LES HESITAT10\TS DE LA PRUSSE
l'homme prédestiné, celui qui élait marqué par Ja Providence pour sauver l'Europe d'un cataclysme. A ce rôle d'apôtre libérateur il s*adonnait avec une persévérance, une ardeur qu'aucun obstacle n'était capable de ralentir.
Quand il reçut de l'Angleterre le mandat peu agréable de répondre aux ouvertures pacifiques de Napoléon, il ne s'arrêta pas une seule minute à la pensée que la crise de l'Europe pouvait trouver sa terminaison dans celte démarche inattendue. Pendant que les roués de la politique se concertaient à Saint- Pétersbourg et à Londres afin de confectionner une formule inacceptable pour l'empereur des Français, Alexandre s'efforçait d'agir sur la Prusse comme il avait agi sur l'Autriche. Là, son influence légitime de voisin puissant était soutenue par des sentiments flatteurs pour sa personne; il s'en autorisait pour reprendre avec plus d'énergie le siège de la Cour de Berlin, en vue de la faire participer à la troisième coalition.
A cet effet, le baron de Wiuzingerode fut envoyé près du Roi dans les premiers jours de 1805. « Le générai élait chargé de désabuser le Cabinet de Berlin qui croyait que l'empereur de Russie, par amitié pour le roi de Prusse, favoriserait ses plans en ne déclarant jamais la guerre à Napoléon. 5> La chancellerie russe pouvait d'autre pari supposer qu'une entente secrète quelconque élait survenue entre Frédéric-Guillaume et Napoléon, et que le Roi s'était réservé de nouvelles acquisitions. Wiuzingerode devait tirer au clair celte question et, dans le cas où cette crainte serait fondée, « la Prusse n'avait pas à compter sur la moindre indulgence. » Le Tsar voulait savoir aussi quelle serait l'attitude du Cabinet de Berlin dans le cas où la Russie serait obligée de combatlre la France. On offrait à la Prusse, sur la caisse d'Angleterre, toutes les sommes qu'elle désirerait pour faire face aux dépenses militaires qui découleraient de son adhésion à la ligue européenne. Enfin, si le Roi, en dernière analyse, se prononçait pour la neutralité, Winzingerode demanderait « d'une façon
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très urgente que le Roi autorisât le passage des armées réunies à travers ses Etats (1) 55 . Au fond, on ne voulait pas de la neutralité. Winzingerode disait à Aletternich qui était alors à Berlin : « Nous sommes décidés à ne plus souffrir la neutralité de la Prusse... Il vaut mieux avoir un ennemi ouvert qu'un soi-disant ami (2). «
Ces diverses propositions troublèrent singulièrement la quiétude dans laquelle Frédéric-Guillaume aimait à vivre. Certes toutes ses sympathies personnelles et monarchiques étaient acquises à Alexandre; pourtant ce dernier oubliait un peu trop que la Prusse n'était pas vis-à-vis de la France dans la même position que la Russie et l'Autriche. L'une avait des revanches à prendre ; l'autre, depuis de longs mois, avait tendu, puis brisé ses rapports avec le gouvernement de Paris. La Prusse au contraire devait à Napoléon sa grandeur actuelle qui datait de deux ans à peine. En définitive, à part quelques petites chicanes toujours réglées de façon très satisfaisante. Napoléon s'était appliqué, non sans manifester parfois les empressements les plus délicats, à vivre en très bonne harmonie avec la Prusse. En vérité il n'y avait pas là de quoi déclarer la guerre, sous peine de blesser les lois de la plus simple pudeur. Ah ! vienne le moindre sujet un peu sérieux de désaccord, le Cabinet de Berlin s'en emparera comme d'un casus J'œderis et ne manquera pas de s'unir aux trois Cours. Mais, mise à part cette question de prétexte, le Roi ne pouvait s'empêcher de songer qu'on lui demandait de se jeter dans l'aventure presque les yeux fermés et que, s'il accédait aux instances du Tsar, il devenait par le fait l'avant-garde de la coalition. Or, pour examiner cette grave proposilion, il avait besoin de savoir ce qu'il aurait derrière lui pour le soutenir; il désirait légitimement connaître avec
(1) Rankk, Hardenbergs eigenhanâige Memoîren, II, 150; F. de Martens, Becueil des traités de la Russie, VI; Allemagne, 357-358.
(2) Mémoires du prince de Metternic/i, II, 39.