SOLLICITATIONS RISSES ET FRANÇAISES A BERLIN 30T
léon à quitter les rives de la Manche pour se retourner contre les armées étrangères. Que, dans le péril où elle se trouvait en face des armées du camp de Boulogne, l'Angleterre cherchât à tout prix des alliés, rien de plus légitime ; mais qu'elle en rencontrât où elle aurait dû récoller avant tout des rappels au respect des traités, c'est une autre affaire. En tout cas Napoléon n'avait guère de peine ni à deviner le rôle des Anglais, ni à pressentir quels seraient les souverains le plus disposés à lever l'étendard de la nouvelle campagne. Au reste ils se désignaient suffisamment eux-mêmes par les allées et venues de leurs envoyés extraordinaires, par les réunions clandestines de ceux-ci à Londres, à Saint-Pétersbourg ou à Vienne, et il est permis de croire aussi que Napoléon glanait de-ci de-là des révélations confidentielles, transmises par les diplomates des petits Etats de l'Empire germanique. Ces Etats s'efforçaient de lui complaire. De même qu'ils avaient été ses humbles clients à Paris, au moment du partage des indemnités allemandes, ils auraient volontiers accepté maintenant quelque nouvelle faveur.
Et puisque sa défiance était éveillée, à mesure que ses appréhensions croissaient du côté de la coalition, son anxiété devenait plus aiguë lorsqu'il se demandait quel serait le parti final auquel s'arrêterait la Prusse. Rien n'était moins rassurant pour la France que la neutralité dont le roi de Prusse affirmait ne vouloir se départir au profit de personne. Cette neutralité constituait en fait, par elle-même, une sorte d'hostilité envers la France. Frédéric-Guillaume résistât-il avec la dernière énergie, ce qui était improbable, aux injonctions comminatoires des alliés, la neutralité telle qu'il l'entendait tournait encore contre les intérêts français. Car, s'il avait signifié à la Russie et à l'Angleterre sa résolution formelle d'interdire l'entrée des troupes étrangères dans les Etats du nord de l'Allemagne, il faisait une exception en faveur des possessions allemandes du roi d'Angleterre ; il mettait sa justice à ne pas
apporter plus d'obstacles à la reprise du Hanovre par les Anglais qu'il n'en avait jadis apporté à la conquête des Français. Ce raisonnement, assez solide en apparence, manquait cependant d'équité, car il s'agissait moins — Frédéric-Guillaume le savait très bien — du débarquement des Anglais eux-mêmes que de celui des Russes ou de tous autres salariés du Trésor britannique. Et, circonstance plus aggravante, le petit port de Cuxhaven, dont l'assimilation aux possessions anglaises avait été contestée avec lant d'acrimonie par Frédéric-Guillaume lui-même, se trouvait aujourd'hui reconnu comme lieu de débarquement libre pour les alliés. Il convient de dire à sa décharge que le roi de Prusse avait fait des remontrances très fermes au roi de Suède, qui non seulement rassemblait douze mille hommes à Stralsund, mais encore y attirait les soldats de l'ancienne armée hanovrienne, lesquels s'échappaient secrètement et en détail de l'Electoral où les avait laissés libres la magnanimité du général Mortier.
Le roi de Suède répondit avec hauteur et dédain aux observations de la Prusse. Il revendiqua son droit de faire ce que bon lui semblerait dans la Poméranie suédoise ; il renvoya cavalièrement Frédéric-Guillaume aux affaires de son propre royaume. Afin d'éviter toute méprise, il laissa entendre que la Suède ne manquerait pas d'alliés (1). Ce n'était pas une hâblerie; on en fut bientôt convaincu à Berlin, en recevant signification de l'empereur de Russie que « les stipulations de garantie réciproque existant entre la Russie et la Suède appelleraient aussi les armées russçs à la défense de la Poméranie suédoise (2) » . Cette déclaration est en conformité avec les traités connus aujourd'hui : d'une part, le traité anglo-russe où Alexandre annonce en l'article VI son intention de débarquer des troupes à Stralsund; d'autre part, le traité russo-suédois qui investit le roi de Suède
(1) Mémoires d'un homme d'Etat, VIII, 404.
(2) Comte de Gardex, Histoire des traités de paix, VIII, 304.