienne et dans les provinces de la Monarchie autrichienne que l'on est mal gouverné, que pour le seul intérêt de l'Angleterre on a été entraîné dans une guerre injuste et désastreuse... Les Anglais sont les perpétuels objets des imprécations de tous les sujets de l'empereur d'Allemagne et de la haine la plus universelle. N'est-il pas temps enfin que les princes écoutent la voix de leurs peuples et qu'ils se détachent de la fatale influence de l'oligarchie anglaise (4)? 5)
(1) Recueil des Bulletins de la Grande Armée, I, 31-32.
(2) Ibid., I, 50.
(3) Ibid., I. 64.
(4) Ibid., I, 69.
PROCLAMATIOXS GOXTRE L'AXGLETERRE 283
De Schœnbrunn : u Tout le continent doit s'affliger de ce que l'empereur d'Allemagne, qui veut le bien, qui voit mieux que ses ministres et qui, sous beaucoup de rapports, serait un grand prince, ait une telle défiance de lui-même et vive si constamment isolé... Tant que cet état de choses subsistera à la Cour de Vieane, l'Empereur ne connaîtra jamais le vœu de son peuple et sera toujours le jouet des subalternes que l'Angleterre corrompt et qui le circonviennent, de peur qu'il ne soit éclairé. Il n'y a qu'une voix à Vienne comme à Paris : les malheurs du Continent sont le funeste ouvrage des Anglais (1). »
D'Austerlitz, le lendemain de la bataille : ic Cette journée coûtera des larmes de sang à Saint-Pétersbourg. Puisse-t-elle y faire rejeter avec indignation l'or de l'Angleterre ! Et puisse ce jeune prince, que tant de vertus appelaient à être le père de ses sujets, s'arracher à l'influence de ces freluquets que l'Angleterre solde avec art et dont les impertinences obcurcissent les intentions. La nature, en le douant de si grandes qualités, l'avait appelé à être le consolateur de l'Europe. Des conseils perfides, en le rendant l'auxiliaire de l'Angleterre, le placeront au rang des hommes qui, en perpétuant la guerre sur le Continent, auront consolidé la tyrannie britannique sur les mers et fait le malheur de notre génération. Puisse tant de sang versé, puissent tant de malheurs retomber enfin sur les perfides insulaires qui en sont la cause ! Puissent les lâches oligarques de Londres porter la peine de tant de maux (2) ! »
Pour varier un peu le ton de ces philippiques, Napoléon n'hésitait pas à faire parler comme lui les autres souverains. Trois jours après la même bataille d'Austerlitz, informant ses soldats de la visite de François II au quartier impérial, il avait dit : i' L'empereur d'Allemagne n'a pas dissimulé, tant de sa part que de la part de l'empereur de Russie, tout le mépris que leur
(1) Recueil des Bullelins de la Grande Armée, I, 75.
(2) Ibid., I, 103.
inspirait la conduite de l'Angleterre. « Ce sont des marchands, a-t-il répété, « qui mettent en feu le Continent pour s'assurer le commerce du monde (1). » Dans sa proclamation aux habitants de la capitale de l'Autriche : " Habitants de Vienne, je sais que vous avez tous blâmé la guerre que des ministres, vendus à l'Angleterre, ont suscitée sur le Continent. Votre souverain est éclairé sur les menées de ces ministres corrompus, il est livré tout entier aux grandes qualités qui le distinguent, et désormais j'espère pour nous et pour le Continent des jours plus heureux (2). »
Le fond de l'insinuation violente de l'Empereur était vrai ; l'Angleterre bouleversait l'Europe, sacriflait des milliers de vies humaines, exclusivement pour le bénéfice de ses intérêts matériels. H ne s'agissait ni de son indépendance ni de sa puissance actuelle. Celle-ci était intacte, plus grande que jamais ; son indépendance était menacée, par l'armée des cotes de l'Océan, il est vrai; mais le Cabinet britannique savait qu'il écarterait ce danger aussitôt qu'il voudrait bien rentrer dans l'observation simple et loyale des clauses du traité d'Amiens.
Moins exacte était l'exphcation des mobiles qui entraînaient Alexandre I" et François II à seconder les vues de l'Angleterre. S'ils avaient avec elle une communauté de jalousie et de convoitise à l'égard de la France; s'ils avaient une égale animosité envers la personne d'un soldat heureux donnant le funeste exemple des innovations dynastiques, ils étaient aussi poussés par des aspirations particulières que les finances anglaises leur permettraient peut-être de réaliser. L'Autriche, en plus du désir assez légitime de venger son honneur militaire amoindri par les échecs des campagnes antérieures, avait l'ambition non moins justifiée de reconquérir sa grandeur passée. Le Tsar, lui, fanatisé par les exhortations adulatrices de Pitt, se croyait
(1) Recueil des Bulletins de la Grande Armée, I, 108.
(2) lbid.,\, 144.