AVANT AUSTERLITZ
dait l'action inévitable, « car, disait-il, toute la jeunesse russe était là ne respirant que bataille (1). 55
La conclusion de Napoléon fut qu'il ne devait pas attacher grande importance aux formes extérieures employées par le Tsar. Celui-ci n'avait peut-être pas osé heurter trop brusquement les sentiments de ceux qui étaient près de lui. Cette sage manière de voir à laquelle s'arrêta Xapoléon ressort clairement de ce qu'il disait confidentiellement à Talleyrand : « J'ai eu une correspondance avec l'empereur de Russie; tout ce qui m'en est resté c'est que c'est un brave et digne homme mené par ses entours qui sont i^endus aux Anglais (2). »
Partant de cette appréciation, il se dit qu'une seconde démarche de sa part faite immédiatement et ostensiblement à tout le camp russe témoignerait d'une telle condescendance, d'un tel désir d'entente, qu'elle donnerait au Tsar des facilités pour échapper aux influences de sa suite. Tirant Savary à part, Napoléon lui dit : « Prenez un trompette et faites en sorte de retourner vers l'Empereur de Russie. Vous lui direz que je lui propose une entrevue demain, à l'heure qui lui conviendra, entre les deux armées et que bien entendu il y aura pendant ce temps une suspension d'armes de vingt-quatre heures (3). » Il ne viendra à personne l'idée de croire que l'empereur des Français avait peur de la bataille. S'il avait aujourd'hui les Russes devant lui c'est parce qu'il les avait poursuivis. Trois semaines auparavant, il écrivait déjà à Joséphine : « Les Russes ne tiennent pas; ils sont en grande retraite (4). » On peut donc admettre qu'au moment où Savary retournait près d'Alexandre, Napoléon était persuadé que la victoire était à lui, que rien ne saurait la lui enlever. Aussi, pouvait-il, avec une assurance superbe et tran-
(1) Mémoires du chic de Rovigo, II, 192.
(2) Correspondance de Napoléon I", XI, 440
(3) Mémoires du duc de lioviyo, II, 193.
(4) Lettres de Xapoléon à Joséphine, I, 154.
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quille, dire le surlendemain à ses troupes : " Les positions que nous occupons sont formidables et, pendant que les Russes marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le flanc... Celte victoire finira notre campagne (1). »
Alors d'où venaient les hésitations de Napoléon? Elles venaient premièrement de sa conviction formelle de vaincre; deuxièmement de la certitude absolue que ce nouveau succès acheté par le massacre de miliers d'hommes ne changerait rien à la situation actuelle. Demain comme aujourd'hui, il ne sera question que d'affaiblir l'Autriche afin de se mettre à l'abri de nouvelles attaques. La France, quoi qu'il arrive, ne demandera rien à la Russie; elle ne veut rien d'elle. Dès lors l'empereur des Français victorieux se trouvera le soir du combat exactement au point où il en était la veille ; on n'aura en plus que des monceaux de cadavres .
Ce n'est point là une analyse subtile et favorable des pensées secrètes de Napoléon. Par ses actes, il nous a dispensé lui-même d'une étude psychologique que chacun fait généralement d'après ses préférences intimes. Deux jours avant de lancer ses soldats contre les ennemis. Napoléon, dans une lettre nullement destinée à la publicité, a noté les préoccupations qui le hantaient à l'approche de la mémorable et glorieuse journée d'Austerlitz. Ces préoccupations révèlent en lui une noblesse de sentiments que pourrait lui envier l'homme le mieux pondéré et le moins enclin à se réjouir des luttes sanguinaires.
Le 30 novembre, c'est-à-dire l'avant-veille de la bataille d'Austerlitz, il écrivit à Talleyrand : " H y aura probablement demain une bataille fort sérieuse avec les Russes. J'ai beaucoup fait pour l'éviter car c'est du sang répandu inutilement... Ne parlez pas de la bataille car ce serait trop inquiéter ma femme. Ne vous alarmez pas; je suis dans une forte position; je regrette
(1) Correspondance de Nafoléon I", XI, 441.
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ce qu'il en coûtera et presque saus but (1). » II ne pouvait y avoir la moindre comédie dans ces paroles si humaines, peignant si bien l'agitation d'un cœur accessible aux émotions- la lettre qui les exprime ne parviendra à destination que trois jours après que les événements seront accomplis^ elle ne sera connuiî de la postérité que si on l'exhume un jour des archives poussiéreuses de l'Etat.
Le général Savary, chargé de sa seconde mission arriva aux avant-postes russes environ deux heures après en être sorti; les mêmes vedettes étant encore à leur place, on le reconnut et il fut conduit en pleine nuit, de bivouac en bivouac, au grand quartier impérial russe. Convaincu de l'urgence absolue de sa démarche et sachant que, si l'entrevue souhaitée par Napoléon n'avait pas lieu le lendemain, le choc des armées était inévitable, Savary, qui connaissait l'impatience de son maître, s'efforça d'abréger le chemin tortueux et long des filières par lesquelles il lui faudrait passer pour arriver jusqu'au Tsar. Il écrivit directement au prince Czartoryski ; « Prince, à peine étais-je sorti des avant-postes russes que j'y suis rentré, porteur d'une communication verbale pour Sa Majesté rcm|)ereur de Russie. Elle est de nature à être suivie d'explications que je ne crois pas devoir écrire et je ne pense pas que Voire Excellence puisse prendre sur elle d'y répondre ni de ni' empêcher de parvenir jusqu'à l'Empereur. Du moins je prends acte de la communication que j'ai l'honneur de lui faire, afin que dans aucun cas on ne puisse m'imputer les événements qui pourraient être la suite du refus de m'entendre. « Mis enfin en présence du Tsar, Savary lui dit : i< Sire, j'ai rapporté fidèlement à l'Empereur tout ce que Votre Majesté m'a fait l'honneur de me dire. Il m'a chargé de venir près de Votre Majesté et de lui faire connaître le désir qu'il a de la voir. En conséquence, il lui propose une
(1) Conesponihince de Napoléon /"", XI, 4V0.
entrevue aujourd'hui entre les deux armées. L'Empereur se conformera aux désirs de Votre Majesté pour l'heure, le lieu et le nombre de personnes dont chacun des souverains devra être accompagné. Seulement il y met une condition préalable : c'est qu'il sera tacitement convenu d'un armistice de vingt-quatre heures à cette occasion (1). »
En écoutant ces paroles, Alexandre dut regretter d'avoir daigné écrire quelques mots à cet homme né on ne sait où, dans la classe du peuple, et qui, prenant pour des égards un billet d'un style purement conventionnel, briguait maintenant la faveur insigne d'une conversation de quehjues instants avec un monarque de souche dynastique. Que cette conversation ne pût être en tout cas qu'une excellente chose sans le moindre risque d'aggraver l'état actuel ; qu'elle put épargner l'existence d'une multitude de braves soldats prêts à succomber le lendemain, cela ne traversa même pas l'esprit d'Alexandre. Sa grandeur l'attachait au mépris que doivent les princes de haut rang aux gens de roture.
Le rôle de pacificateur sincère, attribué à Napoléon dans cet ouvrage, apparaît ici avec tant d'évidence, il est tellement en contradiction avec ce qui est généralement admis qu'il peut paraître invraisemblable. Afin qu'on ne croie pas que nous épurons les textes, que nous en retranchons les passages défavorables à notre thèse, nous allons reproduire mot à mot ce que dit un contemporain placé au premier rang pour bien voir et bien savoir, un émigré français inexorable ennemi de Napoléon et qui combattait à Austerlitz pour le compte de la Russie. " Si Alexandre I", affirme le comte de Langeron, eût accepté alors les propositions de son ennemi en pacifiant l'Europe, en mettant au moins pour un temps des bornes à l'ambition de Napoléon, il eût joué comme pacificateur, d'une manière sûre, un
(1) Mémoires du duc deRovhjo, II, 196.
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plus beau rôle que celui qu'il a joué comme guerrier. 11 lui était alors plus aisé d'être l'arbitre de la paix que celui de la guerre (1). »
Après réflexion, Alexandre décida qu'il ne verrait pas Napoléon et qu'un aide de camp suffirait à cette besogne; que celui-ci porterait au camp français non un désir réciproque d'accommodement, mais les volontés exorbitantes de la Russie : « Je vais, dit Alexandre à Savary, vous faire accompagner par le prince Dolgorouki, mon aide de camp, qui possède ma confiance entière. Je lui donnerai une mission pour votre maître. !> Savary s'inclina et partit ensuite avec Dolgorouki pour les avant-postes français, qui étaient si près que les vedettes se voyaient et pouvaient se parler. « Je laissai, rapporte-t-il, le prince Dolgorouki à notre grand' garde et je courus rendre compte à l'Empereur de ce que j'avais fait. Il était à se promener dans les bivouacs de l'infanterie, au milieu de laquelle il avait couché sur la paille (2). 5) Sur ce lit de garçon de ferme, ce n'était pas aux splendeurs du soleil d'Austerlitz devenu légendaire qu'avait rêvé le grand homme de guerre. Il mettait alors sa plus grande gloire et probablement sa meilleure satisfaction intime dans l'honneur de se trouver face à face, le lendemain, avec une tète couronnée par droit de naissance, avec le prince le plus aristocratique de l'Europe. En même temps il ne doutait pas qu'une fois connu personnellement d'Alexandre, il rendrait éclatante la droiture de ses intentions, sa loyauté de caractère et la justesse de la cause de la France. C'est à l'auréole pâle et sereine du pacificateur qu'avait songé Napoléon en cette nuit d'impatience fébrile. « Son désir de faire la paix était porté au point que, sans me donner le temps d'achever, dit Savary, il monta à cheval et courut lui-même à la grand'garde ; son piquet d'escorte eut de la peine à le suivre. 11 mit pied à terre, fit
(1) Comte DE Langerox, Mémoires inédits, A. E., 22-38. (2j Mémoires du duc de Roviijo, II, 19T-19S.
retirer tout le monde et se promena seul, sur la grande route, avec le prince Dolgorouki. j'
L'Empereur se figurait probablement que l'aide de camp du Tsar était l'avant-coureur de son maître, qu'il s'agissait dérégler les détails de l'entrevue impériale. Il fut vite détrompé. On venait, comme par dérision, poser pour toute première condition de pourparlers de paix que la France, provoquée et victorieuse, et non pas l'Autricbe, provocatrice et vaincue, serait diminuée; que les armées impériales françaises triomphantes, campées sur les bords du Danube, rétrocéderaient gratuitement ce que les armées républicaines avaient jadis conquis sur l'Escaut et sur l'Adige : la Belgique, la Hollande, l'Italie : c'était une application toute moderne de la loi des ilotes.
\ oilà ce qu'on osait proposer aux armées françaises cantonnées en plein cœur de l'Autriche, maîtresses de la capitale de ce pays. Ou leur intimait d'avoir à évacuer des pays occupés depuis plus de dix ans, alors qu'on ne pouvait pas les déloger de Vienne prise depuis quinze jours!
Après les événements, ou a eu quelque honte et de s'être refusé aux négociations et d'avoir commis la faute d'émettre des prétentions aussi téméraires, et Ton a contesté la vérité des révélations pubUées par les bulletins de Napoléon. Voici en quels termes ils rendaient compte de la visite de l'envoyé du Tsar : « Après les premiers compliments l'officier russe, dit le trentième Bulletin, voulut entamer des questions politiques. Il tranchait sur tout avec une impertinence difficile à imaginer ; il était dans l'ignorance la plus absolue des intérêts de l'Europe et de la situation du Continent. C'était, en un mot, un jeune trompette de l'Angleterre. 11 parlait à l'empereur des Français comme il parle aux officiers russes que depuis longtemps il indigne par sa hauteur et ses mauvais procédés. L'Empereur contint toute son indignation, et ce jeune homme, qui a pris une véritable iufiuence sur l'empereur Alexandre, retourna plein de l'idée que l'armée fran-
L'EMPEREUR IXSILTE I)A\S SOX CAMP 389
caise était à la veille de sa perte. On se convaincra de tout ce qu'a dû souffrir l'Empereur quand on saura que, sur la fin de la conversation, il lui proposa de céder la Belgique et de mettre la couronne de fer sur la tête du plus implacable ennemi de la France (1). » On n'a pas manqué de dire que Xapoléon avait exagéré à plaisir, dénaturé le caractère et les paroles de l'aide de camp de l'empereur de Russie, dans le but trop visible d'exciter la colère de ses soldats, de se donner aux yeux de l'Europe civilisée le beau rôle dans cette affaire. Cependant, si Ton rapprocbe les allégations précédentes des renseignements puisés aux sources russes il ne semblera plus que Xapoléon se soit sensiblement écarté de la réalité des faits : « La présence de Dolgorouki, dont la bouillante ardeur agissait sur l'esprit du Tsar ne contribua pas peu à animer Alexandre (2). ^ Ainsi s'exprime le grand chancelier de Russie dans ses Mémoires. De son côté, le prince Rcpnine a rapporté que, le lendemain d'Austerlitz, Xapoléon lui avait dit : « Votre Empereur m'a envoyé un freluquet impertinent, qui a osé l'être avec un chef d'une armée française, au milieu de ses colonnes (3). 55 D'autre part Joseph de Alaistre dit dans une lettre datée de cette époque : K 11 paraît que le prince Pierre Dolgorouki n'était pas l'homme le plus propre à la mission qui lui fut confiée et qu'il « cassa un peu trop les vitres « , suivant l'expression vulgaire (4). -i
Après ce qu'on vient de lire il n'y a pas beaucoup de raisons pour douter de la bonne foi de Xapoléon qui, s'épanchant dans le cœur de son cher allié, le roi de Wurtemberg, lui écrivait le 5 décembre 1805 : «L'empereur de Russie m'envoya le prince Dolgorouki et j'eus avec ce freluquet une conversation dans laquelle il me parla comme il aurait pu parler à un boyard
(1) Trenlième Bulletin de la Grande Armée.
(2) Mémoires du /nince Czartoryski, 1, 402.
(3) S. Tatistcheff, Alexandre /"" et Xapoléon, p. 97. (Letlrc conservée au ministère de la guerre à Saint-Pétersbourg.)
(4) Mémoi/es de Joseph de Maislre, p. 209.
qu'on voudrait envoyer en Sibérie. Croyez-vous qu'il me proposait de mettre ma couronne de fer sur la tête du roi de Sardaigne, de renoncer à la Belgique qui, réunie à la Hollande, serait donnée à un prince de Prusse ou d'Angleterre? Ce jeune homme est d'ailleurs de la plus excessive arrogance. Il a dû prendre mon extrême modération pour une marque de terreur (1). v En avouant que sa contenance fut modérée. Napoléon ne disait que la moitié de la vérité. Si l'on en croit les échos de Russie il s'abaissa jusqu'à l'humilité, Dolgorouki a osé dire jusqu'à la pusillanimité (2). « Le prince Dolgorouki, raconte un contemporain, dit à Aapoléon que son maître ne pouvait concevoir quel pouvait être l'objet de l'entrevue proposée : « C'est la paix, dit Bonaparte, et je ne conçois pas pourquoi voire maître ne veut pas s'entendre avec moi. Je ne demande qu'à le voir et à lui présenter une feuille blanche signée « Napoléon « , sur laquelle il inscrira lui-même les conditions de paix. » Ensuite l'écrivain, qui n'avait pour Napoléon que de l'antipathie, ajoute de lui-même : « Quelques personnes ont vu dans ces démarches de Buonaparle un piège lendu à l'empereur de Russie pour l'engager dans quelque démarche précipitée, et se donner au moins le plaisir de faire écrire dans les gazettes françaises que Fempereur de Russie s'était rendu chez celui des Français. Je crois bien que l'intention de Buouaparte était de tirer parli de l'entrevue si elle avait été accordée. Rien de plus naturel! Mais je crois aussi qu'il eût été moins difficile qu'on ne le croit sur les conditions qu'on aurait pu lui proposer, et que surtout il n'aurait fait aucune difficulté sur le « Pantiglio 5> . Je ne doute pas un moment qu'il ne se fût rendu lui-même chez l'empereur de Russie ou qu'il n'eût fait volontiers la moitié du chemin (3). » Ce qui précède
(1) Cojiespoîulance de Napoléon I", XI, 455.
(2) Mémoires inédits du comte de Lanrjeron, A. E., 22, f°4I.
(3) Mémoires de Joseph de Maistre, p. 20G.
L'EMPEREUR I.\SLLTE DAXS SOX CAMP 391
est en parfaite conformité avec les paroles de Napoléon disant au colonel Repnine, son prisonnier : « Dites à votre empereur que, s'il avait écouté mes propositions et accepté une entrevue entre les avant-postes, je me serais soumis à sa belle âme. 11 m'aurait déclaré ses intentions pour procurer le repos de l'Europe et j'y aurais souscrit (1). »
Enfin la preuve sera faite, pensons-nous, quand on lira les impressions d'un témoin qui a entendu Dolgorouki raconter, au moment où il rentrait au camp, les incidents de sa mission auprès de Napoléon. Ce récit nous est transmis par le général comte de Langerou, émigré français, commandant en chef la deuxième colonne de l'armée russe. Il s'exprime ainsi : « Dolgorouki trouva l'empereur des Français près de Wischau, à ses avant-postes. Lui-même m'a dit qu'étant arrivé au premier bivouac ennemi, il vit sortir d'un fossé une petite figure fort sale et mal accoutrée et qu'il fut saisi de surprise lorsqu'on lui dit que c'était Napoléon qu'il ne connaissait pas encore. Il s'aboucha avec lui, et la conversation fut assez longue. Dolgorouki, naturellement audacieux, traita Napoléon assez cavalièrement. Celui-ci affecta une extrême modération et même une pusillanimité qui trompaDolgorouki d'abord, l'empereur Alexandreensuite quand il entendit le rapport de son aide de camp. Tous deux se persuadèrent que Napoléon mourait de peur d'une attaque de notre part et se retirerait dès que nous avancerions. Dolgorouki fît à Napoléon des propositions inadmissibles. Elles furent rejelées et il revint à Ohniitz, déclarant partout que Napoléon tremblait (2). «
A la vérité, le traité de coalition, dans ses articles secrets, ne permettait pas au Tsar de conclure la paix sans le consentement des Alliés. On ne saurait lui faire un reproche de ne pas les avoir trahis ; mais n'était-il pas d'autre manière de se comporter que d'envoyer à l'illustre solliciteur de l'entrevue un officier aux
(1) S. Tatistchefk, Alexandre l"' et Xapoléon, p. 97.
(2) Mémoires inédits du comte de Lancjeron, A. E., 22, p. 45.
airs superbes, à la parole irapertineule, le même précisément qui avait été chargé récemment d'exciter les passions à Berlin, d'entraîner le roi de Prusse dans les rangs des ennemis de la France? N'auraif-on pu, si Ton avait eu quelque velléité de pacification, exposer paisiblement à l'empereur des Français le besoin de se concerter avec les puissances amies et lui demander un délai? Napoléon avait suffisamment indiqué ses intentions, de prime abord, en offrant un armistice. Or une suspension d'armes ne devait lui être que préjudiciable, attendu que toutes ses forces étaient concentrées et qu'il n'avait aucun moyen d'en faire venir d'autres dans un temps restreint. Les Russes et les Autrichiens, au contraire, pourraient se tasser, recevoir en nombre plus ou moins grand les renforts qui s'acheminaient de Russie : une armée de quinze mille hommes n'était plus qu'à quelques marches (1) ; enfin ce que Napoléon ignorait totalement, des armées prussiennes étaient en route pour se joindre à la coalition (2). Mais ils voulaient la bataille immédiate, ces présomptueux d'aujourd'hui qui seront abattus demain. Leur orgueil, selon l'expression d'un émineut écrivain du temps, les poussait fatalement à un grand suicide (3). Fatigué des allures hautaines et irrespectueuses de Dolgorouki, craignant peut-être que la patience ne lui échappât. Napoléon mit fin à l'étrange entretien par ces mots prononcés avec sécheresse : « Si c'est là ce que vous avez à me dire, allez rapporter à l'empereur Alexandre que je ne croyais pas à de telles dispositions lorsque je demandais à le voir : je ne lui aurais montré que mon armée et je m'en serais rapporté à son équité pour les conditions. Il le veut, nous nous battrons. Je m'en lave les mains (4). «
(1) Mémoires de Joseph de Ma/stre, p. 202.
(2) Ranke, Hardenberfjs ei(jenhandi(je Memoiren, II, 349.
(3) Mémoires de Joseph de Maistre, p. 211.
(4) Mémoires du duc de Rovigo, II, 199.
IX FACTIOXXAIRE IXCORRKCT 393
Et Napoléon, déçu dans ses espérances, vexé par l'inconvenance de l'envoyé du Tsar, reprit le chemin de son camp. Il allait à pied, soucieux, ayant peine à cacher son irritation et sa mauvaise humeur. Par moments il grommelait quelques exclamations indignées en frappant de sa cravache les mottes de terre qui bordaient la route. Une sentinelle, son fusil entre les jambes, était là, tranquillement occupée à bourrer sa pipe. L'Empereur fut choqué d'instinct à la vue de ce factionnaire incorrect ; il voulut le réprimander, mais ses préoccupations furent plus fortes que sa volonté. Regardant le vieux troupier, il dit machinalement : te Ces bougres-là croient qu'il n'y a plus qu'à nous avaler!... i^ Entrant aussitôt en conversation, le grenadier répliqua : « Oh! oh! ça n'ira pas comme ça, nous nous f. .. en travers (1). ;> Napoléon sourit et, comme si celte simple et sublime assurance de courage militaire eût chassé les ombres de son esprit, un air de calme et ferme confiance apparut sur son visage. 11 monta à cheval, rejoignit le Quartier impérial qui n'était autre qu'un feu près de sa voiture (2), et ne s'occupa plus que des dispositions préparatoires de la bataille.
Le lendemain, l" décembre, il passa la journée entière à chev I. Il inspecta lui-même son armée, régiment par régiment, en j)arlant à chaque troupier pour ainsi dire. 11 examina minutieusement tous les parcs, toutes les batteries, donna ses instructions à tous les ofûciers et canonniers. Il alla ensuite visiter les ambulances et les moyens de transport pour les blessés. Après dîner, il fit appeler à son bivouac tous ses maréchaux et les entretint de tout ce qu'ils auraient à faire et de tout ce qu'il était possible que les ennemis entreprissent. C'est là, sous la voûte d'un ciel glacé de décembre, devant un feu sombre et fumeux de branches encore vertes et humides, que Napoléon conçut les principes dont l'application, selon le témoignage des
(1) Mémoires du duc de I{oci(jo, II, 201.
(2) Général Lejelne, De Valimj à llarjram, p. 3V.
critiques les plus compétents, renouvela les règles de l'art de la guerre. Au temps du Grand Frédéric toute Tarmée était en masse compacte, prête à exécuter d'ensemble les mouvements ordonnés par le chef; si sur un seul point cette masse était entamée la bataille était perdue. Dans la guerre moderne inaugurée par Napoléon, on va, on une action bien conduite, jusqu'à concéder à l'adversaire un succès partiel sur une des parties du champ de bataille, afin de pouvoii^l'écraser ensuite sous la supériorité du nombre à l'endroit oii Ton veut frapper le coup décisif. A ce point de vue la bataille d'Austerlitz est un des chefs-d'œuvre tactiques de la carrière de Napoléon. Toutes les combinaisons arrêtées sur ses cartes réussirent, comme s'il eût dirigé les grandes manœuvres de deux armées supposées ennemies et n'exécutant que des mouvements convenus d'avance (1).
La perspicacité de l'Empereur déconcerta à un tel point les ennemis, leur parut si extraordinaire qu'ils ne purent y croire. Ce fut longtemps une question en Russie que de savoir si Weyrother, le major général autrichien qui était l'auteur du plan de bataille auslro-russe ne l'avait pas vendu au général Savary, quand celui-ci était venu en négociateur au camp des alliés (2). On ne commença à douter de cette infamie supposée que le jour oii l'on vit Weyrother mourir dans la plus noire misèrCj, accablé du désespoir des fautes qu'il avait commises.
En plus de son incomparable science des batailles Napoléon, pour l'aider à vaincre, avait une force que peut-être aucun capitaine ne posséda à un si haut degré : c'était l'amour profond, le dévouement illimité de ses soldats. Sa proclamation de la veille d'Austerlitz est un exemple, unique sans doute, de l'union
(1) Voir Yorck vox Wartexburg, Napoléon alx Feldheir; iomm, Vie de Napoléon; Alatliicii Dumas, Précis des événements jnilitaires, 1805.
(2) Mémoires inédits du comte de Lamjeron, A. E, 22, p. 41.
LA BATAILLE D'AISTE RLITZ 395
intime, familiale, qui existait entre ce chef et ses troupes. Quand d'autres, à l'heure des combats, éprouvent le besoin de s'offrir comme modèles de bravoure et de témérité, promettent de marcher toujours en avant, de courir à l'endroit le plus périlleux, Napoléon, lui, enflamme l'ardeur de ses soldats en les menaçant de se mettre à leur tèle si, un instant, ils le laissent indécis sur leur intrépidité. Il est convaincu que leur valeur sera doublée si chacun d'eux peut se dire qu'en déployant tout son zèle il empêchera le chef bien-aimé de commettre une imprudence, de s'exposer au danger. «Soldats! leur dit-il, je dirigerai moi-même tous vos bataillons; je me tiendrai loin du feu si, avec voire bravoure accoutumée, vous portez le désordre et la confusion dans les rangs ennemis. Mais si la victoire était un moment incertaine, vous verriez votre empereur s'exposer aux premiers coups (1). » Après qu'un homme s'est montré sûr à ce point de sa réputation de courage, publiquement, devant ses compagnons d'armes qui sont les meilleurs juges élant les premiers témoins, il est loisible à certains de ses détracteurs d'accuser encore Napoléon du souci de sa sécurité personnelle.
Dans la soirée qui précéda la bataille, Napoléon fit une dernière tournée à travers les campements de son armée. L'obscurité était peu favorable pour se guider; l'Empereur ayant trébuché contre un tronc d'arbre, les chasseurs de l'escorte eurent l'idée de confectionner des torches avec de la paille tournée et fortement serrée. Le bruit se répandit aussitôt, on ne sait comment, qu'on fêtait l'anniversaire du couronnement impérial, qui tombait précisément le lendemain. A cette nouvelle, les soldats allumèrent à l'euvi des torches improvisées et ce fut eu quelque sorte sous des arceaux flamboyants, aux acclamations frénétiques de ses soldats, que Napoléon rejoignit son quar-
(1) Proclamât loti à Vaimée, V" décembre 1805.
lier général. Les ennemis, apercevant celte illumination soudaine et entendant des bruits confus, crurent que l'aimée française brûlait ses abris avant d'opérer un mouvement rétrograde.
Le 2 décembre, à sept heures du matin, un épais brouillard recouvrait les champs d'Aitsterlitz. Les Alliés étaient placés sur les hauteurs, les Français dans tous les fonds, dans les petites vallées; la Garde, avec toutes ses armes, occupait une position à part, un peu en avant de la ligne. L'Empereur était là, seul, assis sur une caisse de tambour. Son nombreux état-major avait mis pied à terre dans un petit ravin (l). Des fusillades étaient engagées un peu partout, principalement à notre droite. Les maréchaux pressaient l'Empereur de donner des ordres. Il calmait leur impatience. Son dessein était de laisser manœuvrer l'ennemi. Pénétrant la pensée de ses adversaires, il avait supposé qu'ils interpréteraient comme un signe de fiiiblesse ses hésitations à accepter La bataille. C'était bien connaître les jeunes infatués qui entouraient le Tsar et dont les conseils pesèrent d'un grand poids sur les dernières résolutions. Cellesci en effet furent basées sur l'hypothèse que l'armée française, connaissant son infériorité numérique, se maintiendrait sur la défensive et que très facilement on la prendrait à revers par une marche oblique. Ce projet, Napoléon l'apercevait aussi clairement que s'il l'avait lu sur le livre d'ordres de l'état-major russe. Il lui importait que celte erreur subsistât le plus longtemps possible. Pressentant même que le mouvement tournant de l'ennemi s'effectuerait par sa droite, il avait décidé de combler momentanément les illusions des alliés en ne leur opposant qu'une droite peu nombreuse et fléchissante.
L'objectif de Napoléon était le plateau de Pratzen, centre des armées combinées et d'où les corps russes devaient descendre
(1) Baron de Gomkau, Souvenirs des (jueires d'Allemagne, p. 229.