‹ Napoléon et la paixChapitre 85 sur 148 · XAPOLEOX ET L'ELECTEUR DE WURTEMBERG · texte numérisé non relu

XAPOLEOX ET L'ELECTEUR DE WURTEMBERG

remerciements du bon accueil que vous m'avez fait et à vous prier de me rappeler au souvenir de l'Electrice et de me mettre aux pieds de la princesse Paul (1). "

Pour une lettre de Napoléon, il y eu a quatre de Frédéric de Wurtemberg qui soignait ses intérêts auprès du vainqueur. Mais l'Empereur, poursuivant sans perdre une minute la série de ses brillants succès, manquait de temps pour rivaliser de fécondité épistolaire avec l'Electeur. Pourtant il avait des moyens très brefs et fort élémentaires de l'assurer de sa sollicitude. Le 18 octobre, il écrit : « J'ai ordonné qu'on disposât de six pièces de canon que je désire que vous receviez comme une preuve de mon amitié et de l'intérêt que je porte à votre Maison (2). »

Marchant de victoire en victoire, Xapoléon fut en situation, dès le 2 novembre, d'entrevoir la possibilité d'exécuter les promesses qu'il avait faites dans les conversations politiques tenues à Ludwigsbourg : « Mon frère, écrit-il, je vois avec plaisir que tout ce que je vous ai dit chez vous je pourrai le réaliser... 5? Ayant appris que le Prince électoral, après une dernière escapade, avait réintégré le foyer paternel, Napoléon, sensible à ce qui touche le bonheur de la Maison de Wurtemberg, intervient avec de sages paroles d'apaisement : « J'ai appris avec plaisir que le Prince électoral était arrivé. Un père est toujours un père. Je sens donc combien cet événement doit être agréable pour vous et pour votre famille. Du reste le Prince électoral, qui peut être vif, a des talents et des connaissances, et à vingt-deux ans bien des choses sont permises qui ne le sont pas à plus de trente (3). « Les relations d'amitié s'accusèrent encore lorsque, le 30 novembre, Joséphine se rendant à Alunich s'arrêta deux

(1) D"^ Vo.v ScHLOssBERGER, PoHtiscke utid Midtdrische Correspondenz, I, 2; Correspondance de Napoléon I", XI, 332.

(2) Corres fiondance de Napoléon I", XI, 347. (3J lôid., XI, 370.

jours à Sluttgart sur Ja prière de rÉlecteur. L'Empereur, qui était à Vienne, avait lait à Joséphine les petites recommandations que tout bon mari doit à sa femme quand elle va pour la première fois dans une maison qu'il connaît : « Tu donneras à Stuttgart la corbeille à la princesse Paul. Il suffit qu'il y ait pour quinze à vingt mille Irancs. Porte de quoi faire des présents aux dames et aux officiers qui seront de service près de toi. Sois honnête, mais reçois tous les hommages. L'on te doit tout et tu ne dois rien que par honnêteté. L'Electrice de Wurtemberg est fille du roi d'Angleterre; c'est une bonne femme, 'lu dois la bien traiter, mais cependant sans affectation (1). 55

Rien ne fut ménagé pour recevoir pompeusement l'Impératrice. Le prince héritier et son frère, le duc Paul, s'étaient rendus à U'aihingen pour y attendre Joséphine. A sept heures du soir elle arriva avec sa suite à Stuttgart, au son des cloches et saluée par des coups de canon. Toutes les routes que suivit le cortège étaient éclairées par les feux des torches et des flambeaux. A l'entrée de la ville, la municipalité exprima son dévouement par une allocution du Oberamstamm (préfet) Hoffmann. On avait construit un arc de triomphe de quarante-cinq pieds de haut, en style ionique, dont le fronton était orné de l'écusson impérial français portant en paillettes de cristal le nom Joséphine surmonté de la couronne impériale. De la porto jusqu'au Château, les troupes faisaient la haie, et la rue était ornée d'autels égyptiens sur lesquels brûlaient des lampadaires. Le Château était brillamment illuminé (2).

Au milieu des fêtes et réceptions de gala qui marquèrent la présence de l'Impératrice dans le palais de l'Electeur, celui-ci, uniquement préoccupé de ses intérêts, était attenlifaux moindres j)aroles, aux moindres intonations de Joséphine ; il pensait y découvrir les secrètes pensées de Napoléon. C'est ainsi qu'il ne

(1) Lettres de Xapo/éon à. Joséphine , \. 159.

(2) D'' Vox ScHLossBER(iER, Dev Allianzvertratj, etc., Beitacje, n" 10.

JOSÉPHIXE A STUTTGART 3V3

se possède pas de joie en racontant à un de ses ministres des propos sans grande valeur, attendu qu'ils auraient pu faire partie d'une leçon récitée par ordre. Parlant de Stuttgart et du nombre de ses habitants l'Impératrice avait dit à l'Electrice : «J'espère vous voir une plus grande résidence et plus conforme aux intentions que je connais à l'Empereur pour l'Electeur. » Affectant une incrédulité factice, Frédéric de Wurtemberg ajouta : « Que ce soit un bavardage de femme [IVelbergeschwàtz) c'est possible; » mais, ne voulant pas abandonner complètement ses illusions, il en arrive à donner la définition la plus erronée du rôle de Joséphine près de Napoléon lorsqu'il achève sa pensée en disant : « Cependant cette femme est très puissaute et très influente; elle sait beaucoup, presque tout, des projets de l'Empereur (1). »

L'intimité, la familiarité la plus grande, pourrait-on dire, existait alors entre Napoléon etlElecteur, si l'on en juge d'après ces lignes écrites par l'Empereur après la bataille d'Austerlitz : « J'espère que la bataille d'Austerlitz et le départ des Russes amèneront l'empereur d'Allemagne à agréer la paix dans peu de jours. . . Je ne sais ce que je ferai de ma personne car je dépends des événements; cependant ne soyez pas surpris si un de ces soirs je tombe chez vous pour vous demander à souper. Il me sera agréable de pouvoir faire de nouveau ma cour à l'Eiectrice et de vous témoigner de vive voix toute l'amilié que je vous porte (2). »

11 sera inutile, pensons-nous, d'ajouter quoique ce soit sur la façon charmante dont Napoléon pratiquait l'amitié, quand on aura dit les combinaisons auxquelles il se livra pour faire porter à Stuttgart une excellente nouvelle. Le 26 décembre 1805, la paix avait été signée à Presbourg, l'Empereur était à Schœnbrunn, par conséquent séparé de Stuttgart pai- Une très

(1) \y \o\ ScHLOSSBERfîER, DiT Alliatizcerdag, etc., Beilacje, «" 10. (2J Ibid. , Politisc/te und miliUirisclie Correspondenz, I, 19.

grande distance. Obéissant alors aux sentiments les plus exquis que puisse suggérer le désir de causer une joie à un ami, il prit les dispositions nécessaires afin que le 1" janvier, au matin, arrivât à Stutfgard son aide de camp, le général Le Marois(l), porteur d'un joli cadeau pour l'Electeur : la couronne royale et un accroissement de puissance considérable ; telles étaient les étrennes qu'il envoyait par Le Marois à son allié Frédéric de Wurtemberg.

La franche cordialité dont s'inspirait Napoléon dans ses lettres et dans ses actes ne ressemble guère à l'expression emphatique des sentiments de TElecteur, Le style prend de ce côté une tout autre allure ; il est difficile de pousser plus loin la forme d'adulations dithyrambiques qui prêtent à sourire par leur contraste avec la simplicité de langage de l'Empereur. Celte opposition s'explique assez par ce fait que l'un se livrait à des démonstrations d'amitié à peu près désintéressées, tandis que l'autre voyait dans les victoires répétées de Napoléon autant de pierres ajoutées à l'édifice de sa puissance Electorale. Alors sa lourde obséquiosité se déguisait sous des louanges hyperboliques, inséparables toutefois d'un rappel assez inconvenant des promesses antérieures. Son lyrisme exalté et son insistance à se recommander augmentaient à mesure que les succès de la Grande Armée semblaient devoir assurer plus que jamais à Napoléon le rôle de dispensateur de la grandeur et de la fortune. Aussitôt après la prise d'Ulm, l'Electeur écrit : « Ces victoires successives, cette destruction de vos ennemis ne peuvent rien ajouter à l'immensité de gloire en possession de laquelle vous êtes déjà, Sire, mais elles assureront l'existence politique et la tranquillité du sud de l'Allemagne... Agréez-en, Sire, mes bien sincères actions de grâces. Cet heureux début assure à vos alliés les plus belles perspectives. J'aime à m'occuper d'avance du

(1) I)' Von SCHLOSSBERGER, Der AWanzvertrag^ etc., Beilage, Ji° 12.

KTREX\ES DE L'EMPEREIR \ S0.\ ALLIE 345

tableau flatteur qu'il a plu à \ otre Majesté Impériale de me faire envisager, lorsque j'ai eu le bonheur de la voir à Ludwigsbourg (1). » Chaque jour, c'est-à-dire chaque nouveau triomphe de la Grande Armée est le motif d'une nouvelle glorification de Napoléon, de nouvelles et plus humbles flatteries à son adresse : « Je partage sincèrement, Sire, la joie des victoires dont les annales de l'Histoire ancienne et moderne ne fournissent pas d'exemples, \oiis voyons ce que nous ne concevons pas et Votre Majesté, crue dès longtemps au pinacle de la gloire militaire, monte plus haut encore. Et si dans ce moment Elle veut bien se souvenir de ses fidèles alliés et amis, c'est prouver qu'Elle sait concilier tous les différents genres de grandeur... Le souvenir des moments où j'ai eu le bonheur, Sire, de vous faire ma cour chez moi ne s'effacera jamais. Ce seront toujours les plus heureux jours de ma vie. L'Electrice et toute ma famille La supplient d'agréer leurs hommages (2). » Après le départ de Joséphine de Stuttgart, il dit : « Puissions-nous avoir réussi à prouver à Sa Majesté l'Impératrice combien ces instants passés avec elle ont été heureux pour nous. Ils nous rappelaient plus particulièrement ceux que je compterai toujours. Sire, parmi les plus beaux de ma vie, oii il m'a été permis de vous exprimer de bouche toute l'étendue de ma plus haute considération et de mon plus inviolable attachement (3). 5'

La nouvelle de la victoire d'Austerlitz le transporte, l'exalte à un degré plus excessif encore : « Quels succès. Sire, peuvent encore ajouter à votre gloire? Vos talents supérieurs ont enchaîné le sort et il paraît réservé à Votre Majesté Impériale de réaliser ce dont l'Histoire ne nous fournit pas d'exemples. Elle a vaincu en personne deux empereurs, détruit cette dernière armée, seul espoir qui restait à l'Autriche. Puisse enfin l'expérience réitérée

(1) D' Von Schlossbergkr, Polistische und militarische Correspondent, I,

(2) Ibid., I. 5.

(3) lùid., I, 14.

éclairer les yeux des deux empereurs, les ramener à la connaissance de leurs intérêts dans les circonstances présentes et anéantir les illusions dont on les berçait pour les empêcher d'accepter la paix que le vainqueur leur offrait toujours encore... Je ne puis finir sans me permettre une prière que Votre Majesté pardonnera à un ancien soldat qui ne s'est pas ménagé, mais qui s'y voit obligé par son attachement à Votre Auguste Personne ; c'est, Sire, de ne pas exposer vos jours si précieux pour la France, pour vos alliés, pour l'Europe entière, dont les destinées sont entre vos mains. La Providence veille sur vous, mais, Sire, un malheureux moment, on n'ose le penser (î | ! «

Le traité de Presbourg avait eu les résultats suivants pour le Wurtemberg : La Maison Electorale était érigée en royauté souveraine; cette nouvelle dignité l'arrachait à la tutelle trois fois séculaire de l'Autriche ; l'Etat de Wurtemberg, auprès fie ce qu'il était lors du traité de Lunéville, se trouvait actuellement accru de cent soixante-six mille milles carrés, quatre cent quatrevingt-dix mille habitants et cinq millions de florins de revenus ; par suite son armée était portée de cinq mille à vingt mille soldats. C'est de cette manière que Napoléon tenait impérialement ses promesses envers un allié qui s'était arrangé de façon que son contingent ne rejoignît la Grande Armée que huit jours après Austerlitz(2).

En se confondant en remerciements, le nouveau roi de Wurtemberg disait à l'Empereur : « Cette illustration de ma Maison étant une des suites de l'intervention et des bons offices ainsi que de l'intérêt de Votre Majesté Impériale à mon égard, je ne puis que lui en témoigner toute l'étendue de ma reconnaissance en ajoutant que, fidèle observateur des engagements pris. Elle

(t) D' Vo\ ScHLOSSBERGEit, PoUtisclie itnd militiirische Correspondent, \, 17-18.

(2) Tagcbiiclicr ans den Zelien Feltiziigen (ter Wlirtemberger unter dcr Regierung Ivouigs Friedrich, p. 43-47. V. Marte\s, Vor fùnfzkj Jaliren, II, 176; All)ert Pfister, Konig Friedrich von Wurtemberg und seine Zeite, p. 286-287.

LA TRAHISOiY DU ROI DE WURTEMBERG 347

s'est assuré par là un allié qui sera invariable dans ses sentiments et dont l'attachement lui est acquis à jamais (1). « Ce serait léser la mémoire de Frédéric de Wurtemberg que de ne pas juxtaposer à ses paroles l'épisode suivant : Le 27 octobre 181 3, son armée abandonna subitement et lâchement à leurs malheurs les aigles impériales françaises qui avaient gagné au Wurtemberg la royauté, la puissance, la grandeur et l'indépendance. Voici le récit d'un officier wurtembergeois, témoiu oculaire de celte pénible scène ; ou ne peut décrire avec un plus froid cynisme la volte-face impudente des uns qui vont porter leurs armes à l'ennemi commun d'hier, et la stupeur navrante des autres accablés sous les coups implacables de l'infortune. « Près du village de Bruiinlhal, situé à une demi-lieue de Fulda, où les routes de Francfort et de W urzbourg se croisent, l'heure de notre délivrance sonna. Arrivés au pont de pierre, sur la Fuldu, nous remettions aux Français leurs parcs d'artillerie. Us devinaient sans doute notre défection prochaine et étaient attristés !!! Mais ils ne nous opposèrent pas la moindre résistance. Nous nous séparâmes des officiers français et italiens en bons camarades. N'avious-nous pas depuis si longtemps partagé triomphes, peines et tristesses? » Sans attendre que la trahison fût effectivement consommée, le roi de Wurtemberg avait, dès le milieu d'octobre, fourni une brigade qui, sous le général Wursleben, était déjà réunie, le 26, aux Alliés et recevait, le 29, l'ordre de barrer le Mein à Aschaffenbourg aux Français (2) !

Ce dernier et rapide coup de pinceau manquait, semble-t-il, au portrait assez désavantageux que les écrivains allemands nous ont laissé de Frédéric II, premier roi de Wurtemberg par la grâce de Napoléon, empereur des Français. Nous n'ignorons pas que, pour couvrir la forfaiture du roi de W urtemberg et celle de ses pareils, ou a inventé que Napoléon n'avait attaché ces

(1) D' Vox ScHLOssBERGKit, PoUtisclie itiid militarisclie Correspoinfeiiz, I, 38. (2j Albert I'fistkk, Der Kiiiiig Friedrich von W urtemberg, 287.

princes à sa cause que pour les exploiter, les pressurer, enx et leurs peuples, en un mot qu'il ne leur avait ouvert les bras que pour mieux les étouffer. Ce sont là des arguments de prétoire; ils sont mélodramatiques mais dépourvus de preuves. Les vérités historiques exigent des faits matériels ou des chiffres. Daus la question qui nous occupe il suffira, pensons-nous, pour édifier le lecteur, de dire brièvement qu'en 18141e Wurtemberg était si peu épuisé qu'il mettait sur pied, à la disposition des ennemis de la France, vingt-quatre mille hommes (1), c'est-àdire plus qu'il n'en fournit jamais à Napoléon, malgré les instances et les supplications de celui-ci.

Les humbles, les honnêtes gens de Wurtemberg, n'ont pas tardé à venger Napoléon de tant de mauvaise foi et d'ingratitude ; car, dès le 14 octobre 1816, le baron de Montalembert, ambassadeur de Louis XVIII à Stuttgart, constatait les sentiments d'admiration et de reconnaissance qui étaient dans le cœur des Wurtembergeois. Ce diplomate écrivait : « Je ne puis pas dissimuler à Votre Excellence que tout ici dénote des regrets pour l'usurpateur, de l'indifférence pour notre souverain et de la haine pour notre gouvernement. Souvent les indices les plus faibles découvrent le fond de la pensée, et j'ai cru la deviner tout entière dans la manière indécente et l'espèce d'adoration avec lesquelles les domestiques du Château montrent aux voyageurs le lit et la chambre occupés par le « Grand Napoléon « , disent-ils, pendant son séjour ici. Tout dans cet appartement semble être conservé avec une sainte adoration 1 2). 35

(Ij Albert Pfister, Der Kunhj Friedrich von Wurtemberg, p. 290. (2) Archives du ministère des Affaires Etrangères. (Correspondance du baron de Montalembert.)

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