REVES ET ANGOISSES DE NAPOLEON
capitaine Allemand, balayer tout ce qui se trouverait devant vous et venir dans la Manche. Si vous ne l'avez pas fait, faitesle, marchez hardiment à l'ennemi... Les Anglais ne sont pas aussi nombreux que vous le pensez ; ils sont partout tenus en haleine. Si vous paraissez ici trois jours, n'y paraîtriez-vous que vingt-quatre heures, votre mission sera remplie... Enfin, jamais pour un plus grand but une escadre n'aura couru quelques hasards et jamais mes soldats de terre et de mer n'auront pu répandre leur sang pour un plus grand et plus noble résultat. Pour le grand objet de favoriser une descente chez cette puissance qui, depuis six siècles, opprime la France, nous pourrions tous mourir sans regretter la vie (1). «
De jour en jour les inquiétudes de l'Empereur deviennent plus vives. Hélas ! il n'y a pas d'amiraux capables, il ne sait où en trouver. Il est bien près de désespérer : « Villeneuve, écrit-il au ministre de la marine, est un des hommes qui ont plus besoin d'éperon que de bride. Les contre-amiraux que j'ai faits sont : Emériau, Savary, etc., hommes qui peuvent me rendre de grands services; mais il me faudrait un homme d'un mérite supérieur. Je ne sais pas ce que c'est que ce Cosmao, capilaine du Pluton. Ne serait-il donc pas possible de trouver dans la marine un homme entreprenant, qui voie de sang-froid et comme il faut voir, soit dans le combat, soit dans les différentes combinaisons des escadres?... (2). »
L'anxiété de l'Empereur devient plus aiguë à mesure que les nouvelles de Villeneuve arrivent contradictoires. Au ministre de la marine, l'amiral écrit qu'il se retire à Cadix ; dans sa correspondance au Quartier impérial, il laisse supposer qu'il marche sur Brest. Une certaine démoralisation apparaît chez l'Empereur : il ne se sent pas, pour les choses de mer, le grand capitaine qu'il est sur terre. 11 l'avoue en adjurant le ministre de la
(1) Correspondance de Napoléon /", XI, 87.
(2) Ibid., XI, 90.
marine de trouver la solution du terrible problème qui se dresse : « Dans la situation des choses, lui écrit-il, si l'amiral Villeneuve reste à Cadix, que faut-il faire ? Elevez-vous à hauteur des circonstances et de la situation où se trouvent la France et l'Angleterre. Ne m'écrivez plus de lettre comme celle que vous m'avez écrite; cela ne signifie rien. Pour moi, je n'ai qu'un besoin : c'est celui de réussir (1). ^
Le 22 août marqua le dernier effort tenté par Napoléon pour faire aboutir son projet de descente en Angleterre. Dans l'inextricable chaos qui règne dans les dépêches de Villeneuve, il pressent que la partie est perdue. Il veut pourtant s'imposer un doute et essayer de donner une suprême secousse aux amiraux. Coup sur coup, il écrit au ministre de la marine : « J'estime que Villeneuve n'a pas le caractère nécessaire pour commander une frégate. C'est un homme sans résolution et sans courage moral... Ce qu'il y a surtout d'impertinent, c'est que, dans une expédition ainsi composée, il ne donne aucun détail, ne dit pas ce qu'il fera, ce qu'il ne fera pas. C'est un homme qui n'a aucune habitude de la guerre et qui ne la sait pas faire (2). » A l'amiral Gantheaume qui est à Brest : « D'après ce que j'ai pu comprendre des dépêches de l'amiral Villeneuve, il me paraît qu'il est dans l'intention de passer par Brest. II me paraît aussi qu'il doute si, joint avec vous, il ne passera point plusieurs jours à Brest pour se ravitailler. Mon intention est que vous ne souffriez pas qu'il perde un seul jour, afin que, profitant de la supériorité que me donnent cinquante vaisseaux de ligne, vous mettiez sur-le-champ en mer, pour vous porter dans la Manche avec toutes vos forces. Je compte sur vos talents, voire fermeté et votre caractère dans une circonstance si imj)ortante. Partez et venez ici : nous aurons vengé six siècles d'insultes et de honte. Jamais, pour un plus grand objet, nos soldats de mer el
(1) Correspondance de Napoléon I", XI, 111,
(2) Ibid., XI, 114.
LA LEVEE Dl CAMP DE BOULOGNE 3*21
de terre n'auront expose leur vie ( l ). » Et à l'amiral Villeneuve, ce sera sa dernière exhortation : « J'espère que vous êtes arrivé à Brest. Partez, ne perdez pas un moment et, avec mes escadres réunies, entrez dans la Manche : FAngleterre est à nous. Nous sommes tout prêts. Tout est embarqué. Paraissez vingt-quatre heures, et tout est terminé (2). »
Hélas! Villeneuve avait décidé de retourner à Cadix. II tomba dans la faute la plus monstrueuse que puisse commettre le général exécuteur d'un plan de campagne combiné avec d'autres armées, la faute de vouloir, à tort ou à raison, réserver les forces dont il a le commandement. Marcher au but quand même, remplir l'attente dont il est l'objet, coûte que coûte, sans peser les chances de réussite d'une manœuvre dont il n'a pas la responsabilité finale, c'est la règle imprescriptible, indiscutable d'un chef d'armée. Il est criminel, sans excuse possible, quand à l'ordre de marcher qui le couvre, il substitue son inaction, quel qu'en puisse être le motif.
Ainsi furent perdus trois ans d'efforts méthodiques, d'une activité prodigieuse. Ainsi fut ajourné, si loin qu'on ne put jamais le reprendre, ce projet presque réalisé de l'envahissement de l'Angleterre. Alais ce ne fut ni par un coup de tète, ni par dépit d'avoir vu s'effondrer son espoir de frapper l'Angleterre au cœur que Napoléon se retourna, lui et sou armée, contre l'Allemagne. Il obéissait à la nécessité des circonstances. Ou peut sans témérité supposer que l'invasion de l'Angleterre aurait amené la paix générale à brève échéance. En tout cas, l'Empereur voulait tenter cette chance. Menacé par la coalition sur les frontières de Bavière, c'est à Londres qu'il prétendait la vaincre. Maître de celle capitale, il était sûr que les projeis belliqueux de l'Autriche et de la Russie se dissiperaient en fumée el qu'il arracherait la paix à tous ses ennemis. Ce plan exlraordi-
(1) Coirespomlance de Xapoli'on l", XI, 115.
(2) Ibid., XI, 115.
naire, d'une si belle audace, aurait été exécuté ce n'est pas douteux si Villeneuve avait paru.
Tandis que s'écoulent les heures angoissantes de l'expectative sur la jetée de Boulogne, Napoléon s'affermit dans la conviction que Villeneuve va lui faire défaut et que l'heure du renoncement est arrivée. 11 ne peut laisser gagner de terrain à l'Autriche. Le 22 août, il prend les dispositions préliminaires de son mouvement sur l'Allemagne du Sud. C'est par là qu'il va commencer la défaite des puissances dont il a pressenti les dispositions hostiles mais dont il ignore encore l'entente, car il dit dans une lettre à Talleyrand : « Je n'ai en réalité rien à attendre de l'explication de l'Autriche. Elle répondra par de belles phrases et gagnera du temps afin que je ne puisse rien faire cet hiver ; son traité de subsides et son acte de coalition seront signés cet hiver sous le prétexte d'une éventualité armée et, en avril, je trouverai cent mille Russes en Pologne, nourris par l'Angleterre, avec les équipages, les chevaux, artillerie, etc., et quinze à vingt mille Anglais à Malte et quinze mille Russes à Corfou. Je me trouverai alors dans une position critique. Mon parti est pris {!). >' Si Xapoléon se trompait, ce n'était que sur les dates. L'acte de coalition était en règle; préparé depuis plus d'un an parles échanges de vues des souverains, il venait d'être officiellement signé d'accord avec la Russie et l'Angleterre, le 9 août, à Saint- Pétersbourg. Quant aux subsides tous les prix et toutes les primes avaient été débattus, et la Cour de Vienne avait encaissé les trente-huit millions qui lui étaient acquis en tout état de cause et dont le versement avait retardé l'apposition du sceau impérial, royal et apostolique sur le traité d'alliance.
Cependant, le jour où de grand matin Napoléon apprit, sans que le moindre doute fut possible, que Villeneuve ne s'avançait pas sur la Manche et naviguait au contraire vers le sud,
(1) Correspondance de Xa^jo/éon l", XI, 117