‹ Napoléon et la paixChapitre 79 sur 148 · LA LUCIDITE PRODIGIEUSE DE L'EMPEREUR · texte numérisé non relu

LA LUCIDITE PRODIGIEUSE DE L'EMPEREUR

il eut un accès de colère terrible et de violent désespoir; mais il donna à cet instant le spectacle d'une domination de soimême, d'une vigueur cérébrale, d'une volonté indéfectible, d'une force de conception et d'une souplesse d'intelligence peu communes. Après quelques minutes passées à exhaler son courroux il fit appeler AI. Daru, intendant général de l'armée : a Daru, mettez-vous là... écoutez et écrivez, lui dit-il. 55 Alors, la voix encore altérée d'une émotion profonde, il prit Tune des dispositions les plus hardies et traça l'un des plans les plus admirables qu'aucun conquérant ait pu concevoir à loisir et de sang-froid. Sans hésiter, sans s'arrêter, il dicta en entier le plan de campagne d'Austerlitz. Le départ de tous les corps d'armée depuis le Hanovre et la Hollande jusqu'aux confins de l'Ouest et du Sud de la France, l'ordre des marches, leur durée, les lieux de convergence et de réunion des colonnes, les surprises et les attaques de vive force, les mouvements divers de l'ennemi, tout fut prévu, la victoire assurée dans toutes les hypothèses. Telles étaient la justesse et la vaste prévoyance de ce plan que sur une ligne de départ de deux cents lieues, sur des lignes d'opération de trois cents lieues de longueur, les indications primitives si rapidement conçues furent suivies jour par jour, lieue par lieue jusqu'à Munich.

Cette dictée avait duré quatre à cinq heures. Quand elle fut achevée, Xapoléon dit à Daru : « Partez pour Paris en annonçant que vous partez pour Ostende. Arrivez dans la nuit, enfermez-vous avec le ministre Dejean, préparez tous les ordres d'exécution pour les marches, les vivres, etc., de manière à ce que tout soit prêt à signer; faites tout vous-même. Je ne veux pas qu'un seul commis y mette la main (1). » Daru était à peine rendu à Paris avec les ordres improvisés si magistralement par l'Empereur, lorsque arrivait, le 28 août, à Boulogne une dépèche

(1) C. I)lpi\, Delà force navale de V Angleterre^ VI, p, 224. (Dupin lemit ce récit de Daru lui-même.) A. Lefkbvre, II, 85.

de AI. Otto, notre ambassadeur à Munich, lequel annonçait que les Autrichiens venaient de passer l'Inn et d'entrer en Bavière (l).

A partir de cet instant l'activité géniale de Napoléon se manifesta dans toute sa plénitude. La brillante armée de Boulogne, divisée en quatre corps commandés par Davout, Soult, Lannes et Ney, s'ébranle dans un ordre majestueux et se met en route. Parallèlement s'avancent les armées de Hollande et de Hanovre ayant a leur tète Marmont et Bernadotte. Murât, sous le nom de colonel Beaumont, partira en chaise de poste et se rendra droit à Mayence où il ne fera que changer de chevaux ; il reconnaîtra les places jusqu'à Bamberg, étudiera les montagnes de Bohême ainsi que les routes de Prague (2). Le général Bertrand se rendra en droite ligne à Munich, fera des reconnaissances sur Salzbourg, Ulm et Stutigart (3). Le général Savary devra en toute hâte explorer le Rhin et le Danube afin d'y trouver les endroits propices à l'établissement des ponts de bateaux (4). Tous ces généraux reçoivent, minutieusement détaillées, des instructions sur les lieux qu'ils ont à voir, sur la politique des pays qu'ils traversent, sur l'attitude qu'ils ont à prendre ici et là, sur le langage qu'ils auront à tenir, sur les précautions qui leur sont indispensables. La lucidité pénétrante, universelle pour ainsi dire, de l'Empereur déconcerte l'imagination. En ces trois jours qui précèdent la mise en roule de la garde impériale, maréchaux, généraux, divisions, régiments, compagnies, amiraux et marins, il assigne à chacun son rôle; chevaux, artillerie, génie, équipement, harnachement, ambulances, médicaments, approvisionnements de toute sorte, il pense à tout, il pare à tout, sans parler du train journalier des affaires gouvernementales.

(1) Comte DE Gardex, Histoire des traités de paix, VIII, 366.

(2) Correspondance de Xapoléon I^', XI, 135.

(3) Ibid., XI, 136. .

(4) Ibid., XI, 155.

LA SITUATIOX A PARIS -ÎSS

Et au milieu de quelles difficultés! La situation est mauvaise à Paris. On y est redevenu frondeur; les Jacobins relèvent la tête. On prédit, on escompte la défaite de l'armée française. Ou blâme presque l'Empereur de n'avoir pas cru à la guerre, de ne l'avoir pas voulue plus tôt. On répand le bruit qu'une inexcusable sécurité fondée sur l'ignorance de ce qui se passait à Vienne et à Saint-Pétersbourg et poussée jusqu'à la témérité par le mépris des puissances rivales de la France, a donné aux deux Cours impériales, sur leur nouvel ennemi, l'incalculable avantage de le prendre au dépourvu . Les militaires mécontents et soi-disant instruits comparent à une bataille gagnée par l'Autriche les positions dont elle a pu se saisir et qu'elle a pu fortifier à son aise dans la Forêt Noire : ; Il y aurait danger, dit un ambassadeur à sa Cour, de passer pour exagéré, si l'on voulait rendre exactement les jugements extrêmement défavorables que l'on se permet de porter aujourd'hui sur cet homme extraordinaire qui avait, il y a quatre ans, conquis l'admiration de tout le monde, l'estime et la confiance d'un grand nombre de Français (l). » Ou faisait aussi les calculs les plus désavantageux pour la France en comptant le nombre dejours que mettraient respectivement les Français et les Russes pour arriver de Boulogne ou de Brody à Braunau. Ces médisances, ces clabauderies avaient une répercussion désastreuse sur les finances générales de l'Etat. Une grande pénurie d'argent se faisait sentir; la Banque ne pouvait rembourser la multitude de billets qui lui étaient présentés et qui subirent un discrédit atteignant dix pour cent. La foule était si nombreuse aux guichets qu'il fallait faire, entre les municipalités de la capitale, la répartition des fonds dont on disposait, afin qu'elles fussent chacune en mesure de payer ce qu'elles pouvaient à leurs administrés. Les choses en étaient à ce point que le Irésor

(1) Archires 7-oyales prussiennes, 11,391.

nécessaire de la Grande Armée ne put être réalisé; l'Empereur sans hésiter un instant le constitua avec son épargne personnelle (1). C'est dans ces conditions peu brillantes à tous égards que, le 24 septembre 1805, partit de Paris l'homme qui allait marcher de triomphes en triomphes, qui devait en moins de deux mois vaincre deux empereurs et faire flotter le drapeau Irançais sur la capitale de l'Autriche.

Pendant que, sous les commandements de Bernadotte, Marmont, Davout, Soult, Ney, Lannes et Murât, « les sept torrents, » comme disait l'Empereur, s'élançaient des rives du IVeser, de l'Escaut et de la Manche vers les bords du Danube, Napoléon ayant avec lui l'Impératrice arrivait à Strasbourg le 27 septembre. Le 1" octobre, il laissait dans cette ville Joséphine qui allait y tenir une Cour aux petits princes d'Allemagne (2). Il traversa le Rhin ce même jour et eut une entrevue à Etlingen avec l'Electeur de Bade dont le concours était assuré depuis quelque temps aux armées françaises.

Le lendemain il se mettait en route pour Ludwigsbourg, près Stuttgart, résidence de l'Électeur de Wurtemberg dont il allait demander l'assistance et avec lequel il conclut un traité d'alliance. Aussitôt signé ce traité fut porté à la connaissance de la Diète et du peuple wurtembergeois, Voici en quels termes l'Electeur annonça cet événement : « Les armées françaises inondaient mon pays; mes résidences mêmes ne furent pas épargnées. La première était presque prise d'assaut et l'autre fut menacée. L'empereur des Français vint lui-même chez moi; je le priai de me permettre de garder la neutralité. 11 me déclara : " Celui qui n'est pas avec moi est contre moi ( Wer nicht mit 'i mir ist, der ist wider mich). » Le sort du Wurtemberg était eu ce moment entre mes mains. Si je résistais, mes Etats étaient

(1) MoLLiEN. Mémoh-es d'un ministre du Tréso?- public, I, 411-413; Archives royales prussiennes, II, 389.

(2) De Bal'sset, Mémoires, I, 55.

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