‹ Napoléon et la paixChapitre 76 sur 148 · DERNIERS AVERTISSEMENTS A L'AUTRICHE · texte numérisé non relu

DERNIERS AVERTISSEMENTS A L'AUTRICHE

presque bouffonne venant si peu de temps après l'échec de la mission Nowossiltzoff. On ne la mit pas moins à exécution. Ce fut l'Autriche qui cette fois se chargea de présenter à Napoléon tt un ultimatum forgé d'avance •,■> (1). Le 5 août 1805, répondant à certaines explications qui lui étaient demandées encore sur ses armements, la Cour d'Autriche remettait au ministre français une note concernant un arbitrage des questions en litige (2).

Avec une prudence assez naturelle, l'Autriche se gardait de dire que, pour appuyer cette proposition pacifique, la Russie, silencieusement, faisait avancer du fond des provinces deux armées, chacune de cinquante mille hommes. La précaution ne manquait pas de sagesse. La Russie était grande, ses plaines d'une vaste élendue, ses steppes difficiles à traverser. Enfin, pour rendre tout à fait grotesque celte fausse tentaliue de conciliation, François II, se donnant les airs d'un homme qui aurait été indemne de toute compromission clandestine, eut la belle audace de porter plainte à Ratisbonne contre l'empereur des Français qu'il prétendait engagé dans des négociations secrètes avec des petits princes d'Allemagne (3).

Quand Xapoléon reçut à Paris celte reproduction des procédés qui venaient d'échouer avec tant de scandale dans la mission Nowossiltzoff, il trouva que la plaisanterie avait assez duré. II s'en tint à l'attitude qu'il avait prise vis-à-vis de l'Autriche, et il redoubla d'insistance pour obtenir des éclaircissements sur les mouvements de troupes qui étaient signalés de toules parts. Avec la plus honorable franchise et afin qu'on ne le soupçonnât pas de provoquer une querelle sans motifs, il fit inviter AI. de Cobentzel, l'ambassadeur d'Autriche, à venir lui-même au ministère des Relations Extérieures prendre con-

(1) Hanke, Hardenbei-gs eigenhândige Memoiien, II, 170.

(2) Comte DE Garden, Histoire dex traites de paix, VIII, 421.

(3) Jbid., VIII, 359-362.

naissance des pièces sur lesquelles le gouvernement fondait ses alarmes. Quatre jours durant, l'ambassadeur d'Autriche — fait sans précédent dans les annales — put compulser à son aise les correspondances de nos ministres à l'étranger, les rapports, les dépêches de nos agents, en un mot tout ce qui constitue le secret particulier d'une diplomatie (I). Ne recevant pas d'explications satisfaisantes et n'acceptant plus aucun faux-fuyant, Napoléon demanda énergiquement que toute équivoque fût dissipée. Si l'Autriche voulait cacher son intention de lui faire la guerre, il faisait savoir sans ambiguïté qu'il n'était nullement disposé à attendre que son territoire fût envahi pour marcher sur son ennemi.

II était alors à Boulogne près de cette armée modèle sur laquelle il comptait pour la réalisation de son vœu le plus ardent, la conquête de l'Angleterre, et il s'efforçait de parer à la diversion que les calculs si justes du Cabinet brilanuique avaient ménagée vers le sud et qui déjà commençait à faire sentir ses effets. Le 12 août 1805, il écrit à Talleyrand : « Vous direz à M. de Cobentzel que vous ne pouvez que vous en référer aux notes que vous lui avez remises; qu'on ne peut plus aller plus loin; que j'attends une réponse, sans quoi je fais entrer des troupes en Suisse et je lève mes camps de l'Océan; que je ne puis plus m'accommoder des paroles ; que je ne veux pas d'armée en Tyrol ; qu'il faut que les troupes autrichiennes rentrent dans leurs garnisons, sans quoi je commence la guerre (2). » Le lendemain, il dit à Cambacérès : « Vous verrez dans le Moniteur des articles qui vous feront croire à la guerre prochaine avec l'Autriche. Le fait est que cette puissance arme; je veux qu'elle désarme. Si elle ne le fait pas, j'irai avec deux cent mille hommes lui faire une bonne visite dont elle se souviendra longtemps. » Toutefois, au fond de lui-même, il était parfai-

(1) Exposé de la situation de F Empire lu au Sénat par Talleyrand.

(2) Correspondance de Napoléon I", XI, 78.

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tement résolu à ne pas détourner, vers une autre puissance, ses armes dirigées en ce moment contre l'Angleterre, et il ajoute dans ses instructions à Cambacérès : « Cependant, si l'on vous consulte et dans vos discours, dites que vous ne croyez pas à la guerre, par la raison que je me suis éveillé de bonne heure. 11 faudrait en effet être bien fou pour me faire la guerre. Certes il n'y a pas en Europe une plus belle armée que celle que j'ai aujourd'hui (1). »

Une lettre de son ambassadeur à Vienne lui étant parvenue le même jour, il mande à Talleyrand : « La réponse que M. de Cobenlzel aura reçue probablement de son côté est facile à deviner : elle contiendra sans doute des dénégations, des protestations, en un mot des phrases dilatoires. Ce n'est pas là mon affaire : mon parti est pris. Je veux attaquer l'Autriche et être à Vienne avant le mois de novembre prochain, pour faire face aux Russes, s'ils se présentent; ou bien je veux, c'est là le mot, qu'il n'y ait qu'un régiment dans le Tyrol et huit régiments dans la Styrie, la Carinthie, la Carniole, le Frioul et le Tyrol italien. Quand je dis huit régiments, j'entends parler d'infanterie seulement, car quelques régiments de cavalerie ne pourraient m'inspirer de défiance. Je veux que les troupes de la Maison d'Autriche se rendent en Bohême et en Hongrie et qu'on me laisse faire tranquillement ma guerre à l'Angleterre... Je préfère à tout que r Autriche se place réellement dans une situation pacifique. . . Vous enverrez chercher M. de Cobentzel, vous lui montrerez les lettres de M. Alquier, de M. de La Rochefoucauld, de M. Otto, puis celles de Salzbourg et de Ratisbonne et toutes celles qui parlent de mouvement et de rassemblement des troupes autrichiennes; vous les lui remettrez pour qu'il les copie; s'il fait quelque difficulté à le faire, passez une heure avec lui, faites en sorte qu'il lise tout et, quand il aura tout lu, vous lui direz :

(1) Correspondance de Xapoléon I", XI, 80.

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a Actuellement, monsieur, vous venez de lire un grand nombre de lettres; je ne sais quelle est la véritable impression qu'elles ont faite sur vous; mais quelle impression pensez-vous qu'elles ont faite sm' Sa Majesté l'empereur des Français, lorsqu'il les a lues à Boulogne, au milieu de son camp, et tout occupé à ses opérations d'outre-mer? Déjà il a suspendu l'exécution de ses projets d'hostilité et il a compris qu'il ne pouvait se porter en Angleterre avec cent cinquante mille hommes lorsque ses frontières du midi étaient menacées. Ainsi donc l'empereur d'Allemagne a déjà opéré une diversion en faveur des Anglais ! . . . 11 faut que tout en Autriche rentre dans l'ordre où l'on se trouvait il y a trois mois, ou vous aurez la guerre dans un mois!... 5>

Cette lettre est des plus remarquables autant pai* la franchise qui y règne du commencement à la fin que par l'assurance calme et précise avec laquelle Napoléon dévoile ses plans, prédit avec des dates fixes, en quelques mots, les événements qui vont se dérouler. « Je vous dis les propres sentiments de l'empereur des Français, devait ajouter Talleyrand à M. de Cobentzel, et vous aurez la guerre précisément à l'endroit où vous n'aurez pas de troupes, dans l'endroit où elles ne sont pas rassemblées. Vous serez obligé de les y faire accourir aussi rapidement que vous les avez portées dans les lieux qu'elles occupent en ce moment ... Si jamais homme eut envers sa patrie et envers son souverain une grande responsabilité, c'est vous, l'ambassadeur : seul de votre pays vous connaissez la France ; seul de votre pays yous savez que l'empereur des Français veut la paix; vous savez que dans les départements du Rhin il n'y a pas un soldat; seul de votre pays vous savez qu'on n'a pas fait l'appel d'un seul homme de la réserve et qu'on n'a complété les premiers bataillons de guerre qu'aux dépens des deuxièmes bataillons; seul vous voyez Vienne à une dislance convenable pour apercevoir sous leur véritable point de vue les opérations et les

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apprécier dans tous leurs détails; vous voyez enfin, sur votre gauche, toutes les troupes de terre de la France, aux extrémités de la Bretagne et de la Picardie, s'instruisaut aux opérations maritimes; et en même temps vous voyez sur votre droite un nombreux rassemblement de troupes dans le Tyrol et, de votre propre aveu, soixante-douze mille hommes dans l'Etat vénitien. Vous ne pouvez donc méconnaître quel est l'agresseur, ou de celui qui déclarera la guerre, ou de celui qui vient au secours de l'Angleterre en rassemblant ses troupes sur les frontières pour menacer la France... Si la France était en paix avec l'Angleterre, y eùt-il vingt-cinq mille hommes dans le Tyrol, à peine s'en apercevrait-il, ou bien, sans faire semblant de s en apercevoir, il se contenterait d'envoyer cent mille hommes en Alsace. Alais encore une fois l'empereur Napoléon ne peut envoyer aujourd'hui cent mille hommes en Alsace qu'en faisant la guerre... Si vous présentez ces vérités dans toute leur force à votre maître et si véritablement il n'est qu'entraîné, il est impossible qu'il ne voie pas qu'on le conduit malgré lui à la guerre, et alors tout sera calmé. Si au contraire votre maître veut la guerre, eh bien ! vous aurez fait votre devoir; il n'y sera pas entraîné. Mais dites-lui qu'il ne fera pas les fêtes de Noël dans l ienne ; non que vous n'ayez une armée nombreuse et formidable, mais un mouvement rapide à donner à trois cent mille hommes peut partir d'une seule tête ; un cabinet n'en fait exécuter que lentement de semblables (1). »

On pourrait critiquer cette sincérité brutale et trouver qu'elle permet difficilement à un ennemi de s'incliner devant des menaces proférées sur un ton aussi impérieux; mais il ne faut pas oublier que ce langage a été précédé, durant une année environ, de réclamations et de remontrances toujours suivies de dénégations rassurantes, de protestations pacifiques et amicales.

(I) Correspondance de Xapoh-on l', W, 81).

On comprendra alors qu'en voyant ses soupçons de naguère confirmés par des avertissements venus de tous côtés et justifiés même par les aveux tardifs de ceux qui lui avaient menti, Napoléon, las d'être berné, se soit dit que le temps des phrases creuses, des assurances verbales était passé, et qu'étant sous le coup d'un péril imminent, il avait le devoir de parler d'un ton haut et ferme, en homme qui peut tout oser parce qu'il a pour lui le bon droit et la vérité.

Les jours étaient précieux. Les escadres françaises, sous le commandement de l'amiral Villeneuve, avaient échappé le 30 mars 1805 à la surveillance des Anglais. Elles tenaient la pleine mer depuis cette époque. Ayant réussi à tromper les Anglais qui s'étaient égarés à leur poursuite en Egypte, à la Martinique, aux Indes anglaises et jusqu'aux Iles-sous-le-Vent, elles devaient rallier les côtes normandes et ne pouvaient tarder d'arriver, maintenant qu'après avoir battu l'amiral Calder elles avaient opéré leur jonction avec l'escadre du Ferrol.

Dès qu'apparaîtrait Villeneuve, Napoléon, qui résidait à Boulogne depuis le 3 août, allait donner l'ordre à son armée de traverser la Manche. A mesure que s'approche cette heure décisive, il se préoccupe de l'effet que peut produire en France, principalement sur le monde des affaires , sa descente en Angleterre. Il écrit au ministre du Trésor public : « Rassurez les hommes d'argent. Faites-leur entendre qu'il ne sera rien hasardé qu'avec sûreté ; que mes affaires sont trop belles pour rien hasarder qui puisse mettre à trop de hasards le bonheur et la prospérité de mon peuple. Sans doute que de ma personne je débarquerai avec mon armée , tout le monde doit en sentir la nécessité, mais moi et mon armée ne débarquerons qu'avec toutes les chances convenables (1). 5>

(1) Correspondance de Napoléon 1", XI, 71.

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