L'EMPEREUR APRES LA VICTOIRE
existence. Plus humain qu'on ne le croit communément, il n'avait de pensées que pour le soulagement des victimes. Il se dirigeait à tâtons du côté où s'élevait une plainte ou un gémissement; il s'approchait de tous et leur faisait boire un à un quelques gouttes du cognac que portait son mameluck, puis avec une parole d'espérance il essayait de réconforter le moral du pauvre moribond. Il avait recommandé à son escorte de ne faire aucun bruit afin qu'on pût mieux percevoir de quel point venaient les invocations désespérées. Il ne voulut quitter le terrain qu'après l'arrivée d'un commissaire des guerres qu'il rendit responsable du transport immédiat des survivants à l'hôpital. Etant allé de blessé en blessé, il ne s'arrêta qu'après minuit à la maison de poste, à la gauche du champ de balaille. Il était sur pied depuis quatre heures du matin et n'avait pris aucune nourriture (1).
Le lendemain, 3 décembre, le prince Jean de Lichtenstein arriva au château d'Austerlitz; il était chargé par son maître, l'empereur d'Autriche, de demander une entrevue à Napoléon. Celui-ci accepta avec empressement et s'en remit au prince pour régler les formalités de cette rencontre.
Le 4, à neuf heures du matin, l'Empereur, avec sa suite et la garde à cheval, se rendit à un moulin situé à trois lieues d'Austerlitz. Arrivé le premier, il fit faire des feux sur la route et attendit. On ne tarda pas à voir venir en calèche l'empereur d'Autriche accompagné de quatre princes et de trois généraux; un escadron de cavaliers hongrois lui servait d'escorte. Napoléon, qui était à pied, alla au-devant de l'empereur d'Autriche et l'embrassa en l'abordant. Les deux empereurs causèrent ensemble près d'un brasier, en plein air : « Vous m'excuserez, dit Napoléon, si je vous reçois dans le seul palais que j'habite depuis deux mois. » L'empereur d'Autriche répondit : « Vous
(l) Mathieu Duaias, Précis des événements militaires 1805, IV, 208; Mémoires du duc de Rovir/o, 11,212; Mémoires du général de Sér/ur, II, 475,
kO'i- XAPOLEOX ET LA PAIX
tirez un si bon parti de cette habitation qu'elle doit vous plaire (1 ). »
Les premiers mots de l'empereur des Français, on le voit, n'eurent rien de rébarbatif, pas même d'amer. Son accueil, plutôt empreint d'une bonhomie cordiale, devait être agréable à celui qui venait tristement implorer la paix après une guerre qu'il avait provoquée. Néanmoins François II est probablement anxieux de savoir quelle vengeance va tirer de lui son heureux adversaire, sauvage intraitable selon le jugement des Cours européennes. Si Napoléon est l'homme de cette réputation détestable, il sera insensible à toute commisération. Et l'infortuné François II entrevoit une perspective plus désolante. Son vainqueur, nul n'en doute à Vienne ni à Saint-Pétersbourg, n'a qu'un dessein : c'est de rétablir à son profit la monarchie d'Occident. Alors pourquoi ne prendrait-il pas prétexte des récidives belliqueuses de la maison d'Autriche pour donner cette Couronne à l'une de ses créatures? Il y a là Eugène de Beauharnais, son filsadoptif, qui dans quelques jours va épouser la fille de TÉlecteur de Bavière. Celle-ci ne ferait-elle donc pas une belle impératrice d'Autriche? Ce serait, en vérité, du sang allemand et tout aussi noble que celui des Habsbourg. Tout cela est réalisable si le triomphateur d'Austerlitz le veut.
Que François II se rassure. Napoléon, tant qu'il ne s'agit pas des Bourbons, n'est point un abatteur d'arbres généalogiques. Il en est, au contraire, bel et bien un conservateur. La vaine considération qu'il recherche près des trônes dynastiques lui en fait une loi. Vaincu, humilié, tremblant de perdre son empire, François II n'a rien à craindre de son vainqueur réputé si farouche. Quatre fois, 1796, 1800, 1805 et 1809, la couronne d'Autriche a passé ou passera sous la griffe du monstre et quatre
(1) Trente et unième Bu/letin de la Grande Armée.
LE FUTUR BEAU-PEUE DE XAPOLEOX 405
fois elle aura subsisté. Et non seulement elle aura subsisté, mais elle aura gardé assez de puissance, assez de splendeur, pour que l'empereur des Français, roi d'Italie et protecteur de la Confédération du Rhin, regarde comme la réalisation d'un rêve d'ambition suprême son mariage avec l'archiduchesse, fille de l'empereur d'Autriche. Ainsi, dans cinq ans, ils seront beaupère et gendre, ces deux hommes, le César germanique de race antique et le monarque français fils de son labeur, qui viennent de faire connaissance en battant la semelle devant un brasier sur une route durcie par la gelée, recouverte de givre, « Je ne sais pas, raconte un témoin oculaire, ce qui se dit au feu des empereurs. Nous étions aussi curieux de l'apprendre que les Autrichiens qui étaient au même feu que nous. Nous ne pûmes le pénétrer ni les uns ni les autres. Toutefois il nous parut qu'on y était d'une belle humeur. On riait, ce qui nous parut d'un bon augure. Effectivement, au bout de deux heures, les deux souverains se séparèrent en s'embrassant (1). » Napoléon a écrit, le soir même, à Talleyrand : « Je vous dirai de vive voix ce que je pense de l'empereur d'Autriche. Il aurait voulu conclure la paix surle-champ. Il m'a pris par les beaux sentiments. Je me suis défendu, genre de guerre qui ne m'était point difficile, je vous assure (2). »
Les deux souverains tcrmip.èrent leur entretien en convenant d'une armistice et en parlant des conditions sommaires de la paix. Napoléon voulait remettre la solution finale entre les mains de sa diplomatie; l'empereur d'Autriche allait en référer au Tsar qui prenait ses dispositions pour rentrer diligemment en Russie. Napoléon, décidément, n'avait pas de rancune. Déjà, sans qu'on sût trop pourquoi, par un simple mouvement de générosité, il avait renvoyé au Tsar le colonel Repnine ainsi que tous les offi-
(1) Mémoires du duc de Rovigo, II, 220.
{'2j Correspondance de Xapoléon I'\ XI, 453.
ciers et soldats de la garde russe qui étaient ses prisonniers (1). Maintenant, c'est encore lui qui s'empresse d'offrir ses services afin d'apprendre au plus vite si Alexandre donnait son acquiescement aux conventions agréées par l'empereur d'Autriche. A cet effet, il dépêche de nouveau le général Savary au quartier impérial russe. Le Tsar répondit : « Je suis venu pour l'empereur d'Autriche; il me dégage; s'il est content de ce qui lui est promis, je dois l'être aussi, puisque je ne formais point de vœu pour moi. »
A part son désir de ne pas contrarier les projets de l'Autriche, Alexandre avait, en accédant, une autre raison plus décisive encore. C'est que, dans l'intérêt de son armée prête à capituler, il avait affirmé au maréchal Davout, dès le matin du 4, que l'armistice était conclu. Cette assertion était absolument inexacte attendu que, d'après les témoignages et documents officiels, l'armistice pour le lendemain 5 fut convenu entre les deux empereurs d'Autriche et de France et que ceux-ci ne se quittèrent qu'à la nuit tombante (2), c'est-à-dire au plus tôt vers quatre heures et demie du soir. Donc il était matériellement impossible qu'Alexandre eût eu connaissance dans la matinée du 4 d'un armistice quelconque, soit pour le 4, soit même pour le 5.
Voici dans quelles circonstances critiques pour son armée, il se crut permis d'anticiper sur la vérité des faits : « Le maréchal Davout, aussitôt après la bataille, avait été chargé de poursuivre l'armée austro-russe et, le malin du 4, il la serrait de si près qu'avant une heure peut-être il allait la prendre avec les généraux et l'empereur Alexandre lui-même : « Je me dirigeais sur Gœdiiig lorsque, dit Davout, le colonel comte de Val-
(1) Mémoires de Josep/i de Maistie, p. 210; Mémoires du cjénéval de Ségui\ II, 482.
(2) Voir le Trente et unième Bulletin de la Grande Armée ; Mémoires du duc deRovifjo, II, 281.
UXE GRAVE ERREUR D'ALEXAXDRE I" 407
nioden, est venu m'apporter un billet du général Merfeld qui annonçait un armistice de vingt-quatre iieures et une entrevue de Sa Alajesté l'empereur d'Allemagne avec notre auguste souverain. Le général Merfeld désirant en conférer avec moi, j'ai été le voir; je lui ai observé que son billet ne m'était pas suffisant, devant être naturellement en garde contre ces petites ruses de guerre. Je lui ai déclaré vouloir une autre assurance par écrit de l'empereur Alexandre. M. de Merfeld s'est retiré en m'assurant que sous peu je serais satisfait à cet égard et que tous mes doutes seraient levés. »
Grand émoi daus le camp des alliés. La position était si grave que le général Kutusof crut devoir intervenir, en attendant qu'on put se procurer l'autographe impérial exigé par Davout, et il écrivit la lettre suivante :
« Au maréchal Davout, commandant le 3^ corps de l'année française,
« Gœding, 22 novembre (4 décembre 1806).
« Je vous engage ici ma parole d'honneur que l'armistice conclu pour vingt-quatre heures commence dès six heures du matin et que l'empereur d'Allemagne, après en être convenu avec notre auguste maître, est allé sur les chemins d'ici à Austerlilz s'aborder avec le vôtre. Je m'empresse donc d'en prévenir Votre Excellence en la priant de vouloir bien suspendre les hostilités jusqu'à l'échéance du terme fixé.
« Le commandant en chef des armées combinées de Leurs Majestés impériales de Russie et d! Allemagne,
« Signé : Kltusof.
« P. -S. — Je prends sur moi de transmettre à \ otre Excellence, dans deux heures et demie tout au plus, l'assurance susmentionnée de mon auguste maître. »
Quelques instants après arrivait en effet le billet suivant :
« Pour le maréchal Davout, commandant le 3' corps de r armée française ^
« Le général Merfeld est autorisé à dire de ma part au général Davout que l'armistice de vingt-quatre heures a été conclu par l'entrevue que les deux chefs suprêmes de leurs nations ont aujourd'hui ensemble.
« Signé : Alexaxdre (1). «
Cette démarche sauva l'armée russe d'un désastre imminent. On ne saurait se résoudre à incriminer la bonne foi de tous ces hommes de guerre; ne vaut-il pas mieux croire qu'ils furent sans doute victimes du penchant qu'assez souvent Ton a de prendre ses désirs pour des réalités? De quels cris d'indignation n'aurait pas retenti l'Europe, de quels opprobres n'aurait-on pas stigmatisé l'indélicatesse de Xapoléon s'il avait commis l'erreur à laquelle Alexandre s'était laissé aller? Ce grand seigneur pensa sans doute avoir satisfait à toutes les convenances après avoir offert, quelques jours plus tard, au marécbal Davout, une tabatière enrichie de diamants et ornée de son portrait (2). On peut aussi remarquer une fois de plus que l'empereur des Français n'était pas aussi rigide, aussi absolu vis-à-vis de ses généraux qu on s'est plu à le dire. Que méritait Davout pour n'avoir pas exécuté les mouvements qui lui étaient prescrits? Pourquoi arrêtait-il sa marche? Avait-il des ordres à recevoir du Tsar ou de Napoléon? De quel crime ne se rendait-il pas coupable en obéissant à l'injonction du chef de l'armée ennemie? L'Empereur n'eut même pas une parole de blâme à cette occasion. Il ne
(1) Correspondance du mavècJial Davout, I, 197-199.
(2) IbiiL, 19G.