LES DECO.WEXUES DE L'EMPEREUR
était de le menacer de s'enfuir en Angleterre (l). Napoléon, par mille gracieusetés, entreprit la conquête de cette princesse devenue taciturne et maussade dans cet enfer qu'était sa maison. On comprend la coquetterie qu'il mit à faire relater à Londres les éloges de sa personne et de sou caractère. 11 poussa l'amabilité jusqu'à parler en termes élogieux des Anglais, de leur littérature (2)5 il n'omit rien de ce qui pouvait être agréable à une princesse de sang royal anglais d'autant plus surprise, d'autant plus flattée, que l'Empereur n'avait guère la réputation d'un galant; et cette réputation lui était encore moins acquise en Angleterre que partout ailleurs.
Pour connaître ses déconvenues à la Cour de Wurtemberg, il faut suivre l'Empereur jusqu'à Sainte-Hélène où il dit un jour a O'Aléara : " En 1805, à Stuttgart, je vis votre princesse royale, la reine de Wurtemberg, avec laquelle je m'entretins plusieurs fois et qui me plut beaucoup. Elle perdit bientôt toutes les préventions qu'elle avait contre moi. J'eus le plaisir d'être médiateur à son avantage entre elle et son mari qui était un animal qui l'avait fort maltraitée (3). »
Il est plus que présumable que l'imagination de l'Empereur lui avait fait un tableau tout autre des Cours séculaires d'Europe. Néanmoins il ressentit une certaine fierté à se montrer aux yeux des siens, de son entourage, des peuples même, en relations intimes avec une maison princière autbentique. C'était, à la vérité, une sorte de réhabilitation de son éiiucaiiou tant décriée par ses ennemis. Cependant il ne se contenta point de cette ostentation passagère et il s'appliqua constamment par des bienfaits considérables, par des prévenances ingénieuses, par
(1) Archices royales de Stuttgart. (LeUre du syndic Kerner à sou collègue Abel.) Mémoires de mademoiselle Avrillon, I, 275; Mémoires du roi Jérôme, IV, .396.
(2) Archices du ministère des Affaires Etrangères. (Correspondance de Didelof, 41-71.)
(3j O'MÉAHA, Xapoléon dans l'exil; Mémorial de Samte-Hélène , II, 554.
des attentions délicates, à resserrer les liens d'amitié noués à Ludwigsbourg.
En plus de sa vanité satisfaite, il fiiut voir dans cette manière d'agir le désir de prouver ce qu'on avait à gagner quand on était son allié; mais il faut en même temps y reconnaître la qualité dominante de son caractère, car nous pouvons hardiineut affirmer qu'en aucun temps et dans aucune circonstance il n'adonné prise à la plus petite plainte, tantsoit peu justifiée parle moindre manque à des engagements matériels ou moraux qu'il n'aurait pas tenus après les avoir contractés. Nul jamais n'a pu dire qu'il n'a pas réalisé, alors qu'il en était le maître, les espérances qu'il avait fait entrevoir. Sa loyauté, malgré tout ce qu'on a voulu insinuer, est à l'abri de la critique en ces matières, la mesure de ses promesses ayant toujours été dépassée. On doit même ajouter qu'il a élevé, enrichi tous ceux qui l'ont approché à toutes les heures de sa carrière, leur a assuré leur fortune et leurs dignités, à ce point qu'ils les ont conservées et que leurs descendants en jouissent encore actuellement. En parcourant les fastes de l'épopée impériale on remarquera aisément que Napoléon seul perdit tout, le jour oii il succomba sous le poids des haines et des jalousies européennes qui visaient en lui la France régénérée, glorieuse et puissante.
En voyant ce qu'il fit pour le Wurtemberg chétif et dont le concours était peu appréciable, on se demandera ce qu'il n'eût pas fait en faveur d'une grande monarchie telle que la Prusse, en faveur d'une Cour brillante et respectable comme l'était la Cour de Berlin, s'il y avait rencontré seulement un simulacre de sympathie et de confiance. Dans celte hypothèse il sera presque permis d'affirmer que les destins du monde en eussent été modifiés complètement. Sa joie, son orgueil et sa générosité n'auraient alors pas connu de bornes. On peut du moins en juger ainsi par ce qui se passa dans son âme lorsqu'il se vit admis et considéré à la petite Cour de Wurtemberg. Ce qu'il
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tient à faire «avoir à tout le monde, c'est qu'il habite le palais électoral. Il l'écrit à Duroc, à Joseph, àTalleyrand, à Eugène (1) et à d'autres. Il faut aussi que l'armée apprenne le bel accueil fait à son chef. L'ordre du 4 octobre porte : « L'Empereur est arrivé à Ludwigsbourg, à neuf heures du soir, sur les limites des Etats de Wurtemberg. Il y a trouvé des corps de troupes. Les chevaux de ses voitures ont été changés et remplacés par ceux de l'Electeur. Lorsqu'il est entré à Ludwigsbourg, la Garde électorale à pied et à cheval était sous les armes et la ville illuminée. La réception de Sa Majesté dans le Palais électoral où toute la Cour était réunie a été de la plus grande magnificence (2). »
D'après ses lettres à Joséphine et quelques phrases adressées à différents personnages, il semblerait que Ludwigsbourg était un séjour enchanteur. Les fêtes du mariage du prince Paul qu'on s'était pressé d'unir à une nièce de la reine de Prusse duraient encore il est vrai, mais nous savons que cette circonstance n'empêchait pas les dissensions familiales d'éclater au Palais. « Il y a ici une nouvelle mariée fort belle, une très belle Cour, écrit l'Empereur à Joséphine, et en tout des gens fort aimables, même notre Electrice qui paraît fort bonne, quoique fille du roi d'Angleterre, s? Le lendemain : « Je pars à l'instant pour continuer ma marche... J'ai assisté ici à une noce du fils de rÉlecteur avec une nièce du roi de Prusse. Je désire donner une corbeille de trente-six à quarante mille francs à la jeune princesse. Fais-la faire et envoie-la par un de mes chambellans à la nouvelle mariée... Il faut que ce soit fait sur-lechamp (3).» — «J'ai entendu hier, au théâtre de la Cour, l'opéra allemand de Don Juan. J'imagine que la musique de cet opéra est la même que celle de l'opéra qu'on donne à Paris; elle m'a
(1) Correspondance de Napoléon I", XI. 278-279, 284. (2j Recueil des Bulletins de la Grande Armée, I, 3. (3) Lettres de Xapoléon à Joséphine, I, 134-135.
paru fort bonne (1). 5? Ayant à demander au ministre de l'Intérieur où en est la conscription, il en profite pour laisser entendre combien est agréable son séjour à Ludwigsbourg : « Monsieur de Champagny, écrit-il, je suis ici à la Cour de Wurtemberg et, tout en faisant la guerre, j'y ai entendu hier de très bonne musique, le chant allemand m'a cependant paru baroque. La réserve marche-t-elle? Où en est la conscription de l'an XIV (2)?» Ce n'est pas sous cette forme légère, plaisante, qu'on est accoutumé de voir les lettres de service à un ministre qui n'était pas en somme, comme quelques-uns de ses confidents, le collaborateur des premières heures.
Après le départ Ludwigsbourg, la première lettre de Napoléon à l'Electeur est datée du 18 octobre. L'Empereur a tenu que ses remerciements fussent accompagnés d'un bulletin de victoire ; celui-ci était de nature à rassurer son allié sur le traité conclu quelques jours auparavant. Par l'intérêt que Napoléon porte dans ses lettres à la famille Electorale, il est facile de voir quelle cordialité régnait entre les nouveaux alliés lors de leur séparation : « J'ai voulu tarder à vous écrire, dit l'Empereur, jusqu'à ce que je vous eusse défait de toute appréhension. L'armée autrichienne n'existe plus; plus de cinquante mille hommes ont été faits prisonniers. Je ne pense pas que de cette armée de cent mille hommes le cinquième puisse retourner en Autriche. .. Je désire que vous m'envoyiez le prince Paul; vous n'aurez pas à vous repentir de l'avoir confié à mes soins; il peut être appelé à gouverner. L'armée de Wurtemberg n'est pas assez considérable pour qu'il puisse y apprendre le métier de la guerre ; il vaut mieux qu'il serve sous mes ordres dans Parmée française. Je regarderais d'ailleurs comme une preuve de son amitié et de sa confiance en moi qu'il se rende à cette invitation... Il me reste à vous faire agréer, mon frère, tous mes
(1) CorresponcUnice de Napoléon I", XI, 285.
(2) Ibid., XI, 286.