LES HESITATIOXS DE LA PRISSE
exactitude les projets, les moyens d'exécution concertés entre a Russie et l'Autriche; en un mot il voulait être au courant de ce que, par méfiance ou crainte des indiscrétions, on paraissait tenir à lui cacher : l'état actuel des négociations austrorusses (1).
Ces réflexions faisaient qu'en aucun cas il n'entendait s'attirer e ressentiment immédiat de Napoléon, en accordant aux troupes russes le droit de traverser le territoire prussien. Pour éclaircir cette affaire et présenter de façon convenable ses observations et sa situation exceptionnelle, le Roi envoya à Pétersbourg son ancien aide de camp, le général Zastrow. Celui-ci arriva juste au moment où le traité russe venait d'être signé avec l'Angleterre et il dut écouter les reproches les plus amers du chancelier Czartoryski sur la politique prussienne; cependant l'Empereur se montra plus souple et plus aimable. En résumé, d'un côté on essaya de la douceur, de l'autre des menaces pour entraîner la Prusse dans la coalition(2); mais on ne laissa rien deviner à Zastrow des dessous politiques qu'il était venu élucider.
Avant de livrer le secret de ses relations politiques avec l'Autriche, le Tsar voulait une déclaration formelle, précise, par laquelle le roi de Prusse reconnaissait la nécessité de recourir à la force contre Bonaparte. Chacune des deux parties, avant de se prononcer, exigeait des garanties, et aucune ne voulait faire le premier pas. Cette hésilation respective était pleine d'inquiétudes pour la Prusse, car le Tsar insistait sur un ton presque comminatoire. Il avait d'autant plus de motifs de montrer cette énergie que les circonstances devenaient plus pressantes. Depuis que, le 2 janvier 1805, la Cour de Londres avait reçu l'appel pacifique de Xapoléou et qu'elle s'était retranchée derrière le Tsar, elle poussait de toutes ses forces à la conclusion de l'accord qui devait réunir les puissances en une agres-
(1) Ranke, Hardenbergs eigen/ùindige Memoiicn, II, 162.
(2) Hausser, Deutsche Gescliichte, II, 545.
sion contre la France. Ainsi la coalition était presque prête. Le moindre incident, qu'au besoin on ferait naître, suffirait à justifier rouvcrture des hostilités.
Le prélude des actes solennels qui devaient définir les devoirs de chacun en vue de cette alternative fut une note adressée à l'empereur de Russie le 19 janvier 1805. Bien que cette note ne semble se rapporter qu'aux projets de la Russie et de l'Angleterre, elle est d'une extrême importance car on y verra que la paix ne pouvait être conclue que du consentement unanime des coalisés. Les prétentions d'un seul devenaient par le fait celles du groupe entier. « Sa Majesté Britannique est heureuse de s'apercevoir que les vues et les sentiments de l'empereur de Russie, par rapport à la délivrance de l'Europe et à sa tranquillité et à sa sûreté future, répondent entièrement aux siens. En conséquence, le Roi désire entrer dans l'explication la plus claire et la plus franche sur chaque point qui tient à ce grand objet, et former avec Sa Majesté Impériale le concert le plus intime, afin que par leur influence et leurs efforts réunis on puisse s'assurer de la coopération et de l'assistance d'autres puissances du Continent dans une proposition analogue à la grandeur de l'entreprise et du succès dont dépend le salut futur de l'Europe. D'après l'explication qui a été donnée des sentiments de l'empereur de Russie, auxquels Sa Majesté adhère parfaitement, il importe : 1" De soustraire à la domination de la France les contrées qu'elle a subjuguées depuis le commencement de la Révolution, et de réduire la France à ses anciennes limites, telles qu'elles étaient avant cette époque (1). "
Ces quatre dernières lignes fixent le prix auquel un grand et glorieux pays, la France, peut acheter le droit de vivre momentanément tranquille en Europe. Tout le monde, osons-nous affirmer, pensera que la perspective de la lutte à outrance, si
(1) Vrédév'ic ScHOELh, Recueil de pièces, VII, 60; comte de Garde.v, Histoire des h-aités de paix, \lU,'3i7.
LE FITIR DEMEMBREMEXT DE LA FRAXCE 289
périlleuse fùt-elle, était encore préférable, plus acceptable, moins avilissante que la soumission à cette déchéance nationale. A plus forte raison accordera-t-on que le chef de cet Etal, quelle que soit sa profession, sou uniforme ou son tempérament, se devait d'épuiser toutes les résistances.
Non certes, il n'était nécessaire qu'il fût ni un turbulent, ni un infatué de ses talents militaires, celui qui leva réso- Jument l'épée contre ces mêmes armées dont les agressions, pour la troisième fois en douze ans, venaient menacer notre indépendance. N'est-ce donc pas le cri de la France entière qui sort de la poitrine de Xapoléon, quand il jure qu'on ne lui arrachera qu'avec la vie les frontières gagnées jadis par un peuple presque sans armes soudainement attaqué et triomphant miraculeusement de troupes aguerries?
Sur cet accord essentiel et secret de l'amoindrissemeut de la France un contrat définitif fut signé, le 11 avril 1805, à Saint- Pétersbourg, entre l'Angleterre et la Russie. On évita d'y reproduire les conditions iinales qu'on se réservait d'imposer à notre pays. On avait pour cela d'excellentes raisons. Le traité du 11 avril devait être ostensible dans une certaine mesure, puisqu'on allait le proposer à la signature des puissances auxiliaires. Il importait de ne pas effrayer les timides par la longueur et les difficultés probables de l'entreprise, comme aussi il y avait habileté à ne pas décourager les ambitions plus vastes conçues peut-être par les intéressés. Mais, si on laissait planer le vague sur la condition finale, on en assurait la réalisation par la clause formelle à laquelle nous faisions allusion tout à l'heure : ('■ Article VI. — Les puissances conviennent qu'elles ne feront la paix avec la France que du consentement commun de toutei> les puissances qui seront parties dans ladite ligue, et de même les puissances continentales ne rappelleront point leurs forces avant la paix; de même Sa Majesté Britannique s'engage à continuer le payement des subsides pendant toute la durée de ]iï
guerre (1). » Nos assertions se trouvent corroborées par cette clause qui institue la guerre obligatoire et gratuite pour les puissances continentales et laisse rigoureusement, en cas de réussite de l'entreprise, les limites, l'existence même de la France, à la merci de la cupidité, du caprice ou de la haine de chacun des gouvernements coabsés, de l'Angleterre par exemple ou de ce détraqué roi de Suède. Celui-ci, quand il entrait en campagne, ne prenait pas la peine de farder ses intentions. Antérieurement il avait écrit avec une superbe assurance : « Je ne quitterai mes bottes qu'après avoir détruit la flotte de Boulogne... Dans quinze jours mon quartier général sera à Bruxelles. C'est là que je ferai proclamer Louis XVIII... Je vais droit au but de la coalition. J'abhorre l'hypocrisie, et surtout riiypocrisie de la politique (2). « Ce qu'il venait en effet de démontrer péremptoirement.
Par des additions encore plus secrètes à cet instrument principal, la Russie se portait lorte de l'adhésion de l'Autriche et de la Suède (article I" séparé). Cela était conforme à l'altitude prise par les deux puissances; mais ce qui est extraordinaire, c'est de voir Alexandre donner la même garantie en ce qui regarde la Prusse. L'article II séparé relate positivement ^ les arrangements que Pempereur de toutes les Russies a pris avec la Cour de Prusse (3) ». Sur quelles influences à cette Cour comptait donc Alexandre pour entraîner le Roi qui, à deux reprises, avait manifesté ses intentions de réserve, d'abord par ses restrictions tardives au traité russe de 1804, ensuite par la mission du général de Zaslrow à Saint-Pétersbourg"?
Quant à la répartition des subsides anglais, elle était arrêtée, aux termes des autres articles, dans les conditions d'une opération financière avantageuse pour les puissances. Quoi qu'il
(1) F. DK Martens, Recueil des traités de la Russie, II; Autriclie, 437.
(2) Archives nationales, AF, IV, 1692
(3) F. DE Martens, Recueil des traites de la Russie, II; Au(ric/ie, 439.
LA MISSOIX XOWOSSILTZOFF 291
arrivât, le Tsar recevait, tous autres frais payés, l'équivalent de trois mois de dépenses à titre d'indemnité. Sa Majesté Impériale, Royale, Apostolique, l'empereur d'Autriche, obtenait, le jour même de sou adhésion, vingt-cinq millions acquis définitivement même si la paix intervenait (1).
Une fois que fut établi ce pacte fondamental dont la rédaction avait exigé près de trois mois, on parut enfin vouloir se préoccuper de la réponse que la décence ordonnait de faire aux propositions pacifiques de Napoléon. Elles remontaient à six mois environ. Et ce fut alors qu'on s'avisa d'une perfidie grossière, qui serait absurde si elle n'était conforme au système de procédés injurieux usités envers la France. Des préliminaires de paix fort raisonnables, correspondant aux revendications constantes de Napoléon, lui seraient présentés, mais sous une forme tellement offensante qu'il ne pourrait manquer de les repousser brutalement. Par cette injure de forme qui rendait impossible l'adoption du fond, la Russie et l'Angleterre se donnaient aux yeux du monde le rôle de pacificateurs, et les responsabilités de la guerre incombaient tout entières à Napoléon. Extérieurement, on ne verrait que le rejet des propositions amiables et nul ne tiendrait compte des finesses politiques, assez difficiles du reste, sinon impossibles à pénétrer pour les profanes.
L'empereur de Russie, sous prétexte qu'il tenait à honneur de n'avoir aucune relation directe avec l'empereur des Français, diminua momentanément la pression qu'il exerçait sur le roi de Prusse et lui demanda de vouloir bien servir d'intermédiaire dans les négociations qu'il allait entamer. En même temps on n'était pas fâché de compromettre Frédéric-Guillaume par une mission qu'il fut d'ailleurs enchanté d'accepter; elle lui donnait l'apparence d'un médiateur et le dispensait de prendre instanta-
(1) Articles V et VI sépares. F de Marte.vs, Recueil des traités de la Russie, \\; Autriche^ hk^ ci hhl .
292 XAPOLI'IOX ET LA PAIX
némont un parti, ce qui conveuait à sa nature apathique; enfin elle le débarrassait, pour un temps, des obsessions belliqueuses dont le fatiguait son entourage. Berlin devint par conséquent le pivot de la belle combinaison anglo-russe. Là se rendit M. de Nowossiitzoff, porteur des conditions à soumettre à Napoléon. Les lignes principales sur lesquelles on pourrait traiter définitivement la paix étaient les suivantes : « Les traités de Lunéville et d'Amiens pris pour base du règlement de la situation de l'Europe, sauf les modifications énumérées ci-après : évacuation immédiate de l'Italie, de la Hollande; remise de l'île de ALilte entre les mains de la Russie; enfin, et d'une manière plus générale, réunion d'un grand congrès européen où seraient débattues toutes les questions litigieuses (1). « Le projet ne faisait aucune restriction au sujet du nouveau code maritime international, lequel était compris dans le traité d'Amiens; il donnait par le lait, sauf discussion plus approfondie, satisfaction sur la plupart des points dont Napoléon avait constamment demandé le règlement.
Rien n'était plus simple que de faire parvenir directement à Paris ce document ou d'en charger l'ambassadeur prussien. Dans ce cas on avait toute chance d'obtenir l'adhésion du gouvernement français; mais, si étrange que cela paraisse, c'était précisément cette adhésion qu'on ne voulait pas, et l'on imagina de la faire demander au nom du roi de Prusse par un diplomate russe bien choisi pour la circonstance. Les instructions écrites de la main d'Alexandre contenaient tout ce qui devait conduire à ce refus. « M'étant expliqué positivement sur les conditions que je mettais à votre envoi à Paris, écrit-il à son agent, et qui portaient que vous pourriez traiter directement avec Bonaparte sans cependant être obligé de reconnaître, avant la conclusion de votre travail, le titre qu'il a pris, je vous
(1) Archices impériales i-usses, etc., LXXXII, 63-69.
LA MISSION NOWOSSILTZOFF 293
recommande de ne pas vous écarter de ce mode et d'être attentif à ne point vous laisser détourner par les subterfuges qu'on emploiera à cet effet (1). 3> Impossible d'être plus explicite. Le souverain choisi, acclamé par tout un peuple, l'homme qui est au pinacle de la puissance et de la gloire, l'empereur des Français ne pourra qu'à titre de simple particulier ou employé d'un gouvernement anonyme et taré, traiter une affaire aussi capitale que l'établissement de la paix définitive en Europe!
La fonction, selon les philosophes, créant l'organe, on trouva pour cette mission paradoxale un diplomate d'une originalité rare, tel que la Russie seule en produisait alors. Très jeune, ayant trente ans au plus, Nowossiltzoff ne possédait d'autre titre à son nouvel emploi que d'être le chambellan et l'ami de jeunesse du Tsar qui l'avait nommé d'emblée, par ukase impérial, président de l'Académie des sciences (2). L'infatuatiou de soi-même ne fut guère poussée plus loin par personne au monde que par ce haut dignitaire russe. 11 ne connaissait point d'obstacles. Comme il ignorait tout du droit international, les solutions des problèmes politiques les plus compliqués n'étaient à ses yeux que des jeux d'enfant. Ses dépêches sont une suite de cantiques en l'honneur de ses propres et incomparables qualités A peine arrivé à Londres, en négociateur spécial de la coalition, il croit devoir s'imposer la tâche ardue, mais accomplie par lui, racontet-il, sans coup férir, de s'emparer de tous les esprits. A l'entendre, princes, ministres, membres du parlement, tout ce qui a une influence en Angleterre, sont des marionnettes qu'il fait mouvoir par des fils attachés à chacun de ses doigts. Un jour, il consacre tous ses efforts à faire entrer dans le ministère lord Granville et lord Spencer; il emploie à cet effet sir Banks et lord Saint-Helens. L'un agira sur les premiers, le second sur le roi lui-même. Une autre fois, pour empêcher uu changement de
(1) Archices impériales russes, etc., LXXXII, 61.
(2) Le Piibliciste du 12 germinal an XI.
ministère, « ce qui lui déplaisait, « il s'arrange de façon à ce que le prince de Galles, Fox, lord Moïra, Sliéridan et Erskin s'attachent de cœur et d'âme à conserver l'état de choses qu'il préfère et il ne manque pas d'ajouter : « Ce problème est assez difficile, mais je le résoudrai certainement (1). « Il ne laissait jamais échapper une occasion de répéter, dans ses rapports à Saint-Pétersbourg, qu'on pouvait y être tranquille, car sans le moindre doute « il remplissait sa mission d'une manière merveilleuse » .
Pitt, qui se connaissait en hommes, vit dans Xowossiltzoff l'instrument le plus parfait pour faire échouer toutes transactions avec la France; aussi le mit-il en avant comme le diplomate le plus capable de s'aboucher avec Napoléon occasionnellement dépouillé de ses dignités et ramené au rang de simple particulier. Stylé parle ministre anglais, Nowossiitzoff écrivait au chancelier russe : « Que dites-vous de la proposition qu'on fait à notre Maître de m'envoyer chez Sa Majesté Corse? Je ne doute pas que si Bonaparte ne voulait point se prêter à ce qu'on lui proposera, j'aurais tous les moyens de lui arracher le masque et de montrer à qui veut voir qu'il n'est qu'un monstre (2). » Avec un tel ambassadeur, l'Angleterre pouvait être tranquille : une paix honorable faite de concessions réciproques n'était pas à craindre : on n'avait qu'à se reposer sur Nowossiitzoff pour décourager toutes les tendances conciliantes de l'empereur des Français, si même celui-ci, par impossible, consentait à discuter dans les conditions humiliantes qu'on prétendait lui imposer.
C'est plein de son importance, se réjouissant d'avoir à dire son fait au grand capitaine admiré de l'Europe, que Nowssiltzoff se rendit vers la fin d'avril 1805 à Berlin, où il établit sou quartier général en attendant les passeports que la Prusse avait demandés pour lui à Paris. Frédéric-Guillaume, en se jetant
(1) F. DE Martens, Recueil des traités de la Russie, XI; Angleterre, 89-90.
(2) Ibid., 101.
LA AIISSIOX MOWOSSILTZOFF 295
tête baissée dans l'aventure où le menait le Tsar, n'ignorait nullement que Nowossiltzoff devait aller à Paris avec l'obligation de ne pas reconnaître Napoléon comme empereur. La preuve évidente en est dans les termes de la communication qu'il adressa à Napoléon et dans les premiers mots d'Alexandre P' spécifiant à son agent qu'il s'est « positivement expliqué sur les conditions qu'il mettait à son envoi à Paris 55 .
Dans cette situation délicate, créée comme à plaisir pour blesser au vif l'amour-propre de Napoléon, c'est encore celui-ci qui, de l'aveu même des historiens allemands, montra le plus de délicatesse. « Il est hors de doute, dit Haiisser, que dans cette occasion Bonaparte s'est conduit plus loyalement envers la politique prussienne que la Russie et ses alliés (1). »
Pris entre son désir de jouer le jeu de la Russie et la crainte d'irriter trop vivement Napoléon, le roi de Prusse traduisit les propositions russes en des termes savamment calculés. S'adressant directement à l'Empereur, il lui dit : « M. de Nowossiltzoff, si Votre Majesté impériale y consent, se rendra près d'elle, sans caractère public encore, muni des pleins pouvoirs les plus étendus, mais chargé par la confiance de son maître de développer sans intermédiaire à Votre Majesté Impériale elle-même les opinions d'Alexandre, ses offres, ses vœux, ses espérances (2)."
Sous cette forme même soigneusement atténuée, il était facile d'apercevoir le caractère insolite du procédé dont voulait user la Russie. Ce voyageur sans mandat défini, traversant la France incognito, ne voulant rien connaître des ministres qu'en tout État il aurait dû voir en premier lieu, n'était pas autre chose qu'une sorte de parlementaire. A ce titre, il n'avait aucune raison d'exister puisqu'on n'était pas en guerre avec la Russie. Par un caprice du Tsar, les relations étaient interrompues, c'est vrai; mais il n'y avait point d'hostilités déclarées. Admettant
(1) Hal'SSEr, Deutsche Geschichte, II, 5V7.
(2) Archives royales prussiennes, etc., 11,601.
même que ni l'Augleterre, ni l'empereur de Russie ne voulussent rétablir pour l'instant de rapports officiels et réguliers avec la France, pourquoi ne prenail-on, pour présenter la note anglorusse, soit l'ambassadeur prussien parfaitement qualifié du moment que sa Cour servait d'intermédiaire, soit même l'ambassadeur autrichien alors à Paris? Comment expliquer celte façon d'agir, sinon par le désir formel de voir repousser préalablement toutes négociations"? Ce résultat eût été certain, inévitable, on le pensait bien, si le roi de Prusse avait osé formuler, dans toute leur grossièreté, les prétentions du Tsar; mais c'était déjà se permettre une licence suffisante que de demander à Napoléon d'oublier sa qualité de souverain d'un grand pays, et de descendre au rang du dernier hobereau à qui l'autocrate ordonne rait de recevoir un ukase des mains de son aide de camp. Malgré les adoucissements apportés par la Prusse à la présentation de cette audacieuse proposition, nul ne pouvait espérer que Napoléon agréerait une ambassade aussi peu régulière, et que, selon son droit, et même son strict devoir, il n'invoquerait pas les usages admis par tous les gouvernements monarchiques.
Ce que l'on connaît de sou caractère autorise à penser que sa dignité d'homme et de souverain se révolta à l'idée qu'il lui faudrait s'abaisser et renoncer à ses prérogatives devant la volonté d'un prince dont l'hostilité pour sa personne et pour la France ne faisait aucun doute. Il se livra certainement en son âme un combat douloureux. Sa fierté naturelle, le prestige de sa couronne lui commandaient de répondre avec mépris à l'injure qu'on lui faisait; mais, d'autre part, au prix d'un froissement d'amour-propre, de l'oubli passager de ses devoirs élevés, il allait peut-être acheter la réunion de ce congrès européen qu'il réclamait depuis deux ans. La cause de la paix eut encore une fois raison de ses perplexités. Il donna l'ordre de délivrer, sous quelque forme que ce fût, les passeports demandés pour Nowossiitzoff par le roi de Prusse. Et afin qu'il n'y eût pas de
LA MISSIOX XOWOSSILTZOFF 297
rétraclation possible, c'est lui, Napoléon, qui publia immédiatement la nouvelle de ce rapprochement, tant précaire fùt-il, de la France avec la Russie. « Faites annoncer indirectement h la Bourse et ailleurs, écrit-il à Cambacérès, que la Russie a refusé d'entendre à aucune proposition hostile et que l'empereur de Russie m'a fait demander des passeports pour un de ses chambellans qu'il m'envoie ici, étant dans l'intention de se remettre bien avec la France (1). " Alais, il faut le dire tout de suite, M. de Nowossiltzoff ne vint tout de même pas à Paris.
L'acceptation inattendue de Napoléon ne fit pas le compte du gouvernement anglais. C'était la guerre, la guerre quand même, avec le démembrement de la France, que ce gouvernement exigeait. Pour sortir de l'impasse où l'acculait la tournure imprévue que prenaient les négociations, il n'avait qu'à revenir sur les engagements consentis au début avec la Russie, qu'à rayer du programme adopté en commun la reddition de Malte et la modification du code maritime. C'est ce qu'il n'hésita pas à faire avec céférité et désinvolture. Les dates (2) ont ici leur enseignement : le 26 mai. Napoléon ordonne de faire connaître publiquement qu'il délivrera les passeports à l'envoyé russe ; la nouvelle circule, elle passe la Manche et, le 5 juin, le comte Worontzoff, ambassadeur à Londres, est informé officiellement que l'Angleterre n'entend plus rendre Alalte; enfin, vingt jours plus tard, c'est-à-dire juste après l'intervalle de temps indispensable à un courrier pour franchir la distance entre Londres et Saint-Pétersbourg, lord Gower signifiait au gouvernement russe :
1" Que l'Angleterre ne veut décidément pas abandonner Malte, en retour des stipulations tracées dans les bases de pacification;
(1) Correspondance de XapoUon /", X, 445.
(2) Voir : Correspondance de Xapoléon I" , X, 445; Archives impériales 1-usses, etc., LXXXII, 77; F. de AIartkxs, Recueil des traités de la Russie, XI ; Angleterre, 111.
2" Que si l'on pouvait même obtenir les garanties demandées, il faudrait encore une autre île dans la Méditerranée;
3° Qu'elle demandait qu'il ne fût absolument pas question de code maritime.
Devant cette retraite brutale, qui entraînait avec elle la continuation d'une guerre préjudiciable à l'Europe entière, y semant pour de longues années le deuil et la désolation, la logique eût voulu que la Russie pesât de toute son inûuence sur l'Angleterre, la menaçât au besoin, afin de la faire revenir sur sa décision funeste. La logique était alors absente des cabinets ministériels; elle était rarement présente dans les cerveaux princiers. Logique, misère des peuples, mères éplorées, droit méconnu, justice nécessaire, loyauté naturelle, rien ne put balancer dans la conscience des rois leur liaine instinctive de la France, leur volonté de la réduire à l'état de puissance infime.
Loin de faire la moindre observation au gouvernement britannique, on chercha à lui être agréable, à demeurer dans ses meilleures grâces. On s'ingénia à trouver une raison quelconque de rejeter sur Napoléon la faute de la rupture et l'on prit le prétexte de l'incorporation de l'état de Gênes à l'Ilalie, incorporation survenue le 4 juin 1805. On déclara que ce nouvel empiétement de l'empereur des Français rendait toute négocia lion impossible. Enfin Nowossiltzoff reçut l'ordre de retourner à Saint-Pétersbourg sans dépasser Berlin. Ce motif, en apparence sérieux, ne reposait sur aucun fondement attendu que la question de Gênes, si elle en était une, aurait pu se régler avec toutes les autres devant le congrès qui se tiendrait plus tard. Toutefois il convient de signaler que c'est à la demande des habitants de la Ligurie que la réunion eut lieu. Certes un souverain puissant comme l'était Napoléon, peut toujours s'arranger en quelque manière à gagner les Conseils d'un petit Etat et les décider à faire appel à sa protection ; mais, dans l'espèce, la démarche des sénateurs génois n'a rien de surprenant : la Ligurie, bloquée
LA MISSIOX NOWOSSILTZOFF 299
d'un côté par les croisières anglaises, enserrée sur terre par les troupes françaises, voyait périr son commerce et sa prospérité. Par cette considération, on peut admettre que le vœu des populations était universel quand elles cherchaient à voir s'ouvrir les portes de leur pays. Et si leurs préférences se portèrent vers la terre ferme, c'est parce que sur mer elles avaient, en plus des Anglais, à redouter les corsaires barbaresques.
L'acte de l'Empereur, à tous égards, pouvait donc être mis au rang des différends qui seraient réglés le jour de la pacification générale. Alais la preuve que l'adjonction de Gênes à l'Italie ne fut qu'une misérable excuse choisie à défaut d'une autre, nous la trouverons, non en France d'après les allégations de Napoléon ou de ses ministres, mais, indiscutable, sous la plume même du chancelier de l'Euipire russe.
S'il est exact que le 21 juin le prince Czartoryski donnait l'ordre à Nowossiltzoff de « faire éclater le scandale de Gênes et de prendre à témoin l'Europe des bonnes intentions et des désirs les plus purs de l'empereur de Russie dont s'est joué Bonaparte, près de qui Sa Majesté Impériale avait consenti à envoyer ledit Nowossiltzoff 55 (1), il n'en est pas moins vrai que, ce jour-là, il omellail volontairement de dire que déjà il avait connaissance des nouvelles exigences anglaises qui détruisaient virtuellement tout espoir de paix.
Ayant appris que Nowossiltzoff avait reçu des informations directes de Londres, le prince avoue ingénument que « des avis préalables lui avaient fait présager les décisions du Cabinet de Londres 5> (2).
C'est donc en parfaite possession de ces avis préalables, antérieurs par conséquent au prétexte de Gênes choisi pour la
(1) Archives impériales russes , etc., LX.WII, 77.
(2) Ibid. (Voir aussi le rapport général de Czartoryski à l'Empereur au commencement de 1806, LXXXII, 209.)
rupture, que la Russie se retranchait derrière ce motif simulé. S'il était besoin d'une autre couiirmation, on la lirait dans les Mémoires du prince Czartoryski. Il ne parle nullement de l'affaire de Gènes; il dit encore moins que cette annexion faisait un devoir à la Russie de reprendre avec ardeur* sa place militante parmi les alliés. Il se borne à faire l'aveu suivant : « Le refus péremptoire d'évacuer Malte donnait à lu Russie le droit et la raison de se retirer de la coalition. •' Et il est amené, comme nous l'avons été nous-mème, à conclure « que cette résolution, maintenue avec force, eût donné aux négociations un autre caractère et des résultats différents (1). 5)
N'eût-on pas le témoignage décisif de Czartoryski dans ses Mémoires, que dans ses propres instructions adressées le 25 juin 1805 à Xowossiltzoff, on verrait clairement ses préoccupations de masquer aux yeux de l'Europe par une fureur factice la véritable cause de la rupture des négociations. Il dit : « La diversité d'opinion entre notre Cour et celle de Londres ne saurait certainement produire aucun bon effet sur la négociation dont vous avez été chargé, et par conséquent je ne saurais que me référer à ce que je vous ai mandé par le chasseur Prochnitsky (c'est-à-dire de s'en tenir à l'annexion de Gênes). Il me semble que ce serait un moyen sûr de ne compromettre d'aucune part la dignité de notre Auguste Maître que de profiler de la sottise que Bonaparte vient de faire, ou de toute autre qu'il pourrait faire encore, pour déclarer que Sa Majesté Impériale ne veut plus traiter avec lui, et je suis porté à croire que vous partagerez d'autant plus cette opinion qu'elle vous fournit l'occasion de vous soustraire aux chances incertaines de l'effet que produira l'issue de la négociation sur l'opinion publique qui probablement, d'après les circonstances qui accompagnent
(1) Mémoires du prince Czartoryski, 1,396.
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et suivront votre mission, ne serait iavorable ni à la Russie, ni à r.Angleterre il). •■>
Xowossiltzoff, docile à la leçon de son chancelier, motiva sa retraite par les phrases suivantes : '; Une nouvelle infraction aux traités les plus solennels vient d'opérer la réunion de la Piépublique ligurienne à la France. Cet événement en lui-même, les circonstances qui l'ont accompagné, les formes qu'on a employées pour en précipiter l'exécution, le moment même qu'on a choisi pour l'accomplir, ont formé malheureusement un ensemble qui devait marquer les dernières bornes aux sacrifices que Sa Majesté Impériale a portés aux instances de la Grande-Bretagne, et l'espoir de ramener par la voie des négociations la tranquillité nécessaire en Europe. «
Il n'est point trop hardi, semble-t-il, d'affirmer maintenant que la mission Xowossiltzolf échoua parce qu'elle avait été créée pour ne pas réussir. L'échec, selon les instigateurs de celte pauvre comédie, devait en être rejeté sur l'empereur des Français. On avait escompté d'avance sa fureur quand on lui proposerait de traiter d'une autre manière qu'en souverain d'un grand pays. La sagesse de Xapoléon, sa sincérité constante en cette question de la réunion d'un congrès européen, déjouèrent les calculs de ses ennemis et les acculèrent aux contradictions, aux mensonges qu'on relève aujourd'hui avec tant de facilité dans leurs propres archives. Mais celles-ci n'existeraient-elles pas que les Mémoires, les lettres éparses, les confidences recueillies de la bouche même des contemporains sulfiraient non seulement à démontrer que la fausseté préméditée fut du côté de l'Angleterre et de ses clients, mais encore à prouver sans contestation possible que, dès son origine, la mission Xouossillzolf ne fut qu'un écran derrière lequel on espérait trouver le lemps de compléter les armements et de régler l'en-
(1) Archives impériales russes, etc.^ LXXXII, 78
fenle définitive clans les conciliabules qui se tinrent à Vienne durant les périodes des déplacements de Nowossiltzoff, c'està-dire d'avril à fin juin. 11 n'est pas douteux que, dès le 11 avril, on était déjà assuré de la coopération effective de l'Autriche, bien que cette puissance n'eût pas encore revêtu matériellement de son paraphe le traité de concert. L'article XI de la Convention, signée ce même jour entre la Russie et l'Angleterre, dit formellement « que Sa Majesté Impériale, Royale et Apostolique, serait invitée à mettre immédiatement ses armées en état d'agir, en les com|)létant et en les concentrant à proximité des limites de la France» (1).
Tout était si bien d'accord que l'envoyé russe, baron de Winzingerode, ayant épuisé la série d'exhortations et de menaces qu'il était chargé d'adresser à la Cour de Berlin, reçut l'ordre de quitter cette ville et de se rendre à Vienne (2). Là, en de nombreuses conférences auxquelles prirent part également le prince de Schwarzenberg, le général Mack et le baron de Cullembach, fut arrêté le système d'opérations proposé par le gouvernement autrichien. On décida d'attaquer la France par je Rhin et la Franche-Comté et l'on discuta les mesures concernant le rassemblement des armées, leur nombre, la qualité des armes, leurs emplacements, les subsistances, les transports, les munitions. « Voilà, déclarent malicieusement les initiés de l'époque, ce que les agents très subalternes [sic] de Napoléon n'avaient encore pu pénétrer (3). »
C'est peut-être prêter à l'empereur des Français une candeur par trop exagérée. S'il est vrai qu'il ne connaissait pas en détail les travaux souterrains de ses ennemis; s'il est vrai qu'il ne se résolut pas facilement à croire à une duplicité aussi raffinée, le
(1) I''. DE Martexs, Recueil des traités de la Russie, II ; Autriche, 457.
(2) Archives du ministère des AJfaires Etrangères de Russie. (Lettre de S. M. l'Empereur à S. l'Empereur et Roi. S.iiiit-I*i'tersbour<i[, 28 avril 1805.)
(3) Mémoires d'un liomme d'Etat, VIII, '«•'«•0.