‹ Napoléon et la paixChapitre 77 sur 148 · RÊVES ET ANGOISSES DE XAPOLÉOAT · texte numérisé non relu

RÊVES ET ANGOISSES DE XAPOLÉOAT

Toutes les troupes étaient embarquées, tout le matériel à bord. Difficiles à contenir dans leur ardeur guerrière, les soldats ne quittaient pas des yeux leur chef qui, sur la jetée, attendait fiévreusement le signal désiré. 11 allait, venait et revenait, arpentant d'un pas rapide les dalles du quai, déroulant dans sa tête les espérances les plus grandioses qui aient jamais hanté un cerveau humain : venger six siècles d'oppression, en abattant d'un seul coup la suprématie maritime de l'arrogante Angleterre ; et d'une chimère qu'était hier encore la marine française, avoir fait un instrument de victoire contre des forces réputées invincibles ; mettre la main sur le Trésor de Londres oii s'alimentaient depuis quinze ans toutes les coalitions; forcer ainsi les souverains de l'Europe à traiter d'égal à égal avec le soldat parvenu, dédaigné, répudié comme un être démoniaque tombé accidentellement au sein de l'Olympe monarchique ; assurer dès lors la grandeur et la prospérité sans rivales de son pays ; gagner personnellement un prestige à nul autre comparable; enfin affermir sur sa tête pour jamais la couronne impériale, glorieuse et désormais inattaquable : tout cela, six heures d'une mer calme pouvaient le lui donner. Que les vents soient propices ! Que les flots s'apaisent pendant une seule demijournée, et une destinée éblouissante va s'accomplir!

Rêves troublants, à peine croyables, qui seraient cependant des réalités aussitôt que poindrait à l'horizon la mâture du premier vaisseau de Villeneuve.

Des officiers étaient postés de distance en distance sur les points élevés d'oii l'on pouvait sonder l'immensité de la mer. D'un geste venu de l'un d'eux, toutes les amarres étaient coupées, l'Empereur sautait sur son bateau, et deux mille embarcations, deux cent mille hommes dans une ivresse indescriptible voguaient vers les rives d'Angleterre, au bruit sonore des musiques de chaque régiment, à la clameur des chants de victoire entonnés par tous les soldats.

Quelles illusions, quels tourments, quels rayons de joie, quelles éclipses de désespoir passèrent en ces dix jours d'une attente immédiate dans l'esprit de Napoléon, là, seul en face de la mer! A chaque mouvement insolite, il tressaillait; à chaque estafette, il se précipitait, et rien, toujours rien, et se voir impuissant, cloué au sol, dans l'expectative inerte et cruelle ! Il ne pouvait qu'attendre. Inutile de songer à traverser la croisière ennemie; impossible, comme il l'eût fait en toute autre campagne, de se porter lui-même à la rencontre du général indécis ou indolent. Non, il fallait rester là, devant les flots toujours muets. Ouest Villeneuve? Que fait Villeneuve ? Pourquoi Villeneuve n'est-il pas là? C'est à ces interrogations décevantes qu'était réduit le rôle du plus grand homme de guerre.

A dater du 13 août, pressentant qu'un certain découragement, une certaine crainte des forces ennemies s'étaient emparés de Villeneuve, il écrit au ministre de la marine : « Témoignez à l'amiral Villeneuve mon mécontentement de ce qu'il perd un temps aussi important... Tout cela me prouve que Villeneuve est un pauvre homme qui voit double, qui a plus de perception que de caractère... (1). » Cependant, comme cet amiral tient tout entre ses mains, comme sans lui la partie est perdue, il n'hésite pas à le féliciter d'abord, puis à ranimer son courage et à faire briller à ses yeux, en termes vibrants, la beauté de sa tâche : « Monsieur le vice-amiral Villeneuve, j'ai vu avec plaisir par le combat du 3 thermidor que plusieurs de mes vaisseaux se sont comportés avec la bravoure que je pouvais en attendre. Je vous sais gré de la belle manœuvre que vous avez faite au commencement de l'action et qui a déconcerté les projets de l'ennemi... J'espère que cette dépêche ne vous trouvera plus à la Corogne ; que vous aurez repoussé la croisière, pour faire jonction avec le

(1) Correspondance de Napoléon I", XI, 85-86.

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