‹ Napoléon et la paixChapitre 8 sur 148 · LA PRISSE APRES MARENGO · texte numérisé non relu

LA PRISSE APRES MARENGO

guerre, puisqu'on m'y force. On s'est abusé, à Vienne et en Europe, sur mes offres pressantes de paix; on les a attribuées à des sentiments de crainte, à la pénurie de nos ressources et à l'instabilité du gouvernement actuel; erreur funeste dont on ne lardera pas à èlre détrompé (1). "

Ce langage, tenu eu avril par le Premier Consul, ne fit pas grande impression sur la Prusse. Aimant à escompter le succès de nos eunemis, elle élaborait tranquillement, en mai, une convention secrète avec la Russie contre la République française [2). C'était la continuation de l'attitude qu'elle avait prise dans la partie engagée entre la France et les coalitions : à l'ouverture d'une campagne, elle plaçait éventuellement son enjeu sur les cartes de nos ennemis.

Cette combinaison fut traversée, en juin, par la nouvelle foudroyante de la magnifique et complète victoire de Marengo. Alors, sans perdre une minute, le Cabinet prussien, abandonnant ses partenaires de la veille, s'empresse de revenir vers Napoléon et lui olfre obséquieusement ses services de médiation générale ou de réconciliation avec la Russie. Le Premier Consul, que l'on verra presque toujours dédaigneux, liop dédaigneux des finesses diplomatiques, répondit, avec son sim[)le bons sens, que « ce n'est pas après Marengo, mais avant, qu'il fallait se décider à agir, attendu qu'à présent il n'avait plus besoin de personne pour traiter avec l'Autriche abattue (3) » . Sans se décourager, la Prusse cherche alors à s'attribuer le mérite d'une situation qui s'est créée contre son gré. Elle se prévaut de la reconnaissance qui lui serait due pour des services imaginaires, tels par exem()le que d'avoir ouvert les yeux de Paul i" sur le despotisme maritime de TAugleterre et d'avoir

(1) Ari liices roijales priissiemies, etc., I, .'>T5.

(2) V. DK .M.AiirKXS, Re ueil des traités de la Hwsie, etc., \l ; Allemagne, \). 2SV.

(:>1 Avcltn-es i-jy-'ilci prussiennes, etc., I, '588.

ainsi organisé la ligue des Neutres ( I ). Ce ne fut jamais en vain qu'on se posa devant Napoléon en adversaire de l'Angleterre. 11 redonna une attention bienveillante aux discours du Cabinet de Berlin et finit par accepter de nouveau ses offices, à l'effet d'inciter Paul V\ <■<■ l'allié le plus cher de la Prusse, » disait M. de Haugvvitz, à être le médiateur de la pacification générale (2). Avec juste raison le Premier Consul pensait que, devant le concert de la Russie, de la Prusse et de la France, l'Autriche étant rendue à merci, il faudrait bien que l'Angleterre cédât.

Lorsque Napoléon agréa encore une fois le concours de la Prusse, cette nation était devenue l'objet d'une grande méfiance à Paris. Déjà notre ambassadeur, le général Beurnonville, avait écrit à maintes reprises : « La Cour de Berlin est plutôt disposée à susciter des embarras à la République qu'à lui en épargner (3). n Talleyrand de son côté, dans un rapport à Bonaparte, dévoilait clairement le plan de la Prusse : « 11 ne faut pas se le dissimuler, depuis cinq ans, cette intervention (près de la Russie) est inutilement réclamée; depuis cinq ans et à des époques très décisives, le gouvernement français a fait présenter au Cabinet de Berlin la proposition d'une alliance et toujours elle a été éludée... la politique de la Cour de Prusse est tout entière en ceci, qu'elle voit avec plaisir la continuation d'une guerre dont elle se tient à l'écart, et qu'elle préfère aux avantages qui auraient pu résulter pour elle de sa participation l'avantage plus lent mais plus sur qu'elle se promet de l'épuisement réciproque des grandes puissances qui l'environnent... Que pourrait-on attendre de sa médiation quand il est reconnu que, malgré les protestations qui en émanent, la continuation de la

(1) Archives roijales prussiennes, etc., I, 382.

(2) Ibid., I, 383-385.

(3) Archives du minisicre des Affaires ÉCraiigèrcs. Correspondance de Beurnonville.

SCIUPILES DE XAPOLEON 27

guerre est plus désirée à Berlin qu'à \ ientie, à Londres, à Pélersbourg même (I)? » Plus énergiquemeut encore le Premier Consul exprimait les mêmes pensées dans une note qu'il faisait passer à Talleyrand, le 26 juillet 1800 : « ...Depuis la mission de Duroc, nous voulions marcher avec la Prusse et suivre le même système quoique, tout en disant oui, la Prusse a toujours marché dans le sens contraire. »

Alors pourquoi donc acceptait-il derechef les services de la Prusse? A cette question il faut répondre par Tune des deux hypothèses suivantes : ou, sachant que le Roi se jouait de la France, il mettait encore un scrupule à le blesser par un refus ; ou, ne voulant croire qu'à la duplicité des ministres, il conservait en la parole royale une foi sincère, peut-être même un peu fanatique. L'une de ces conclusions s'impose à la lecture du dernier paragraphe de la note à Talleyrand, paragraphe ainsi conçu : « ... Cela n'avait pas empêché le Premier Consul, qui compte toujours sur le caractère personnel de Sa Alajesté, de continuer à mettre sa confiance en lui, l'ayant spécialement priée d'interposer ses bons offices envers l'empereur de Russie pour rétablir la bonne harmonie entre lui et la République. Depuis quaire ou cinq mois que cette affaire est commencée, on n'a pas encore obtenu la première réponse (2). » Frédéric- (juillaume se soucia fort peu des espérances qu'il avait laissé entrevoir au gouvernement français. A la vérité il négociait avec la Russie, mais c'était pour son propre compte, sans que dans les pourparlers il fût seulement question de la France. Au moment même où il donnait à Paris les plus sérieuses assurances, il signait avec la Russie, à l'insu du Premier Consul, un traité d'alliance offensive et défensive, rédigé de façon que ce

(1) Archives du ministère des Affaires Etrangères, Correspondaacc Beurnonviile.

(2) Archives de la (îuerre. (Celle pièce y fijjure sous la date du 7 tliermidor an VIII.)

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(railé ih; procuiiil. .iiiciiri .ivaol.iîjn; a l'aiil I", mais assurai a la Prusse Ut <:on<;ours illimiN'; de la Hiissic ( I ).

PciidaMl qu'à licilin, sans préoccupa lion des intcrcls Irnncais, on ar;;(iinf;r)lait avec les [)lénipolenliaires russes, le ;|ouvernenierit consulaire s'impalir-nlail fie la nonchalance calculé*,» du (lahinel iirussien. Par une InMirense ins|)iralion, le Premier (ionsui Icnla de s(; passer du roi de Prnssf; poui- sinirodnire lui-même dans les homies ^{races d(; l'aul 1". Il savait (jue ce inonaifpn; l'anlasfpie, iftipulsi!', élail [)iomj)l iï changer radical(;rnent d'idées ou de principes. C'est ainsi (pie, par un revirement subit de sa haine contre t. rnsnipal(;ur corse » , l'Kmpercur russe, etniemi jus(ju'.iu délire de lonles les transformations réalisées en I''iance (h-puis la lîévolulion, l'ut saisi d'une admiration sai)S hornes pour la eauipajjne <|ui Vfînail de se lerminrMsi jjloiieiisemenl a .\laren;|o. Le caractère épi(jue du passa;|edes Alpes, cette manreuvre hardie à travers les n«'i;p.'S cl les ylaces du mont Cenis, rrap[)èrent l'imajjination <\\i Tsar.

Dans son (Mitliousiasun;, il préparait un ukase j)ar le(ju(;l il Mrdonuail de lair*; immédiafemeni, sur la campajjne d<'S l'ran- <ais en Italie, un ouvrajM' dont l'élude deviendrait oblijjaloire dans l(;s écoles militaires, ou nul m; [)ourrait elic; admis an îpade d'ollicier s'il ne le savait [)ar c<eur (2). l'aul 1 ", passant la mesure en ceci comme (mi lotîtes choses, ne [jarlait, dans son intimité, <pie de Hona[)art(;, de sa ;i|oire, de S(,'S hauts lails, Ac. sa témérité jjéniale- il disail son alléelion pour lui et sollicitait (juicon(jue était a même de lui donner les moindre;; délails à son sujet (.'{).

(]ett<! inclination violente, nuijila'Mnl s|)onlatn'':(ienl un nH''j)ris ;p-ossier, élail due, assure-l-on, pour une bonne partie, aux

(1) K. I)K XfAliTKN's, lirriii-il. (Icsiniitcs :lc lahus.sie,(ilr..,\\ ; .\lli'm(t(]ii(:,\). 209.

(2) Jour uni, de Paris du ;j() jjrîriniiial an IX.

{'•i) ârcliiiK's imiK'riales russes, j)iilili(;cs |);ir li Sociilc ifri|)(''ri;i!c d'iiisloicc niiisc, liXX, 101; 'l'it »i(:iii;\(.siii, liiissic et. f''rriiirr.

EMTHOUSIASMK DK PAl I. I" 2i)

suggestions aimables de Aime Ciievalier, actrice parisienne, pensionnaire du tliéàtie de Saint-Pétersbourg. Celle jolie femme, honorée des faveurs particulières du Tsar, élail, païaîl-il, un auxiliaire précieux de Ja police française. Jouissant d'un crédit considérable à la Cour, elle se voyait recherchée des plus hauts personnages, et n'oubliant |)as les siens, elle avait léussi à faire nonmierson mari successivement directeur du Tluàtie français, major honoraire de la garde, conseiller de collège, enfin chevalier de Malte, ordre dont Paul I" était le Grand Maitre ( I ).

Informé des bonnes dispositions de rKmpereur à son égard, le Premier Consul prit une détermination bien propre à le rehausser considérablement dans l'esprit du Tsar, en même temps qu'elle nuirait à nos ennemis, TAngleterre et l'Autriche. Ces deux puissances avaient jusqu'alois refusé d'accepter, en échange de prisonniers français, les Russes pris dans les précédentes campagnes des coalitions. Ces soldats russes, qui s(y)urnaient en France depuis quinze mois, étaient au nombre de sept mille et se trouvaient naturellement dans un étal de misèn; complète. Le Premier Consul décida de leur laire confectionner des uniformes entièrement neufs, de leur rendre leurs armes, leurs drapeaux, et de les renvoyer ainsi équipés ;» leur empereur sans rançon, sans échange, sans compensation d'aucune sorte (2|.

On eut grand mal à faire connaître au Tsar les intentions généreuses de Napoléon. Il avait jadis enjoint à tous ses agents en Europe de refuser toute communication qui viendrait de Fran( c, el la consigne, par oubli, n'ayant pas été levée, on ne trouva personne qui vouliît se charger de transmettre la lettre de lalleyrand à la chancellerie russe. Les ordres impériaux inspi-

(\) \']. l)\ri)KT, leit lionrhonx et la liussie pendant In lirrolntion, p. 215, etc.; Mémoires- d'un homtne d'Ktat, VII, W9 ; J.-I5. Sai.glk, Mémoires pour servir à l'histoire de France, III, 595.

(2) Coitilc i)K (Iaimjk.m, Histoire des traités de paix, V, 279 ; .Journal de Paris (les II, 21 cl 27 (rimaire an IX.

raient une telle terreur qu'on ne put rencontrer, même parmi la domesticité des agents russes, un homme qui osât recevoir un billet des mains d'un Français. En vain essaya-t-on de se servir d'un commerçant de Hambourg ou d'Altona, qui eût envoyé la missive à l'un de ses correspondants de Pélersbourg; on se bu (a partout à la même résistance parce que dans le public on ignorait que le Tsar fût devenu sympathique au gouvernement consulaire, « Personne, dans la capitale russe, dit un rapport à Talleyrand, n'aurait le courage de faire parvenir la lettre à destination, car, d'après les nouvelles les plus récentes, tout tremble autour de Paul I", et l'apparence de la plus légère connivence avec ses ennemis suffirait pour le faire entrer en fureur ( l ) . »

Il fallut en quelque sorte se chuchoter de l'un à l'autre la nouvelle, jusqu'à ce qu'elle pénétrât dans les hautes sphères de Saint-Pétersbourg. Déjà passionné pour le vainqueur de Marengo, touché profondément de tant de grandeur d'àme, Paul ["accepta avec de vives démonstrations de joie l'offre magnifique du Premier Consul. Aussitôt un général, le baron de Sprengtporten, fut dirigé sur Paris. Par ordre des Consuls le général Clarke l'attendit à Bruxelles, où il lui fit rendre de grands honneurs. L'envoyé russe arriva, le J7 décembre 1800, à l'hôtel de la Grange-Batelière, retenu et préparé pour lui et sa suite. Reçu avec des égards spéciaux par les membres du gouvernement, il tut Pobjet de toutes les prévenances et de toutes les amabilités de Napoléon, qui l'invita fréquemment à dîner avec lui à Malmaison. La remise officielle des prisonniers fut faite au général de Sprengtporten, le 21 mars 1801, par un acte portant que ces troupes étaient rendues par le Premier Consul ce en gage de son estime et de sa considération pour Sa Majesté impériale l'empereur de Russie » . Afin de se concentrer à Cologne, les soldats

(1) Archives du iriinislcre des Affaires Etrangères. Correspondance de Bourgoing.

EXTHOISIASAIE DE PAIL \" 31

russes se mirent en marche de divers points du territoire (l), le jour même oii allait être assassiné leur souverain, qui se réjouissait tant de les revoir. Ce fut son successeur, alors peu ami de la France, qui reçut le cadeau magniCque du Premier Consul.

Paul I" s'était empressé aussi de nommer un ambassadeur, le comte de Kolitscheff, pour qui l'on prépara dès la frontière une réception solennelle. «^ Le comte de Kolitscheff, mande le préfet du Bas-Rhin, a paru très sensible à l'accueil qu'on lui a fait; la joie, l'affluence du peuple qui s'est porté sur son passage, la bonne tenue des troupes de ligne et de la garde nationale, tout a excité chez lui celte espèce d'éfonnement qu'éprouve un homme qui aperçoit un bâtiment régulier là où il s'attendait à ne voir que ruines et destruction (2). 5j Arrivé à Paris le l"mars, Kolitscheff, dont la mission consistait d'abord à renseigner son maître sur ce qui se passait en France, écrivait dès le 6, à Paul I" : « Le Premier Consul est vérilablement un grand homme; il fait le bonheur de la France. Tout le monde commence à respirer (3). «

A partir de ce moment, Paul I" s'ingénia avec une ardeur excessive à complaire à Napoléon; il se mit à la tète de la ligue du Nord contre l'Angleterre; il alla même jusqu'à chasser brulalement Louis XVIII de Alitau, où il avait offert un refuge à ce prince, qu'il appelait naguère encore « son ami malheureux (4) w . Avec une inconscience cruelle il ordonna que Louis XVIII et sa suite quittassent sans délai la Russie. Et l'on vit, spectacle lamentable, pour hâter leur fuite impérativement

(i) Archives de ta Guerre.

(2) Archives du ministère des Affaires Etrangères, le préfet du Bas-Rbin au ministre des Relations Extérieures, Sirashoiirjç. 10 ventôse an IX.

(3) Journal de la maison de Kolitscheff, -363 ; comte dk Garden, Histoire des traités de paix, VI, 280; Journal de Paris du 27 frimaire an I\ ; Tkatcheviski, France et Russie, I, G70.

(4) Mémoires d'un homme d'Etat, VIII, 76.

ordonnée, le frère et la fille de Louis Xl'I se frayer à pied leur chemin par des sentiers détournés (l). Les princes et leurs fidèles gentilshommes se distinguaient à peine les uns les autres, parmi les tourmentes furieuses de neige que poussait une bise cinglante et glaciale.

L'expulsion du prétendant était certainement une attention fort appréciable aux yeux du gouvernement français; mais ce qui attacha de suite et plus efficacement Napoléon à Paul I", ce fut la haine farouche et soudaine que ce souverain voua publiquement à TAngleterre. Là ils se trouvèrent en parfaite communion de sentiments. L'inimitié mortelle de l'un se compléta par l'aversion impétueuse de Tautie. En compagnons bien décidés à ruiner, à abaltre leur rivale, ils s'exaltaient mutuellement par la rédaction de projets aussi grandioses que chimériques pour l'époque. Afin d'anéantir le commerce anglais, le Premier Consul voit un excellent moyen, réunir les mers de l'Inde à la Aléditerranée : « Le canal de Suez, écrit-il au Tsar, est déjà tracé; c'est un travail facile et de peu de temps qui peut produire des avantages incalculables au commerce russe. Votre Majesté peut attacher son nom à cette grande entreprise qui aura tant d'influence sur la situation future du continent (2). w

Pour prouver, sans doute, que dans le Nord on n'a pas moins d'imagination qu'ailleurs, Paul P' riposta par la proposition d'une invasion des Indes. Cette conception mirilique, au moins hasardeuse, n'avait rien qui put déplaire à l'ennemi acharné de la puissance anglaise, au héros aventureux et glorieux de la campagne d'Egypte. Napoléon était tout préparé à accepter le projet d'invasion de la grande colonie britannique. C'était en quelque sorte une tradition française. Brissot n'avait-il pas dit à la tribune sept ans auparavant, en 1793 : « Pour ruiner l'Angleterre les Français se présenteront en Asie, non

(1) Alex. DE Bauchamp, Mémoires secrets, t. II, 184.

(2) Correspondance de Napoléon I'\ VII, 50.

LE PLAX DE L'EXPEDITIOX DES IXDES 33

pour remplacer les Anglais en les chassant, mais pour rendre l'Inde à son indépendance (1). »

Le plan de cette expédition aux Indes a été écrit de la main de Paul 1" : la France devait fournir trente-cinq mille hommes, qui, d'après des calculs précis, seraient rendus en quatre-vingts jours à Astrakan, où les attendraient soixante-quinze mille Russes, dont cinquante mille cosaques. A cet effet plusieurs rescrits avaient été adressés, en janvier et février 1801, par Paul P' à l'ataman des troupes du Don, Orloff-Deuisoff. L'armée combinée, sous le commandement supérieur de Masséna, désigné expressément par le Tsar, aurait mis, en traversant la Perse, cinquante jours pour arriver aux Indes (2).

Quelques mois après le meurtre de Paul I", Napoléon, recevant Morkoff, le nouvel ambassadeur russe, lui parla « de ces vastes et nobles conceptions de l'empereur Paul 1% qui entraient si parfaitement dans les vues de la France que lui, le Premier Consul, n'aurait pas hésité pour les accomplir de se faire le lieutenant du Tsar (3) ;' .

Ainsi s'étaient rétablies, dans la plus large mesure et sans le concours de la Prusse, les relations interrompues depuis dix ans entre la France et la ilussie. Ce dénouement, préparé par l'habiieté de Napoléon, faussait singulièrement les calculs du Cabinet de Berlin, qui se trouva, dès l'automne de 1800, loin du rôle prédominant qu'il avait ambitionné de jouer pour le règlement de la paix. La Prusse n'avait pas de place marquée aux conférences, où seuls les plénipotentiaires des nations belligérantes pouvaient figurer (4), ainsi que Talleyrand l'avait signifié à l'ambassadeur berlinois. Or le Cabinet prussien s'était bien promis de soutenir ses intérêts aux délibérations de Luné-

(1) Albert Sorkl, IKurope et la Révolution, III, 261.

(2) Tratchevvski, France et Russie, I, 676; Mémoires d'un homme d'Etat, \II, 458, IkTO ; VIII, (i2, 74; Mémorial de Sainte-Hélène, O'Mkara, 382.

(3) Serge Tatistcheff, Alexandre t' et Napoléon, 16.

(4) Archives roijales prussiennes, etc., I, 3t)2.

ville tout en y veillant à ce que l'Autriche ne sortît pas de là trop forte ou trop réconciliée avec la France. Et n'y pas assister, de plus voir la Russie disposée à seconder les vues de la politique française, c'était un effondrement complet des espérances qu'on avait caressées à Berlin. Sans perdre un instant on s'empressa d'envoyer à Paris le marquis de Lucchesini à litre d'ambassadeur. Les instructions données à ce diplomate révèlent les préoccupations qui agitent l'esprit du Roi. Le but « ostensible « de la mission « importante de Lucchesini sera de s'entendre avec le gouvernement français sur les objets d'un intérêt commun qui fondent les rapports actuels et préparent les liaisons futures entre la Prusse et la France... Mais l'objet essentiel et secret, pour la France même, que le Roi se propose consiste (est-il bien spécitié) à surveiller du plus près possible les relations qui commencent à se préparer entre le gouvernement français et l'Autriche... et à diriger rinfliience du premier... d'une manière conforme aux intérêts majeurs de la Prusse « .

A celte fin, Lucchesini ne devra épargner aucun moyen; il tâchera de gagner la confiance personnelle du Premier Consul; il dira que le Roi forme des vœux sincères pour que le général Bonaparte puisse rétablir en France « un gouvernement solide, sous telle forme qui lui paraîtra la plus convenable « ; il ne manquera pas de lui « faire sentir combien l'avantage de la France et celui de la Prusse exigent qu'une confiance réciproque s'établisse et se consolide entre les deux gouvernements... et combien il est nécessaire, au maintien même de cette confiance, que l'opinion s'en établisse de plus en plus dans le public (1) " .

Par opposition à la netteté invariable de la politique française allant toujours droit à son unique but, l'alliance prussienne, on peut remarquer dès à présent la souplesse opportuniste de la

(1) Archives royales prussiennes, etc., II, 3, 4, 5.

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