‹ Napoléon et la paixChapitre 87 sur 148 · INTÉRÊTS DE LA FRAXCE ET DE LA PRISSE · texte numérisé non relu

INTÉRÊTS DE LA FRAXCE ET DE LA PRISSE

Dès le commencement d'août, M. de Laforest, notre ambassadeur, avait reçu l'ordre de reprendre immédiatement avec M. de Hardeuberg la question de l'alliance. Maintenant que le conflit allait se régler non plus sur mer avec l'Angleterre, mais sur terre avec l'Autricbe et la Russie, le Hanovre perdait de son importance; il s'agissait d'abord de se tirer d'affaire avec la coalition. Alors la France était prête à tous les sacrifices pour se réserver, à elle seule, les services qu'un voisin des opérations de guerre peut rendre aux belligérants; par conséquent Napoléon était disposé à donner eu toute propriété l'Électorat à la Prusse. Si ce n'était pas assez, Laforest irait jusqu'à lui offrir « tel autre avantage, arrondissement, prérogative ou influence en Empire que Sa Majesté Prussienne penserait trouver à sa convenance (1) 35 .

Les instructions de Laforest étaient tellement pressantes que, pour les remplir, il dut se mettre eu frais d'ingéniosité. Il dit dans sa correspondam-e : « M. de Hardenberg étant reparti plus tôt que de coutume pour ses terres près de Francfort-surrOder... j'ai dû prendre le parti d'aller le forcer dans sa retraite où, occupé de défricbements et de bâtisses, il se refuse encore à recevoir aucun étranger. J'ai prétexté un voyage de curiosité à Francfort et, supposant un accident de voiture qui me relenait dans son voisinage, je lui ai fait faire mes compliments. Il m'a invité aussitôt à m'arréter chez lui. J'ai eu ainsi l'avantage d'une longue et solitaire matinée de campagne pour exécuter les ordres de Sa Majesté Impériale. J'y ai mis tout le zèle dont je suis capable, et j'ai lieu de penser que M. de Hardenberg commence à entrer personnellement dans les vues que je lui ai développées (2). "

Quatre jours après, Laforest écrivait : ^ M. de Hardenberg vient aujourd'hui de me faire connaître l'acquiescement du Hui

(1) Archives roxja'e.i prusxiennex, etc., II, 359.

(2) Archives du ministère des Affaires Etrangères, Prusse, 236.

aux piopositious dont j'ai été l'organe et l'intention où est Sa Majesté d'entrer en matière et de conclure un traité sur les bases établies, aussitôt que l'Empereur le voudrait. Ce ministre paraissait extrêmement satisfait. 5> Laforest ne se tenait pas d'aise quand il entendait Hardenberg commenter la situation dans les termes suivants : « Le Roi sera très fort, lorsqu'en faisant à Vienne, à Pétersbourg, à Londres, la déclaration désirée par Sa Majesté Impériale, il pourra dire aux Anglais : « Vous n'avez « plus le prétexte des indépendances soi-disant menacées ; j) aux Russes : « A propos de quoi faites-vous la guerre? « aux Autrichiens : « Vous voilà rassurés en tous points; voulez-vous « courir des risques certains pour les craintes chimériques dont «vous vous laissez bercer (1)? « Tout allait donc à merveille. Moyennant l'annexion du Hanovre et quelques petites concessions sur le régime de l'Italie, la Prusse consentait enfin à être et, chose plus extraordinaire encore , à se dire l'alliée de la France.

L'ébauche de l'union en était là quand la guerre devint plus imminente. Napoléon, qui avait des raisons suffisantes pour se méfier des hésitations du roi de Prusse, se dit qu'un second diplomate, accrédité spécialement pour conclure l'alliance, ne serait pas de trop avec Laforest. Il envoya tout de suite à Berlin Duroc qui avait su se rendre sympathique à la Cour, lors de ses précédentes missions. Le 23 août, l'Empereur écrivait au roi de Prusse : « J'envoie auprès de Votre Majesté le général Duroc. Il est muni de mes pouvoirs pour signer, avec la personne que Votre Majesté voudra désigner, le traité dont nos ministres sont convenus. Je me réjouirai de tous les nouveaux liens qui resserreront nos Etats. Nos ennemis sont communs. L'acquisition du Hanovre est géographiquement nécessaire à Votre Majesté, surtout lorsque l'Europe se trouve partagée entre

(1) Arc/iivts du rninistère des Affaires Kframjères ; Prusse, 236.

PROMESSE DE L'ALLIAXGE PRISSIEXXE 355

de si grandes puissances... Il faudra donc se battre encore. Dieu, ma conscience, Votre Majesté et l'Europe me seront témoins que je suis attaqué, puisque je suis menacé sur mes frontières lorsque toutes mes troupes sont sur des vaisseaux et sur des côtes (1). »

Parti en toute diligence, Duroc arriva à Berlin le l" septembre. Dans sa pensée, il n'avait qu'à signer au nom de la France le traité d'alliance; à cet effet il était porteur d'une délégation parfaitement en règle et on peut voir encore dans nos archives ce parchemin officiel, revêtu du sceau impérial et des signatures nécessaires (2). Dès que, le lendemain, il fut en présence du Roi et du ministre d'Etat, il s'aperçut que sa tâche ne serait pas, hélas, aussi facile qu'il se l'était figurée. Sortant de l'audience royale du château de Charlottenbourg, Duroc écrit : " Je juge, d'après ce début, que l'idée de la guerre a effrayé le Roi; que depuis mon arrivée tout se remue autour de lui pour l'affermir dans sa neutralité ; qu'il sera difficile de conclure le traité d'alliance sans quelques modifications analogues à sa manière de voir (3). " Après avoir senti au premier contact que le Roi allait se dérober, le pauvre Duroc, quatre jours plus tard, est obligé d'avouer qu'il ne conserve plus beaucoup d'espoir. Il écrit : « Il est a peu près probable à présent que je reviendrai près de Votre Majesté sans avoir rempli le but qu'elle s'est proposé en m'envoyant ici. Le Roi, comme tout ce qui l'enloure, craint la guerre et, si ses premières dispositions avaient pu faire croire qu'il joindrait ses efforts à ceux de Votre Majesté, c'est qu'il croyait qu'il ne faudrait en venir qu'à des démarches pacifiques (4). 55

La conception d'alliance que s'était faite le Roi doit être une

(1) Correspondance de Napoléon /", XI, 116.

(2) Archives du ministère des Affaires étrangères ; Prusse, 236.

(3) Ihid.; Prusse, 230.

(4) Archices nationales, i\F, IV, 1690.

des curiosités des annales de la diplomatie. L'alliance lui convenait assez, tant qu'il en relirait des profits considérables et qu'il ne courait pas le moindre risque de conflit avec qui que ce fût; mais, si des complications survenaient au cours de cette alliance, le roi de Prusse se réservait de ne plus connaître personne, et son traité devenait nul et non avenu! Cela fut expliqué en toutes lettres aux diplomates français par M. de Hardenbeig qui vint leur dire, le 16 septembre : « Xos renseignements nous font connaître que la base de notre négociation, le maintien de la paix, va faire défaut. L'ultimatum de l'Autriche a été envoyé à Paris le 3 septembre. On nous annonce l'arrivée à lierlin du général autrichien, comte de Aleerfeldt. Cent mille Russes ont déjà dépassé la frontière autrichienne. Les Suédois et les Russes vont débarquer en Poméranie. Enfin le duc de Cambridge, à la tète d'une armée, va s'efforcer de récupérer le Hanovre. » Alors Hardenberg, pour bien faire comprendre qu'il n'est plus du tout question d'alliance, termine par ce conseil avisé et amical : « Que la France remette donc sans perdre de temps le Hanovre à la Prusse, qu'elle en retire toutes ses troupes; elle les emploiera plus utilement ailleurs. » Duroc ne manqua pas d'observer que, si Napoléon voulait donner le Hanovre à la Prusse, c'était en gage d'une alliance. « Autrement, il garderait sa conquête (1). 55

La modération de Napoléon fut portée si loin que les négociateurs français en arrivèrent à remettre un traité donnant le Hanovre en dépôt à la Prusse, si celle-ci faisait la promesse d'empêcher les Anglais de l'occuper, et à le rendre à la France au jour de la paix (2). Mais plus la France avançait dans la voie des concessions et plus la Prusse reculait; elle exigeait l'Electorat sans condition aucune, sans engagement de sa part : « Le tableau change à chaque instant, réplique M. de Hardenberg; il

(1) Raxkk, Hardenbergs eigenhândige Memoiren, 11,217-220.

(2) Ibid., II, 243-2V5. ^

DEUXIEME MISSIOX DE DUROC A BERLIX 357

faut se hâter, car nous iie répondons de rien si les Anglais et les Hanovriens ont déjà occupé FElectorat avant la Prusse (1). «

Cette façon d'agir dénotait clairement qu'il y aiait, du côté de la Prusse, des arrière-pensées hostiles à la France. AI. de Hardenberg les révèle fidèlement dans ses Mémoires : u J'ai conseillé au Roi, dit-il, de ne rien faire avec la France, de laisser traîner les choses jusqu'après l'entrevue du souverain avec l'empereur de Russie (2). 5) Enfin, dans les conseils du Roi, on disait avec franchise : tt Que les Français évacuent de suite le Hanovre, et nous l'occuperons. Si la France accepte cela, la prise de possession peut être démontrée comme un service important rendu à l'Angleterre et à la coalition, puisque le roi d'Angleterre récupère de cette façon son Electorat (3). » Donc, quand la Prusse réclamait la possession du Hanovre sans condition aucune, c'était avec l'intention de le rendre à l'Angleterre dès que la coalition aurait l'air de triompher, \raiment, pour cette restitution, la France n'avait besoin de personne ; à tous les points de vue il lui serait plus profitable de la faire elle-même que d'en charger un tiers.

Lorsque le général Duroc était parti pour Berlin, Napoléon pouvait croire que l'alliance prussienne était faite puisque l'assurance en avait été donnée à Laforest et qu'il ne restait qu'à échanger les signatures. C'est sur cette donnée qu'il avait composé son plan de campagne. Quand il s'aperçut que, contre son espérance, la Prusse inaugurait une ère nouvelle de négociations, il eut lieu de supposer qu'à défaut de la ratification de l'alliance, le cabinet de Berlin accepterait la dernière proposition française, c'est-à-dire l'occupation du Hanovre par les armées prussiennes .sous la réserve qu'il ne serait pas rendu à l'Angleterre. Toutefois, comme les dépêches de Berlin mettaient un

(1) Ranke, Harclenhergs eigenhandige Mémoire?), II, 2^^6-251.

(2) Ibid., II, 252.

(3) Ibid., II, 25 'k

certain temps pour parvenir au quartier impérial, Xapoléou vit un danger à laisser s'écouler les jours et à permettre ainsi que les renforts du Tsar, acheminés de Russie, arrivassent jusque sur le théâtre de la guerre; car évidemment, cent mille Russes n'avaient d'autres raisons de se rendre en Silésie et en Poméranie suédoise que d'être à même, au moment critique, de traverser la Prusse et d'aller prendre à revers les armées françaises. Secouant subitement le poids énervant de l'attente, il arrêta énergiquement les mesures qui pouvaient lui assurer coûte que coûte une première et éclatante victoire sur l'armée autrichienne, qu'il voyait à sa merci s'il savait manœuvrer avec précision et rapidité. Alors il donna l'ordre à Bernadotte, qui commandait l'armée d'occupation du Hanovre, d'évacuer le pays et de n'y laisser qu'une garnison suffisante pour défendre solidement la forteresse de Hammeln par laquelle se trouverait encore attesté le droit de conquête de la France. Bernadotte devait rejoindre à marches forcées les troupes de l'Électeur de Bavière. La route qui lui était prescrite l'obligeait à traverser une partie des provinces prussiennes de Franconie.

La nouvelle de celte violation du territoire prussien par les armées françaises parvint au Roi pendant qu'il était en soirée chez son ministre Hardenberg (1). Ce fut une stupeur générale qui éclata bientôt en une rage folle. Le parti hostile à la France se saisit de l'événement comme d'une bonne aubaine Les esprits s'excitèrent jusqu'à la fureur. C'était, disait-on, une insulte faite à la personne du Roi, à la dignité de la cou ronne et à l'indépendance de la monarchie. Qu'allait-on devenir en face des Russes à qui l'on venait de refuser le passage ? Les généraux réclamaient une vengeance terrible de l'affront fait à leurs armées ; ils voulaient la guerre immédiate, à outrance.

(1) Vtrtraute Iiriefe,\\, 118.

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Le prince Louis-Ferdinand colportait partout les discours belliqueux que la Reine tenait aux dîners de la Cour; il était l'âme des conseils présidés par cette princesse. L'ascendant des femmes dominait; on se serait cru à une Cour d'un autre temps. Un véritable vent de folie et d'exaspération tourna toutes les tètes (1).

Dans cette atmosphère embrasée, le Roi abreuvé des reproches des siens, humilié devant les autres, fut gagné par la fièvre générale. Comme il arrive à tous les timides, l'effort violent qu'il fit pour sortir de sa réserve ordinaire le jeta hors des bornes. Du premier coup il poussa les choses à l'extrême avec une exagération d'attitude impossible à maintenir longtemps. Dans son désir d'afficher sa virilité factice, il prit toutes sortes de résolutions. A l'instar d'un despote en proie soudain à une démence furibonde, il décrète tout ce qui passe par sou cerveau en délire. «Jamais peut-être, dit un diplomate alors présent à Berlin, on n'a vu dans une heure décisive se presser des événements aussi considérables (2). » Toutes les frontières prussiennes seront ouvertes aux armées de la coalition. On adresse au général, commandant les troupes russes en Poméranie, l'invitation d'avancer immédiatement avec ses vingt mille Russes et Suédois et de suivre le chemin le plus court. Quatre armées prussiennes seront formées, savoir : une de quarante à cinquante mille hommes dans le pays de Bayreuth, une deuxième en Hanovre, une troisième en Westphalie, une quatrième de réserve. Un courrier est expédié à Dresde pour prier le Prince Electeur de mobiliser incontinent son armée et de se joindre à l'armée prussienne en Frauconie. Ce n'est pas encore assez; le Roi donne l'ordre à ses troupes de s'emparer du Hanovre.

(1) Archives nationales, AF, IV, 1690; Archives royales prussiennes, etc., II, 410-415-605; Arxiai, Vertraute Geschichte, III, 300; Adami, Luise Kiiniginvon Preussen, 151 ; Vertraute Brie/e, I, 206-208 ; Bigxon, IV, 346-350.

(2j Mémoires du prince de Metternich, I, A4.

Elles y pénètrent le 26 octobre. Puis il envoie un exprès à l'empereur Alexandre pour le prier de venir à Berlin s'entendre avec lui sur les arrangements à prendre. Enfin il ordonne de chasser immédiatement du royaume le général Duroc et M. de Laforest, notre ambassadeur (1). Cependant l'énormité de cette dernière et irréparable mesure lui causa une certaine frayeur; un pelit frisson, sans doute, servit de réaction à cette crise aiguë d'énergie, car, un inslant après, il enjoignit de suspendre le renvoi des ambassadeurs français. Il se contenta provisoirement de les frapper d'interdit; personne n'eut plus le droit de communiquer avec eux. L'idée de se mettre complètement du côté de la coalition est arrêtée ; le prince de Metternich écrit, le 15 octobre, à sa Cour : «Le baron de Hardenberg m'a informé confidentiellement que le Roi a passé de notre côté avec toutes ses forces militaires (2). » C'était, on le verra bientôt, beaucoup de bruit pour rien; car ce n'est pas encore cette fois que Frédéric-Guillaume va d'un pas ferme et rapide s'élancer sur les champs de bataille.

L'affaire d'Anspach est généralement regardée comme la cause initiale de la guerre de 1806. Le sentiment prussien fut froissé, dit-on, et comprit qu'il n'avait rien de bon à attendre d'un homme tel que Napoléon qui ne tenait compte ni du droit, ni de la dignité des peuples. L'empereur des Français avait-il donc commis sans raison plausible un acte aussi grave qu'une violation de territoire? C'est ce qu'il convient d'examiner, car, dans les actes de l'Empereur, il faut toujours se méfier de ce qui ressemble de j)rime abord à une déloyauté voulue ou à une maladresse irréfléchie. On ne saurait admettre que Napoléon passionnément désireux de l'alliance prussienne eût donné de façon brutale ou légère un ordre capable de susciter une rupture immédiate.

(1) Mémoires du prince de Metternic/i, I, 54-55-56.

(2) lùid., I, 55.

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Afin de bien pénétrer sa pensée, on ne doit pas perdre de vue les circonstances dans lesquelles une petite armée française de vingt mille hommes traversa très vite et sans commettre la moindre déprédation une portion des possessions prussiennes en Franconie. Ces circonstances, dont Texactitude est certifiée par les contemporains les moins favorables à Napoléon, étaient les suivantes : « La Russie avait fait savoir au Roi, d'une façon aussi péremptoire qu'inusitée, la résolution qu'elle avait prise de ne pas tenir compte de la neutralité de la Prusse (i). 5' Des reconnaissances de cosaques se faisaient journellement sur la frontière prussienne; cent mille Russes étaient aux portes de la Silésie, prêts à se précipiter, à l'heure qu'ils choisiraient, sur les derrières de l'armée française. C'est en face de cette situation que Napoléon donna à Bernadotte l'ordre de traverser le territoire d'Anspach. On ne serait probablement pas loin de la vérité en disant que la fureur des Prussiens provenait surtout de ce que l'infraction — si toutefois c'en était une — avait été commise par les Français et non par les Russes sur qui se portaient toutes lés sympathies.

A l'heure même des événements, les adversaires et critiques habituels de Xapoléon ne voyaient pas grand'chose de répréheusible dans sa conduite; ils ne la jugeaient ni violente, ni indélicate. Le prince de Metlernich, ambassadeur d'Autriche à Berlin, écrivait à sa Cour : « L'ordre donné à l'armée française de ne pas respecter la neutralité du territoire prussien peut coïncider, en rapprochant les dates, avec les premiers bruits répandus ici de la détermination de l'empereur de Russie de faire passer les fronlières prussiennes à ses troupes, le 28 septembre, de gré ou de force.... Ne se pourrait-il pas que l'empereur Napoléon eût expédié cet ordre dans l'espoir que la nouvelle de son exécution arriverait à Berhn à une époque où le

(1) Mémoires du prince de Metteniir/t, I, 45

Roi se trouverait ou un allié ou eu pleine guerre avec la Russie, et que, dans l'une ou dans l'autre position, elle ne saurait rien gâter?... (1). "

Sous aucun rapport le gouvernement prussien n'avait de motif pour se dire insulté intentionnellement et, pour calmer l'effervescence fougueuse qu'il avait déchaînée, il lui aurait suffi de publier le compte rendu du Conseil des ministres tenu sous la présidence du Roi et où l'on reconnut, dit Hardenberg dans ses Mémoires, « que dans les guerres précédentes et en vertu de négociations antérieures le passage du territoire d'Anspach était permis à tous les belligérants (2). j» Ce fut du reste le thème principal adopté par Napoléon pour se disculper. 11 ne lui convint pas d'exposer devant l'Europe ses doléances sur l'altitude exagérée de la Prusse à son égard. Il se contenta do demander comment il aurait pu imaginer que ce qui était ouvert pour tout le inonde était fermé à la France seulement. Il était parti, comme il le dit lui-même, de la convention de Bàle (3), laquelle spécifie explicitement « que les puissances belligérantes pourront traverser notamment les principautés de Franconie sous réserve (art. 375) qu'elles ne pourront y établir le théâtre de la guerre ni prendre des positions retranchées (4) « . Nul ne connaissait mieux ces dispositions que le premier ministre prussien Hardenberg. Nos Archives de la guerre possèdent une lettre adressée au général Aïoreau et par laquelle on lui annonce que « lui sont envoyés, en juillet 1796, des commissaires pour le passage des troupes à travers les provinces du Roi, afin de prendre les mesures propres à concilier la neutralité, l'intérêt et le besoin des troupes « . Cette note est signée « Hardenberg, ministre d'Etat et de Cabinet de Sa Majesté le

(1) Mémoires du prince de Metternich, I, 53-54.

(2) Raxkk, Hardenbergs eigenhandige Memoiren, II, 272

(3) Co7-respondance de Napoléon I", XI, 291.

(4) Rankk, Hardenbergs eigenhiindige Memoiren, II, 285

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roi de Prusse, dirigeant dans ses provinces de Franconie (1) ».

Cet usage n'était point tombé en désuétude, puisque tout récemment, dans la guerre actuelle, des détachements bavarois avaient passé par ce même territoire où ils avaient été poursuivis par les Autrichiens. Hier encore ceux-ci avaient traversé les possessions prussiennes en divers endroits [2).

Personne n'avait entendu dire que les passions s'étaient déchaînées contre la Bavière ou contre l'Autriche. Pourquoi en aurait-il été autrement? « Le Roi, rapporte son conseiller intime, n'eut pas plus tôt la certitude de la guerre entre l'Autriche et la France que, méditant sur ce qui pouvait devenir l'écueil de sa neutralité, il prévit le sort des provinces de Franconie. Il se dit que, jetées sur la route des deux armées, il était impossible qu'elles demeurassent intactes, attendu que le vaincu s'échappe par tous les chemins, tandis que le vainqueur, avant toute autre considération, poursuit sa victoire. Dans ces conditions il crut plus sage d'imiter sur ce point ce qu'avait fait son père en 1796; il ordonna à son cabinet de déclarer que le passage par la Franconie serait permis à toutes les puissances belligérantes, sous la seule réserve de n'y point prendre déposition stable et d'y payer tout comptant (3).

Ces faits matériels, seuls, étaient peut-être de nature à faire regarder l'affaire d'Anspach, non comme un forfait monstrueux, mais comme un malentendu dont la Prusse — ce qui constituait le point essentiel — n'était pas responsable aux yeux des puissances et sur lequel on pouvait s'expliquer. Napoléon le pensait ainsi lorsqu'il écrivait au roi de Prusse le 5 octobre : « J'entends qu'il y a quelque difficulté pour le passage sur le Margraviat d'Anspach. Je suis parti de la convention deBàle et de l'usage de la guerre passée. Cependant je suis bien loin de refuser à Votre

(1) Archives du ministère de la Guerre.

(2) Correspondance de Xapoléon I", XI, 280.

(3) Lombard, Matériaux, etc., p. 114.

Majesté le droit de se comporter comme elle veut daus ses Etats; mais elle est trop juste pour ne pas convenir qu'il faut que j'en sois instruit lorsque cela déroge à l'usage des guerres passées. Je désire apprendre, Monsieur mon frère, que Votre Majesté n'a contre moi aucune mauvaise volonté pour ce qui s'est passé. Elle peut rester persuadée de mon désir de lui être agréable. Le prince Eugène de Wurtemberg (ce prince était porteur de la lettre) donnera à Votre Majesté des nouvelles du Danube j si je pouvais penser que cela put lui être agréable, je m'empresserais de lui en donner quelquefois directement lorsqu'il y aurait des événements qui en vaudraient la peine (1). ^i La méprise de l'Empereur était tellement sincère qu'en 1807, à Tilsit, alors qu'au pinacle de la gloire il n'a nullement besoin de se disculper vis-à-vis de personne, il dit spontanément au Tsar : « 11 fout se rappeler tout ce que produisent de uiaux les Etats entremêlés ; témoin le passage sur le territoire d'Anspach (2). »

La letlre adressée par Xapoléon au roi de Prusse ouvrait la porte à toutes les commuuicalions; elle marquait même une certaine condescendance pour le gouvernement prussien et pour le Roi. Elle était à peu près tout ce qu'elle pouvait être, surtout si l'on tient compte qu'elle fut écrite parmi les graves et multiples préoccupations des grandes marches et manœuvres militaires. Qui aurait pu songer qu'à Berlin on s'offenserait de cette lettre, qu'on y découvrirait une insulte au Roi? C'est cependant ce qui eut lieu, tant il est vrai qu'il n'y a pas de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre. Aucun événement de guerre ne s'était encore produit; on sentait en Prusse l'impossibilité de rester iuactif; on y souhaitait le succès des alliés car toutes les préférences étaient acquises à la cause embrassée par le Tsar. Dans ces conditions, du moment qu'on trouvait une

(1) Cônes poiulance de Xapoléon I", XI, 291.

(2) Jlrchives impériales russes, etc., LXXXII, 65.

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sorte de prétexte pour oublier les promesses et les devoirs de gratitude contractés envers la France, on ne voulait pas laisser échapper le cas de rupture <jui se présentait. Il est difficile de croire à autre chose quand ou voit de quelle manière on s'efforça de trouver injurieuse la lettre, pourtant conciliante et gracieuse, de l'Empereur. Le conseiller intime du Roi écrit au ministre : '. J'adresse à Votre Excellence une lettre de Napoléon dont le prince de Wurtemberg a été porteur. Le ton cavalier qui y règne ajoute, s'il se peut, à l'insolence de ce qu'on prétend excuser. Aussi, je l'avoue, je n'ai pas encore vu le Roi blessé plus profondément (1). »

Si nous avons cru devoir nous arrêter ici longuement sur l'incident, assez mince en vérité, de la prétendue violation du territoire d'Anspach, c'est parce qu'il joue un rôle important dans l'histoire des relations de la France avec la Prusse. Nombre d'écrivains, voulant à tout prix rejeter sur Napoléon la cause de la guerre de 1806, sont parfois fort embarrassés; alors ils s'emparent de l'affaire du Margraviat et soutiennent que, depuis cet affront ineffaçable fait à la dignité prussienne, la guerre était devenue inévitable. Ce n'est là qu'une partie de la vérité. Oui certes, depuis cette époque, la guerre était devenue inévitable, mais uniquement parce qu'on subissait à Berlin la volonté du parti de la guerre à la tête duquel se trouvait la reine Louise. Celte coterie bruyante s'appliqua à entretenir la légende d'une injure grave, irréparable, faite à la couronne royale et à la nation prussienne. On s'efforça d'échauffer l'esprit du Roi et on nourrit avec des soins infinis des ressentiments qui se pouvaient apaiser avec la plus grande facilité.

En se rapprochant du thécàtre des événements, l'empereur Alexandre s'arrêta chez les parents de son chancelier d'Empire,

(1) Archiver royales prussiennes, \\, 397,

366 XAPOLÉOX ET LA l'AIX

le prince Czartoryski. II fut reçu dans leur château de Pulawy, chanté par DeUlle :

Fortuné Pulawy qui seul obtint des dieux

Le charme (|ue le ciel partage à d'autres lieux...

Le Tsar y attendait la fixation de son entrevue avec le roi de Prusse. Les loisirs du séjour de Pulawy furent employés à poser quelques jalons de la future reconstitution du royaume de Pologne au profit d'Alexandre (1). Celui-ci se tint assez fermé sur ses projets et sur les conséquences de la campagne actuelle, mais les généraux de sa suite, pleins d'ardeur guerrière, parlaient avec orgueil de leurs succès prochains. Ils auraient cru manquer aux convenances s'ils n'avaient demandé aux dames de Pulawy leurs commissions pour Paris. C'était le but que leur aimable forfanterie assignait dans un bref délai à leurs triomphes et conquêtes (2). Ils rencontrèrent cependant une lacune dans leurs calculs, car leur imagination débridée était alors en avance d'une dizaine d'années sur le cours de l'histoire.

L'incident du Margraviat d'Anspach était survenu à l'époque oiile prince Dolgorouki, chargé par Alexandre de demander une entrevue au roi de Prusse, venait de mettre tout en œuvre pour entraîner celui-ci dans la coalition. Il lui avait offert sur les finances anglaises un subside d'un million deux cent cinquante mille livres sterling pour cent mille hommes et un tiers de cette somme devait être payé immédiatement. Il (tait sur le point de renoncer à « vaincre les hésitations de Frédéric-Guillaume qui trouvait chaque jour un nouveau prétexte pour refuser sa réponse ;> . Dans l'indécision où il se débattait, le pauvre Roi en était venu à invoquer les motifs les plus puérils tels qu'un mal au pied (3) ou autres ennuis analogues; mais, dès que les troupes

(1) Mémoires du prince C-zartoryshi, I, 399.

(2) Mémoires de la comtesse Potocha, p. 92.

(3) Raxkk, Hardenbergs eigenhàndige Memoiren, II, 2G0.

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