‹ Napoléon et la paixChapitre 93 sur 148 · LA BATAILLE D'AUSTERLITZ · texte numérisé non relu

LA BATAILLE D'AUSTERLITZ

successivement et à mesure qu'ils gagneraient du terrain. C'est là, à Pratzen et pas ailleurs, qu'il entendait gagner la bataille. Parlant de ce point, il avait dit à ses maréchaux, dans sa conférence de la veille ; " Si je voulais empêcher l'ennemi de passer, c'est ici que je me placerais; niais je n'aurais qu'une bataille ordinaire; si au contraire je refuse ma droite en la retirant vers Briinn, et que les Russes abandonnent ces hauteurs, ils sont perdus sans ressource (1). »

Donc Napoléon, malgré son impassibilité apparente, était anxieux; il se demandait ce qui se passait à Pratzen. Les vapeurs intenses du brouillard, renforcées par la fumée de la poudre, formaient un rideau impénétrable comme si la pièce qui allait se jouer n'était pas encore commencée. Vers huit heures, le soleil avec ses premiers rayons sembla conspirer en faveur des Français. Les monts couronnés par les alliés furent subitement éclairés, tandis que les fonds oii stationnaient les Français étaient encore dans l'ombre et dérobés à la vue. Alors, avec une « joie indicible » suivant sa propre expression, Napoléon distingua les hauteurs de Pratzen qui se dégarnissaient de troupes. Le mouvement des alliés s'effectuait tel qu'il l'avait prévu. « Combien de temps, demanda-t-il au maréchal Soult, vous faut-il pour atteindre les hauteurs de Pratzen? — Aloins de vingt minutes, répondit le maréchal, car mes troupes sont placées dans le fond de la vallée, couvertes par les brouillards et la fumée des bivouacs et l'ennemi ne peut les apercevoir. — En ce cas, dit l'Empereur, attendons encore un quart d'heure. Quand l'ennemi fait un faux mouvement, il faut se garder de l'interrompre (2). » Avec l'émotion fiévreuse que doit faire éprouver, en une circonstance aussi solennelle, l'apparition de chances fervemment espérées. Napoléon épiait le moment cil la gauche des alliés abandonnerait le plateau et n'y serait

(1) Mémûlres (In (jénéral (le Séçiur, II, 4.">I.

(2) JoMixi, lie de Xapoléon, II, 180.

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pas encore remplacée par leur centie. C'est l'instant précis qu'il avait choisi pour s'emparer de Pratzen, couper en deux l'armée combinée et écraser son aile gauche.

Ayant saisi la minute décisive, il donna au maréchal Soult l'ordre d'atlaquer. « Les deux divisions Saint-Hiiaire et Vandamme marchèrent à l'ennemi avec autant de calme et dans un ordre aussi parfait que si elles eussent été sur un terrain d'exercice. « Saint-Hilaire culbuta la première ligne. 11 avait une brigade de réserve qui ne devait marcher que de concert avec la division de Vandamme; mais, quand la première ligne fut en déroute, il devint impossible de contenir l'ardeur des deux régiments de cette brigade de réserve; ils s'élancèrent sur la masse d'infanterie russe placée en arrière, la prirent en ilanc, la renversèrent et enlevèrent ses canons. La division Vandamme arriva dans ce moment ; elle atlaqua immédiatement avec tant de détermination, d'ensemble et de rapidité, que la première et la seconde lignes russes furent successivement enfoncées et perdirent leur artillerie ; la cavalerie qui les contenait fut entraînée et ne put retenir cet élan. En vain l'empereur de Russie et le général Kutusoff envoyèrent-ils hataillons sur bataillons pour déloger les Français des hauteurs qu'ils avaient prises d'assaut, rien ne put triompher de l'héroïque fermeté de nos divisions. La faute commise par les Russes était irréparable.

Pendant que l'enuenii faisait les plus grands efforts pour reconquérir son centre à Pratzen, le maréchal Lannes, avec Murât et Suchet, remportait des avantages sérieux à l'aile gauche de notre armée. D'autres brillants faits d'armes avaient lieu sur presque tous les points de l'action. Les alliés crurent un instant avoir pris Napoléon en lourde faute; ils pensèrent lui couper sa ligne de retraite en se précipitant sur la route de Vienne qu'ils voyaient inoccupée. Le grand-duc Constantin, frère du Tsar, avait été chargé de cet exploit; il alla tomber,

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têle baissée, dans l'armée du maréchal Lannes. Celui-ci avait manœuvré secrètement, toute la niatinée, grâce à la proteclion d'un bourg voisin qui lui avait servi d'écran pour masquer ses mouvements. Partout conduits, dirait-on, par un guide mystérieux, les ennemis se rendirent aux endroits que Napoléon dans ses conceptions leur avait assignés pour y être battus. Venant ainsi de toutes parts, la panique se glissait à travers les rangs ennemis et laissait derrière elle le découragement et la défection. Kulusoff et Alexandre faisaient des efforts désespérés pour maintenir les troupes, les ramener au combat; ils prenaient les dispositions les plus audacieuses, parfois les plus sagaces, mais rien ne pouvait contre le génie de Napoléon, les talents et l'émulation des maréchaux de l'Empire qui trouvaient à Austerlitz le baptême solennel de leurs nouveaux grades.

La division l andamme, après le succès de sa brillante tactique sur les hauteurs, devait être remplacée par une division de Bernadotte. Vandamme opérait son changement de direction lorsque deux bataillons du 4" de ligne se trouvèrent tout à coup arrêtés, menacés par une nouvelle force d'environ deux mille chevaux soutenus par une masse d'infonterie et beaucoup d'artillerie. Perte cruelle par-dessus toute, le 4' de ligne s'était vu ravir son aigle.

Informé de cet événement. Napoléon ordonne sur-le-champ au général Rapp de se porter sur l'ennemi avec les mamelucks de l'escorte impériale, deux escadrons de chasseurs et un escadron de grenadiers de la garde à cheval. Rapp s'élance au galop et, lorsqu'il arrive à une portée de fusil de la cavalerie qui sabrait les survivants de nos pauvres soldats formés encore en carré, les Russes se voyant menacés abandonnent ce champ de carnage et font face à l'attaque imprévue des Français. Le général Rapp lève son épée en l'air, rend la bride à son cheval et se précipite d'une allure furieuse sur les Russes ea s'écriant d'une voix perçante : " Sauvons nos frères 1 » Ce cri est aussitôt répété en une

immense et déchirante clameur par les soldats de Rapp qui foncent éperdument sur l'ennemi. En un clin d'œil, l'artillerie russe est chargée et enlevée; la cavalerie de la garde russe qui attendait immobile est enfoncée, puis lâche pied et s'enfuit en déroute, repassant, ainsi que nous, hélas! sur les corps de nos malheureux fantassins couchés à terre. Mais les Russes, tout à coup, font volte-face et veulent se reformer en bataille; sans leur en laisser le temps, Rapp se rue sur eux en une seconde charge aussi impétueuse que la première. Les Russes résistèrent avec une valeur admirable, mais ne purent avoir raison de l'intrépidité et du sang-froid de nos soldats.

Sous les yeux de leurs souverains, Napoléon et Alexandre,

les deux gardes impériales, fi"ançaise et russe, se battaient

corps à corps. L'infanterie n'osait tirer tant on était les uns sur

les autres, amis et ennemis. Ce fut une effroyable mêlée oii l'on

apercevait confondus dans un tourbillon sanglant à travers les

éclairs sinistres des armes blanches, les turbans des niamelucks

et les cimiers d'or des chevaliers-gardes, les casques pointus

desPréobrajenski et les bonnets à poil des grenadiers. On voyait,

ainsi qu'en des arènes athlétiques, ces hommes s'enlacer, se

débattre, rouler à terre en des étreintes mortelles; c'était, de

ces braves et valeureux soldats d'élite, colosses de taille, géants

d'héroïsme, à qui vendrait le plus chèrement sa vie, se laisserait

culbuter et terrasser avant de livrer passage. Dans ce carnage

terrible, le colonel Morland fut tué; Rapp reçut un coup de pointe

de sabre dans la tète, et son cheval cinq blessures. Soudain, la

garde russe commence à plier et va chercher un refuge vers son

infanterie qui avait déposé ses havresacs pour mieux se battre.

La défaite de la garde impériale russe est bientôt complète sous

les efforts répétés de nos troupes cicctrisces par les efforts de

leur vaillant général. Son cheval ayant été laissé pour mort,

Rapp, pouvant à peine se tenir sur ses jambes, son sabre cassé

en main, tête nue, ayant perdu son chapeau dans la bagarre, la

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