‹ Napoléon et la paixChapitre 86 sur 148 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La France et la Russie se disputent le concours de la Prusse. — Frédéric-Guillaume promet son adhésion à l'alliance française. — Départ de Duroc avec le traité en règle, — Les désillusions de Duroc aussitôt après avoir vu le Roi. — Revirement de la Prusse dès que les cris de guerre s'accentuent. — Xapoléon se résout à agir avant la jouctiou des Russes avec les Autrichiens. — Ordre à Bernadntte de traverser le Alargraviat d'Anspach. — Fureur du parti de la guerre à Berlin. — Mesures incohérentes décrétées par le Roi. — Les explications de Xapoléou et sa lettre à Frédéric-Guillaume. — loterprélation singulière de la lettre de Napoléon. — Alexandre reçoit à Pulaivy l'invitation de se rendre à Berlin. — Son entrée dans cette capitale. — i Le séduisant t Alexandre. —

— Empressement du Tsar à l'égard de la reine Louise. — Le séjour des souverains à Potsdam. — Les fêtes, la représentation à'Armide à l'Opéra de Berlin. — L'archiduc Antoine arrive en trouble-fête à Berlin. — Les désastres de l'armée autrichienne. — s Un congrès de suppliants, i — La grandeur du rôle réscivé au roi de Prusse par la Providence. — Frédéric-Guillaume accède à la coalition.

— Les serments échangés sur le tombeau du grand Frédéric. — Duroc est rappelé près de l'Empereur. — .Apologie de Napoléon dictée par lui-même. — Constance des aspirations paciflques de Napoléon. — Une déclaration du général Mack. — Humbles avances de Xapoléon à l'empereur de Russie. — La mission du général Savary. — Dédain du Tsar. — Xapoléon surmonte sa susceptibilité et réitère sa demande d'entrevue avec Alexandre. — La mission de Dolgorouki au camp français. — L'Empereur traité insolemment par l'aide de camp du Tsar.

— Dépit et mauvaise humeur de X'apoléon. — Un factionnaire incorrect. — Simple et sublime assurance de courage militaire. — Instructions de l'Empereur à ses maréchaux. — La nouvelle méthode de guerre. — Le dévouement illimité des soldats français pour leur chef. — La bataille d'.A.usterlitz. — Le plateau de Pratzen. — Efforts inutiles des Russes. — Combat des deux gardes impériales.

— Le général Rapp, désarçonné et blessé, annonce la victoire à l'Empereur. — Déroule des alliés. — Xapoléon après la victoire. — L'empereur d' .Autriche an quartier impérial français. — Déférence cordiale de Xapoléon envers François il vainc;:. — Le futur gendre et le futur beau-père devant un brasier sur la route.

— Conclusion de l'armistice. — Une allégation erronée du Tsar sauve l'armée russe d'une capitulation. — .Absence de rancune chez Xapoléon.

Quoi qu'il en dût advenir par la suite, l'adhésion du Wurtemberg était momentanément d'un grand intérêt pour la France,

et, lorsque Napoléon l'ai'^ait recherchée dès le mois d'août, il en avait senti tout le prix. La guerre imminente avec l'Autriche devait se porter en Bavière ou plus loin, sur quelque point de Bohème ou de Moravie, et il importait de pouvoir tenir la campagne sans laisser d'inquiétude en arrière.

De même la nécessité s'imposait plus forte que jamais d'une alliance avec la Prusse dont le territoire devait être à la fois traversé par les renforts français cantonnés en Hanovre et par les troupes russes massées sur les contins de la Poméranie suédoise. Cette alliance prussienne, la France el la Russie se la disputaient plus âprement, à mesure que les circonstances en rendaient l'urgence plus manifeste.

Non content du récent traité qui l'autorisait à débarquer ses troupes au nord de l'Allemagne, Alexandre i ' voulait encore obtenir le droit de passage par la Silésie qui mènerait aisément ses contingents sur les derrières des armées françaises. Frédéric-Guillaume résistait. Il demeurait buté à la résolution de ne se compromettre à fond avec personne et il comptait avoir assez de souplesse pour se glisser (s/c/? diirchziiwinden] — c'était sa propre expression — entre les deux colosses qui le pressaient de se déterminer en faveur de l'un ou de l'autre.

Voyant qu'il n'arriverait à rien par la persuasion, Alexandre pensa recourir à la menace. Déjà Winzingerode, son aide de camp, lui avait prédit « que la Cour de Berlin ne se départirait pas de sa neutralité, tant qu'on n'exercerait pas sur elle une pression décisive (1) » . A bout de patience, le Tsar écrivit au Roi : « La situation des affaires rend de jour en jour plus urgent le passage de l'armée russe et m'oblige de demander à Votre Majesté d'accélérer autant que possible le moment oii mes troupes pourront traverser vos Etats. •>■> En même temps les troupes russes s'avançaient vers le territoire prussien et l'on

(1) F. DE Martexs, Recueil des traités de la Russie, VI ; Allemagne, 360.

ilEXACES DE LA IILSSIE A LA PRISSE 351

faisait savoir à Berlin que la Russie allait user de violences, si le Roi n'accédait pas à la coalition. Pour donner plus de poids à ses paroles, Alexandre se porta de sa personne à proximité de la frontière prussienne, au point où une partie de ses troupes se trouvait déjà rassemblée.

Ce déplacement de l'Empereur de Russie parut fort inopportun à Frédéric-Guillaume qui recevait alors des propositions françaises dont ses oreilles étaient charmées : le cabinet des Tuileries l'invitait à prendre possession du Hanovre. Frédéric- Guillaume hésitait autant à l'accepter qu'à le refuser; il aurait aimé s'en réserver l'option; mais, si les Russes franchissaient les limites prussiennes, c'en était fait des offres de la France. Alors il eut un accès d'énergie. Aux objurgations comminaloires du Tsar il répondit en déclarant qu'il allait mettre sur pied quatre-vingt mille hommes pour défendre sa neutralité (1). Effectivement des troupes furent levées et acheminées vers la Silésie.

Si les Russes avaient pénétré en Prusse, celte armée s'y seraitelle opposée? C'est douteux. Frédéric-Guillaume, à cette époque, n'avait pas encore vaincu ses répugnances pour la guerre. Malgré son allure d'apparence belliqueuse, il serait probablement resté quand même dans un rôle expectant, comme il le fit d'ailleurs quelques semaines plus tard, quand son territoire fut traversé à Anspach par les Français. Néanmoins la mesure vigoureuse de la Prusse eut l'elfet qu'en attendait le Roi; elle ralentit l'ardeur de l'empereur de Russie. Ce dernier, sachant que ^influence française s'efforçait de conlre-balancer la sienne à Berlin, se demanda si la démonstration mihtaire prussienne n'était pas le résultat d'une entente avec la France. Cette considération le décida à rentrer dans la voie des ménagements, et il se rangea aux avis secrets qu'il recevait de Berlin et qui lui

(1) Raxke, Hardenbergs eigenhandige Memoiren, II, 200-220.

donnaient l'assurance que, s'il venait dans cette capitale, sa présence déciderait Frédéric-Guillaume à se rendre à tous ses désirs. La perspective de revoir la Cour de Berlin, oîi il avait conservé de charmantes et précieuses sympathies, devait tenter le jeune empereur. Il fît demander une entrevue au Roi par le prince Dolgorouki, son aide de camp. Frédéric-Guillaume sursauta d'effarement, tant cette démarche lui paraissait uue autre manière de le compromettre. Qu'eût dit X'apoléon en voyant arriver Alexandre à Berlin? Toutefois, fort embarrassé, le Roi voulait éviter d'opposer un refus formel à la proposition très flatteuse que lui apportait Dolgorouki. Il n'osait pas renvoyer l'aide de camp ; encore moins se déterminait-il a fixer un rendez-vous. Chaque jour, sous une autre excuse, il différait sa réponse, non sans prier Dolgorouki de réitirer à son maître " qu'il était personnellement favorable à une alliance avec la Russie (1) ».

A rencontre de la Russie qui n'offrait à la Prusse que l'honneur platonique de figurer dans la croisade contre la France, celle-ci^ par la voix de ses ambassadeurs — Duroc allait être envoyé pour soutenir Laforcst — s'engageait à donner le Hanovre à la Couronne prussienne pour prix de son alliance. Les avantages offerts par Napoléon au Cabinet de Berlin étaient, sous tous les rapports, conformes aux inlérèls majeurs des deux nations. La Prusse ne pouvait demander mieux que de s'agrandir ei la France désirait vivement qu'un État très fort, au centre de l'Europe, servît de contrepoids aux entreprises de l'Autriche. Mais après avoir vu le roi de Prusse promettant beaucoup, puis cherchant à temporiser devant les injonctions de la Russie, nous allons le retrouver, devant les propositions françaises, indécis et fugace, donnant les plus belles assurances d'abord et s'elforçant ensuite de traîner les choses en longueur.

(l) F. DE Martexs, Recueil des traités de la Russie, VI; Allemagne, -'366.

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