‹ Napoléon et la paixChapitre 88 sur 148 · LE TSAR A PULAWY · texte numérisé non relu

LE TSAR A PULAWY

françaises eurent franchi le Margraviat, les choses changèrent brusquement de face. Dolgorouki fut mandé au palais et prié de partir en toute hâte afin de porter à l'empereur Alexandre l'invitation royale de se rendre à la cour de Berlin qui l'attendait avec la plus vive impatience. Grande fut l'allégresse que causa cette résolution du Roi dans son entourage le plus proche et dans le parti hostile aux Français. Ce rêve si longtemps caressé d'une union intime entre les deux Cours allait enfin se réaliser. Après avoir désespéré de voir le Roi acquiescer à la visite du Tsar, on allait pouvoir, dans la splendeur de la Cour, reprendre les charmes de l'idylle qu'une pensée fidèle suivait langoureusement depuis trois ans qu'on s'était quittés à Memel. Sans perdre une minute Alexandre, toujours zélé courtier de la coalition, partait de Pulawy ; il jugeait prudent d'aller, selon l'expression du chancelier russe, « battre le ferpendant qu'il était chaud (1).» Le 25 octobre 1805, l'empereur de Russie faisait son entrée à Berlin. Duroc, encore présent dans cette ville, a noté quelques détails de cet événement. « Dès que l'on fut instruit, dit-il, du jour de son arrivée, le Roi envoya au-devant de lui jusqu'à Francfort-sur-l'Oder son aide de camp, le général Kockeritz, avec une lettre autographe. Des chasseurs de la Cour, placés de distance en distance sur la route, ont averti de l'heure à laquelle l'Empereur était arrivé dans cette ville et de celle à laquelle il arriverait à Berlin. Les princes Henry et Guillaume, frères du Roi, sont partis pour se porter à la rencontre de l'Empereur et l'ont attendu à Friedrichswald à deux lieues de Berlin. Des attelages de la Cour avaient été préparés là et plus loin. L'Empereur est monté avec le prince Henry dans la voiture à deux places de celui-ci;le prince Guillaume, les princes Czartoryski, Dolgorouki, le comte de Tolstoï, grand maréchal, tous trois de la suite de l'Empereur, sont montés dans une berline du Roi. Ces deux

(1) F. DE Martens, Recueil des traités de la Russie, II ; Aulric/ie, 479.

voitures étaient précédées par un grand nombre de courriers qui étaient allés à cheval par la route de Francfort. Il n'y avait ni troupes, ni escorte. Six pièces d'artillerie placées à la porte de la ville ont annoncé l'entrée de l'Empereur. Sur le passage, les accès des rues étaient gardés par des piquets d' infanterie. ^

Le parti de la guerre avait organisé l'enthousiasme dans la ville. Le prince Louis-Ferdinand, qui, depuis le premier jour de la crise, était à la tète des frondeurs, avait accoutumé les Berlinois à des manifestations publiques. A son instigation on insultait les ministres suspects de tiédeur, tandis qu'on saluait par des vivats chaleureux M. de Hardenbcrg jugé favorable à la bonne cause. Le peuple était surexcité par des meneurs ; ceux-ci formaient des groupes et y déclamaient contre la honte d'une armée de cent mille hommes qui se résignait à dévorer silencieusement les affronts des Français; sous l'influence du prince, on avait lu à haute voix, au théâtre, un hymne guerrier indirectement hostile à la France (l); enfin on racontait avec attendrissement qu'à la fête du prince héritier, âgé de onze ans, la Keine, ces jours passés, lui avait donné un casque et une épée en lui disant : « Tu vengeras tes frères malheureux (2). « A ces discours, à ces spectacles, à ces récits, le peuple s'animait, maudissait les Français, auteurs de tant de maux.

Le cortège du Tsar fut salué par les acclamations de cette foule surexcitée. Sur la place du Château, les grenadiers de la garnison, le régiment des gens d'armes et un escadron de gardes du corps étaient rangés en bataille. Le Roi, accompagné de ses officiers, reçut l'Empereur au moment où il descendait de voiture. Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre et s'embrassèrent à plusieurs reprises. Assez troublé le Roi prit ensuite la main de l'Empereur et se tenant ainsi tous deux, les souverains gravirent les marches du perron et se dirigèrent du côté

(1) Mémoires d'tin homme d'Ktat, VIII, 480.

(2) Adami, Luise Kuiiigin von Preusseu, p. 146.

LE TSAR A BERLIX 369

des appartements. La reine Louise, entourée de ses daines, attendait sur le palier du grand escalier, à l'entrée de la salle des gardes. Avec une émotion contenue elle regardait monter le jeune et bel Empereur. Dans le plus serré des uniformes, il avait, avec ses vingt-huit ans, plutôt l'air d'un charmant officier que de l'autocrate des immenses contrées du Xord. Celui que les émigrés français appelaient jadis « l'Amour grec s? et qui maintenant portait aimablement ce surnom plus juste : « le Séduisant, y. avait une physionomie douce, avenante et gaie, rendue intéressante par le contraste d'une chevelure blonde et d'une fine moustache brune. Grand, élancé, péchant plutôt par trop de raideur que de laisser aller, il était fier de ses avantages physiques. Il avait la vanité de son pied, dont l'élégance aurait pu être enviée par une danseuse, et il se plaisait à sourire en découvrant des dents d'une régularité parfaite et d'une blancheur éclatante (1). Alexandre s'empressa vers la Reine, l'embrassa, et lui dit avec une effusion de sentiments qui fut remarquée : « Madame, mille obstacles m'ont empêché d'apporter plus tôt mes hommages aux pieds de Votre Majesté. ?' Un déjeuner intime réunit la Reine, l'Empereur et le Roi.

Aussitôt après qu'on eut fait au Tsar l'honneur d'une parade militaire dans la cour du Clkàteau, les souverains montèrent tous trois en berline et partirent pour Potsdam. On pensait sans doute jouir d'une intimité plus tranquille sous tous rapports dans la résidence royale de cette ville. Alexandre y serait à peu près à l'abri des sollicitations, des visites et des indiscrétions des membres du corps diplomatique. On y pourrait mieux s'isoler. On serait plus à l'aise pour intlnencer Frédéric-Guillaume et le décider à donner son concours effectif à la coalition. Le palais de Potsdam figurait de certaine manière le berceau de la grandeur prussienne; l'édifice, les appartements, les portraits

(1) Mémoires de la comtesse Elding ; Choiseul-Gouffier, Réminiscences; Mémoires de la comtesse Potocka

évoquaient les souvenirs des fondateurs de la monarchie. C'était un lieu imposant, un décor bien choisi pour donner de la solennité aux scènes de tentations, d'entraînement patriotique, que la femme et 1 hôte illustre du Roi allaient jouer pour rallier la Prusse à la cause des puissances.

Dans sa joie et dans sa fierté de posséder en sa demeure l'Empereur de toutes les Russies, la Reine troublée, subjuguée, animée par le grand rôle qu'elle s'était attribué, se transforma en héroïne de la fable. Elle prit ses penchants personnels pour des inspirations divines et se crut appelée à restituer l'honneur et la gloire à sa couronne sous l'égide d'Alexandre. Apportant au service de la mission qu'elle s'était imposée l'ardeur intense et presque irrésistible que les femmes mettent dans leurs passions, elle stimula avec plus de fougue le zèle de la faction belliqueuse. Son exaltation contagieuse avait gagné presque toute la Cour, à l'exception du général Kockeritz et du ministre Haugwitz. Son caractère énergique lui valut l'admiration qu'elle recherchait le plus sans doute, celle de l'empereur Alexandre qui disait un jour à Metternich : « J'ai surtout trouvé la Reine plus courageuse que je ne croyais (1). « Le chancelier russe nous la montre appliquant toutes les ressources de son intelligence à écarter les difficultés que faisait naître M. de Haugwitz rebelle à la combinaison russe.

Pourtant toutes les excitations, toutes les insinuations de la Reine, tout son ascendant n'arrivaient pas à persuader le Roi. Avec sa nature indécise, il n'avait pas plus tôt écrit au Tsar d'accourir à Berlin qu'il aurait souhaité que celui-ci ne vînt pas. 11 s'était remis dans les flottements où il se complaisait; il réfléchissait et, après chaque conférence, il ajournait sa résolution au lendemain. Quoique irritée, dépitée et peut-être humiliée de ne pas obtenir de son mari ce qu'elle désirait, la Reine ne res-

(1) Mémoires du prince de Metternich, II, 67.

Page 1