‹ Napoléon et la paixChapitre 83 sur 148 · LE PREMIER ALLIE DE NAPOLEON · texte numérisé non relu

LE PREMIER ALLIE DE NAPOLEON

et l'Electrice. Napoléon eut alors l'honneur peu enviable d'être pris pour arbitre de ces querelles intestines et ce fut sans doute la seule fois qu'il eut à connaître les désagréments de la neutralité.

L'Electeur rendait la vie réellement intenable autour de lui; pour qualifier ce despote bilieux, sournois, cruel, affranchi de toute loi morale, le répertoire des épithètes injurieuses a été épuisé par tous ceux qui l'ont approché et par les historiens allemands : « Bouffi d'orgueil, profondément dépravé, homme fourbe, à double face avec tout le monde, » gaspillant des millions pour son luxe pendant qu'il réduisait à la misère les serviteurs de l'Etat et ses agents, exigeant de ses vassaux qu'ils passassent annuellement au moins trois mois à Stuttgart « pour y témoigner personnellement de leur dévotion au souverain « ; ordonnant que pour ses chasses des milliers de paysans non rétribués traquent le gibier pendant plus d'un mois à quinze ou vingt lieues à la ronde ; infligeant les peines les plus sévères à des gens qui ignoraient les motifs de leur culpabilité; ne subissant qu'une influence, mais la plus vile qui se pût imaginer, celle d'un ancien palefrenier, Dillenius, qu'il avait pris dans les écuries pour en faire successivement un piqueur, un écuyer, un officier, un baron, un comte Dillen, un vice-grand écuyer, un commandant de la cavalerie de la Garde !

Ce Dillen, qui dut sa fortune à sa figure séduisante, selon le goût de Frédéric, sut conserver son ascendant sur son maître en prenant la fonction de surveillant des jeunes aides de camp de dix-huit à vingt ans devant lesquels tremblait toute la Cour; car un mot, un caprice de leur part, valait immédiatement, par ordre de l'Electeur, la perte d'un emploi quand ce n'était pas l'emprisonnement. Ce « gros scélérat » , comme dit Treitschke en parlant de Frédéric de Wurtemberg, offrait l'aspect d'un colosse monstrueux ; son ventre était tellement énorme qu'on avait

été obligé de pratiquer une large et profonde échancrure à la table de sa salle à manger, précaution sans laquelle ses niaius n'auraient pu atteindre son assiette. « On peut dire de lui, déclare le baron Peyrusse, que Dieu l'a mis au monde et le fait exister pour prouver jusqu'où la peau de l'homme peut se distendre (1). »

Tel était, peu joli de nulle part, l'allié que Napoléon venait de gagner à sa cause, faute de mieux sans doute, car en matière d'alliance il n'avait pas eu de choix. Quant aux deux fils de ce triste personnage, le prince héréditaire Guillaume et le prince Paul, ils étaient tracassés, humiliés par leur père qui, non moins despotique pour ses enfants que pour ses sujets, les contrariait dans tous leurs goûts et dans tous leurs plaisirs. Il n'admettait pas ou ne comprenait pas qu'ils eussent des maîtresses. Ils passèrent une partie de leur jeunesse en séquestration ou en fuite, poursuivis par les gendarmes qui les ramenaient à Stuttgart. Le séjour de la Cour n'était pour eux que dégoût et avilissement. On vit le prince Paul réduit à rechercher la protection du favori éhonté, le comte Dillen (2).

L'ElecIrice, la fille aînée de George 111, roi d'Angleterre, que son éducation destinait à une tout autre existence, ne pouvait être auprès d'un tel époux qu'une femme très malheureuse. Bonne et vertueuse, instruite, laborieuse, elle gémissait de tous les débordements qui l'environnaient. Elle n'osait trop se plaindre dans la crainte de voir redoubler les mauvais traitements dont son mari l'accablait. Sa seule et suprême ressource

(1) Sur Frédéric I" de Wurtemberg, voir C.-G. de Wrkede, la Souabe après le traité de Bâle ; Allgenieine Deutsche Biographie ; Treitschke, Deutsche Geschichte, II, 359 et passim; Hausser, Deutsche Geschichte, III, 230 et ^a,y,y/wi ; Heiuricii I)6ri\(;, Brockhaus Encyclopèclie ; Archives du ministère des Affaires Étrangères, Correspondances de Malartic et de Moustier, 44 et 47; Archives nationales, AF, III, et AF, IV; Comte de Gardex, Histoire des traites de paix, IX, 208; Mémoires de mademoiselle Avrillon; Pelissier, Lettres inédites du baron Peyrusse.

(2) Archives du ministère des Affaires Etraiigères. (Correspondance de Damaze-Rainioad, 41-71.)

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