‹ Napoléon et la paixChapitre 81 sur 148 · L'ALLIANCE DU WURTEMBERG AVEC LA FRANCE · texte numérisé non relu

L'ALLIANCE DU WURTEMBERG AVEC LA FRANCE

recevait une réponse favorable, délibérée en conseil intime du gouvernement dont les membres, y compris l'Electeur, avant de se séparer, prêtèrent serment de garder le silence le plus strict sur leurs résolutions (1). «J'ai reçu, dit M. Didelot, du cabinet électoral de Wurtemberg la déclaration formelle de faire en cas de guerre cause commune avec Sa Majesté l'Empereur des Français... Ce fut vendredi, à dix heures du soir, que le Cabinet de Stuttgart me donna la réponse, à la suite de trois conférences qui ont eu lieu dans ce même jour (2). n a Son Altesse Sérénissime Electorale se regarde comme l'amie de la France, 5' disait If ministre d'Etat du Wurtemberg à Didelot (3). Sauf l'échange des signatures au bas du traité qu'on était en train de confectionner, l'affaire était tellement en ordre que, le 21 septembre, l'Empereur écrivait à Murât : « Vous aurez soin aussi que Didelot vous fasse connaître le jour où les troupes de Wurtemberg seront réunies, mon intention étant que ces troupes soient immédiatement sous vos ordres (4). "

Chaque jour, chaque heure apportent un document nouveau qui j)rouve jusqu'à l'évidence qu'un accord complet règne enlre le Wurtemberg et la France. Le 29 septembre, Napoléon écrit à l'Electeur : « Mon frère, vous m'avez promis qu'un corps de vos troupes serait prêt, à mon passage, à joindre mes drapeaux. Je vous envoie le général Mouton, mou aide de camp, pour connaître la force de ce corps, en infanterie, cavalerie et artillerie (5). " Le lendemain sans plus tarder, le général Mouton rend compte en ces termes de sa mission : « Sire, j'ai remis à Son Altesse Electorale la lettre de Votre jMajesté. Ce prince a daigné m'accueillir favorablement et m'a déclaré qu'il était dans

(1) D' Vo\ ScHLOssBERGER, De)' AlUonzvertrag, etc., Beilage, 7i° 18.

(2) Archives du ministère des Affaires Étrangères. (Correspondance de M. Didelot, ^♦1-110.)

(3) D"' Vox ScHLossBERGER, Dcr Allianzvertrog , etc., Beilage, n" 18. (4J Correspoiidawe de Xapolêon l', XI, 233.

(5) Ibid., XI, 25T.

la ferme résolution de remplir ses engagements vis-à-vis de mon Souverain, déclarant de plus qu'il allait adresser un courrier à Votre Majesté à l'effet de conduire plus promptement à son but la négociation relative au traité d'alliance. Il se pourrait que cet Eleclorat fournît même au delà de dix mille auxiliaires aux armées de Votre Majesté (1). »

Les témoignages d'une cordiale entente se multiplient et s'enlre-croisent si rapidement qu'on ne peut même les suivre dans leur ordre normal. C'est le 30 au soir que Mouton faisait son rapport à l'Empereur; or dans la matinée, l'Électeur, ignorant qu'il recevrait un émissaire de Napoléon, s'empressait d'envoyer lui-même un de ses ministres au Quartier impérial avec la lettre suivante : « Sire, j'apprends en ce moment l'arrivée de Votre Majesté Impériale à Heilbronn et, retenu chez moi par une incommodité goutteuse que quelques jours de fatigue ont augmentée, je me vois privé de l'honneur de Lui présenter mes devoirs moi-même... Votre loyauté, votre justice m'est trop connue, ma confiance en elle est trop grande pour ne pas compter avec assurance sur ce que Votre Majesté Impériale traitera un prince, son ami, sou allié, ainsi que ses Etats avec bonté et amitié, qu'elle voudra bien leur épargner le plus possible le fardeau des opérations militaires (2). » Cette journée du 30 septembre, fertile en incidents, verra partir deux autres missives deslinées à l'Empereur et dans lesquelles l'Electeur ne manque pas de répéter qu'il est son ami.

Mais le secret de l'engagement pourtant formel du Wurtemberg avait été si bien gardé qu'il fut la cause d'un conflit auquel donna prise le général Ney. Arrivé devant Stuttgart il en trouva les portes fermées. Deux officiers de l'armée électorale prétendirent lui imposer d'installer ses campements sur divers

(1) Archives du ministère de la Guerre. (Le «[énéral Mouton à l'Empereur.) Dossier du 30 septembre 1805.

(2) I)"" Vox ScHLOssBERGER, Dev AlHanzvertrag , etc., Beilage,n" 21.

EXTRÉE DES FRAXÇAIS A STUTTGART 331

points à leur convenance. Selon son habitude de ne connaître que ses ordres et de pousser toujours en avant, il ne voulut rien entendrej il ne savait qu'une chose, c'est qu'il devait établir son quartier général à Stuttgart et que par conséquent c'était à lui de commander et non a des officiers wurtembergeois. Alors, sans balancer une minute, il fit braquer le canon devant les portes, les fit forcer par des sapeurs et entra dans la capitale du Wurtemberg. A toutes les représentations qu'essayèrent de lui faire les magistrats de la ville, et comme s'il était sourd, il répétait obstinément : « Livrez-moi tout de suite et sans perte de temps cent mille rations de pain, w Le général Dupont, plus laconique encore, répondait invariablement quand on essayait de lui faire remarquer qu'il outrepassait ses droits : " Ça m'est égal (1). «

Cette façon d'agir blessa vivement l'Electeur qui, le 30 septembre, se plaignait amèrement des procédés hautains usités par les généraux français envers « l'ami et bientôt l'allié de la France v . La visite de l'envoyé impérial, le général Mouton, ramenait, peu d'heuresaprès, le calme dans l'àine de Frédéric qui aussitôt écrit à l'Empereur : « Sire, la lettre que Votre Majesté Impériale a bien voulu m'adresser par M. le général de Moutier {sic), m'a été une preuve bien flatteuse de la bienveillance et amitié qu'elle veut bien m'accorder. Fidèle aux. engagements que j'ai pris vis-à-vis de son ministre près de moi, M. Didelot, l'on s'occupe en ce moment du côté de mon ministère à la confection du traité qui, sous l'approbation de Votre Majesté Impériale, fixera les obligations que mes moyens actuels et ma position financière me permettent de prendre... L'espoir que Votre Majesté Impériale me donne d'oser lui faire agréer mes hommages ici me pénètre de la plus vive satisfaction. La lettre, que mon ministre d'Etat, le baron de Xormann, aura eu l'honneur

(1) D' Vox ScHLOSSBERGER, Der AUianzvertiag , etc., Beilage, n" 20.

de lui renielde, contient mes refjrels de ce qu'une incommodité goutteuse m'empêciie de venir plus tôt encore lui en offrir l'expression. Je dois d'avance implorer son indulgence pour le costume qu'elle me contraint de conserver (1). n

Si l'on met de côté l'incartade des généraux Ney et Dupont, incarlade née sans doute d'instructions mal données aux Wurtembergeois ou combinées pour avoir l'air, aux yeux de l'Europe, de ne céder qu'à la force, ce fut incontestablement avec l'agrément de Frédéric que les troupes françaises entrèrent dans l'Électorat. Pour pénétrer dans le palais. Napoléon eut encore moins besoin de recourir aux moyens violents : le grand chambellan et le grand écuyer de Son Altesse Sérénissime furent envoyés à Pforzheim au-devant de lui; le prince Paul de Wurtemberg se porta à sa rencontre et le joignit à deux lieues en avant de Ludwigsbourg. L'entrée dans cette ville se fit, selon le récit des gazettes locales, à la lueur des torches placées de distance en distance, au milieu de la haie formée par les troupes électorales, «au son du tambour et des cloches accompagné par le tonnerre du canon (2). «

Pourquoi, se demandera-t-on, l'Empereur souffrit-il, sans protester, les accusations de pression brutale et inexorable contenues dans la déclaration publique de l'Electeur? Pourquoi laissa-t-il subsister, sans le contredire, un document aussi manifeslement faux, n'ayant aucune utilité pour lui, mais excellent pour ses détracteurs présents et futurs qui ont pris à tâche do le représenter implacable et cruel dès qu'il se sentait le plus fort?

Nous touchons ici à ce coté particulier, déjà souvent signalé, de son caractère. Il avait un faible pour les princes régnant paidroit d'hérédité. Si petit que fût l'Electeur de Wurtemberg,

(1) D"" Von Schlossberger, Z)er Allianzvertrag, etc., Beilage, m" 20.

(2) Scliwœhisclier Merkur du 3 octobre 1805; Archives du ministère des Affaires Ktrangères , 41-102.

Page 1