LA REIXE ET LE TSAR
sentait probablement aucun chagrin de voir se prolonger la présence d'Alexandre chez elle. « La Reine, dit le prince Czartoryski, employa tout le charme de son esprit pour rendre le séjour agréable à l'Empereur (1). «
Des repas de cérémonie et des spectacles se donnaient à Pofsdam. Parfois on venait diner à Berlin où les convives du Roi étaient servis dans la vaisselle d'or; cela constituait, paraît-il, un grand événement dont Duroc se fait l'écho dans sa correspondance. Le surlendemain de l'arrivée du Tsar, on se rendit à l'Opéra de Berlin pour y voir jouer VArmîde de Gluck (2), Les fastes glorieux de la Jérusalem délivrée^ à travers lesquels rayonnent les charmes enchanteurs d'une héroïne chevaleresque, semblèrent probablement de bon augure aux spectateurs princiers. Hélas, si la pauvre Reine avait pu, d'un regard sybillin, percer l'avenir, elle se serait crue victime d'un invraisemblable cauchemar. A un an de distance, jour poui- jour, quel changement de tableau! Napoléon, entouré de son étatmajor, faisant son entrée triomphale à Berlin, le 27 octobre 1806, passe devant ce même théâtre où, le 27 octobre 1805, la reine Louise, en compagnie de l'empereur Alexandre, assistait radieuse à la représentation d'un épisode de l'épopée chrétienne. De Berlin, après ces galas, les souverains retournaient le soir en voiture à Potsdam. Ce devaient être, en ces poétiques nuits d'octobre, de délicieux petits voyages sur les routes tapissées de feuilles tombantes aux premiers frissons de l'automne.
L'empereur Alexandre, non moins désappointé que la Reine, se voyait presque obligé de partir sans avoir pu obtenir l'adhésion de Frédéric-Guillaume, lorsqu'un événement imprévu vint exercer une dernière et décisive pression sur ce dernier. Le 30 octobre, arrivait à Berlin l'archiduc Antoine, frère de l'empe-
(1) Mémoires du prince Czartoryski, I, 401,
(2) Adami, Luise Koriicjinvon Preussen, p. 147.
reiir d'Autriche (1). Véritable trouble-fête, il apportait une terrible nouvelle : l'armée du général Mack n'existait plus; Ulin avait capitulé. Le 20 octobre au matin, trente-trois mille Autrichiens avaient défilé et déposé leurs armes aux pieds de l'empereur des Français et de son armée transportée de joie et d'orgueil.
La connaissance de ce désastre n'était pas faite assurément pour décider le roi de Prusse à se mêler activement des affaires de la coalition. Toutefois, pour vaincre ses résistances, abattre ses scrupules, il y avait maintenant, là réunis, presque toute la famille royale, plusieurs hauts dignitaires, des ambassadeurs, l'empereur de Russie et un prince de la Maison d'Autriche. Quelqu'un a pu dire que c'était un véritable « congrès de suppliants » (2). On rappela alors à Frédéric-Guillaume qu'il avait donné sa parole de marcher contre quiconque violerait le premiei- la neutralité prussienne; or celui qui avait commis ce forfait, c'était Xapoléon. Allait-il, lui, le successeur de Frédéric le Grand, renier sa parole uniquement parce que ses frères allemands étaient malheureux? Devant ces arguments amers, proférés par des lèvres chéries et répétés par des amis vénérés, le Roi restait stupéfié. Puis on fit appel à sa sensibilité en même temps qu'on cherchait à le griser par la grandeur du rôle que la Providence semblait lui avoir réservé. Ce n'était plus en collaborateur qu'à présent il devait entrer dans les rangs des alliés; c'était en sauveur de la cause sacrée des rois légitimes, en libérateur des peuples et en pacificateur de l'Europe.
Étourdi par les adjurations éloquentes d'Alexandre et de l'Archiduc, ému profondément aussi par les accents les plus doux à son cœur, parles supplications de sa femme, Frédéric-Guillaume se résigna, le 3 novembre, à conclure le traité dit de Potsdam, qui mettait la Prusse au rang des ennemis acharnés de la France.
(1) Ranke, Hardeîibergs eigenh'findige Memoiren, H, .335.
(2) Comle de Garde\, Histoire des traitésde poix, X, 10.