NAPOLEOX CHEZ L'ELECTEUR DE WURTEMBERG
auprès des grandes Couronnes c'était un personnage notable, ce qui s'appelle un très grand seigneur. Il fallait remonter presque à mille ans avant de retrouver parmi ses ancêtres le premier comte de Wurtemberg. Au regard de l'homme d'obscure extraction ne comptant que lui-même dans sa dynastie improvisée, ce prestige déjà considérable s'accroissait encore par les liens de famille de l'Electeur qui était l'oncle direct de l'empereur de Russie et le propre gendre du roi d'Angleterre, N'ayant pu, malgré ses avances gracieuses et réitérées, gagner la sympathie personnelle de monarques de premier rang, il éprouvait une orgueilleuse satisfaction à nouer des rapports de cordialité avec un souverain d'importance minime, il est vrai, mais de noblesse antique et pure, en parentage étroit avec les deux plus belles Cours de l'Europe. Ces Cours étaient en outre les ennemies acharnées de Napoléon, celles qui s'efforçaient le plus de le déconsidérer en le faisant passer pour un rustre sanguinaire, dont la place était dans les casernes et non dans les cercles princiers.
Devant l'Europe, certainement attentive à ce qui se passait dans ce petit coin de l'Allemagne du Sud, il n'eût voulu pour rien au monde que le moindre désaccord s'élevât entre lui et son allié. Que l'Electeur dise donc ce qu'il lui plaira pour masquer toutes ses duplicités ; il en avait de nombreuses sur la conscience. Pouvait-il avouer que bien décidé à traiter avec la France il avait encore écrit une lettre par laquelle il implorait la Russie et l'Autriche pour les supplier « de prendre part à la position menaçante de sa Maison, dont la ruine était inévitable si elles ne daignaient, l'une ou l'autre, devenir son sauveur, ses soutiens (1) 1? Pas la moindre controverse venant de Napoléon, pas même une interrogation sur la présence insolite des ambassadeurs russe et autrichien, le 3 octobre encore, à
(1) D' Vo\ ScHLossBERiiER, PoUtisclie iind inilitârische Correspondenz Kônig Friedrichs von Witi-teiiiberg mit Napoléon /, t. I, p. 29.
Stuttgart (1), en plein centre des mouvements de la Grande Armée, alors que ces diplomates auraient dû être congédiés le 30 août; pas de mots discordants, pas de récriminations sur aucun sujet; il fallait que l'Europe apprît que quiconque se dirait allié de l'Empereur avait à se louer de ses procédés, vivait avec lui en bonne intelligence, n'en recevait que des bienfaits.
Pour Napoléon, il y avait aussi dans sa situation un côté d'amusante singularité qui pouvait le rendre conciliant sur beaucoup de points. En état d'inimitié plus qu'aiguë avec le roi d'Angleterre et l'empereur de Russie, il se trouvait maître d'attacher désormais à sa fortune l'homme qui était le gendre du premier et l'oncle du second. De plus, en pénétrant dans le magnifique palais ducal de Ludwigsbourg où il devait demeurer quelques jours, il se disait peut-être qu'il avait beaucoup à apprendre dans ce milieu aristocratique. Pour la première fois il allait voir en réunion familiale ces privilégiés de naissance, ces élus de la Providence. C'est dans la sérénité auguste de leur existence habituelle que se passeraient, pensait-il, de longues et paisibles journées. Que d'observations utiles! Que d'exemples précieux n'aurait-il pas à rapporter parmi les siens dont il avait parfois à réprimer certaines façons dénuées d'élégance!
Ses illusions furent de courte durée; elles s'évanouirent au moment même où il franchit le seuil de la résidence électorale. Tout de suite il put constater que ce foyer conjugal, composé des deux époux et de deux fils, constituait ce qu'on appelle vulgairement un ménage détestable. Il n'eut certes pas besoin de rien deviner, de scruter le fond des sentiments chez cet amphitryon peu soucieux de sauver au moins les apparences. A peine l'Empereur fut-il arrivé que d'effroyables disputes, répétition des disputes quotidiennes, s'élevèrent en sa présence entre l'Electeur
(1) Archives du ministère des Ajfaires Eirancjères. (Correspondance de Didelot, 41-159.)