‹ Napoléon et la paixChapitre 96 sur 148 · L\TE GRAVE ERREUR D'ALE XAXDRE I · texte numérisé non relu

L\TE GRAVE ERREUR D'ALE XAXDRE I

voulait rien faire qui jîortàt ombrage à Alexandre ; il ordonna même à Davout d'accepter la tabatière que ce maréchal indigné avait d'abord refusée. Qu'on ne croie pas au moins que Napoléon ne se doutait pas de la situation critique de l'armée russe. Le jour même de l'incident et avant qu'il le connût, il écrivait à Talleyrand : « Ma générosité tire d'embarras Tempereur de Russie, car je l'avais écrasé et il s'en serait tiré difficilement. Il est sans artillerie et sans bagages (1). » Concluons donc en disant que l'Empereur sut gré à Davout d'avoir deviné ses intentions magnanimes.

Cette accession même prématurée aux négociations pacifiques de l'empereur d'Autriche n'impliquait nullement que la Russie eût renoncé à ses projets belliqueux envers la France. Pendant qu'Alexandre s'efforçait d'arrêter les hostilités actives du côté d'Austerlitz, il envoyait le prince Constantin, son frère, et le prince Dolgorouki près du roi de Prusse à Berlin. Ils venaient mettre à la disposition du Roi les vingt mille hommes de troupes russes qui restaient dans le Xord de l'.Allemagne (2). Personne en Europe mieux que Frédéric-Guillaume III ne suivait avec anxiété les événements que nous avons retracés à grands traits. Il était le collaborateur officiel, quoique invisible encore, de tous les actes de la coalition. Aussi bien, tout ce qui s'était passé à Berlin depuis que nous en avons vu partir Duroc, rappelé par Xapoléon, révèle nettement les résolutions hostiles qui n'attendaient que l'heure favorable pour se manifester avec éclat.

(1) Correspondance de Xapoléon I'\ XI, 45^.

(2) Comte de Gaudkx, Histoire des traités de paix, IX, "5.

CHAIMTIIE Vil

La journée des quatre souverains. — Complicité de la Pru«se dans la coalition. — L'ambassade française mise à l'index à Berlin. — Le menson;[e observé à Berlin depuis le irône jusqu'aux anticliatiibres. — La mission de AL de IIau<jvvilz an ([uarlier impérial français. — Prétendue médiation de Frédéric-Guillaumi'. — Xapoléon et Haugwilz à Brunn. — Stupeur de l'envoyé prussien quand il aj)prend le résultat de la bataille d'Austerlitz. — Haugwilz reçu par Xapoléon à Scliœnbrunn. — a Un compliment dont la fortune a changé l'adresse. » — V^iolentc colère de l'Empereur. — Sang-froid et audace de Haugvvitz. — Xapoléon aperçoit le moyen de donner uue solution pacifique i la mission belliqueuse de AL de Haugwitz. — Le tempérament militaire de l'Empereur en diplomatie comme sur le champ de bataille. — Traité de paix et d'allianci! imposé à la Prusse. — La paix de Prcsbourg. — Xapoléon instrtuTient de la Révolution partout, excepté en France. — Les sentiments élevés de l'Empereur. — Betour de AL de Haugwilz à Berlin. — Inextricable situation de la Prusse. — Que le traité de Schœnbrunn soit ratifié ou rejeté, c'est la guerre. — Solution mixte destinée à. ne pas offusquer l'Angleterre. — Difficulté de trouver un émissaire apte à proposer celte combinaison à la France. — Querelle excessive entre Xapoléon et AL de Hardenberg. — L'Empereur et le ministre polémistes. — Xouvel appel au dévouement de AL de Haugvvitz. — La fatuité de ce diplomate. — Xapoléon à Alunich. — Alariage d'Eugène de Beauharuais avec la fille du roi de Bavière. — Les soins attentifs de Xapoléon à l'égard de son beau-fils. — Les fêtes de Strasbourg. — Soucis de Xapoléon. — Un scandale financier. — Les « ministres portiers » d'un spéculateur. — Incurie du ministre du Trésor public. — Retour de l'Empereur à Paris. — Comparution orageuse du ministre et des banquiers devant Xapoléon. — Indulgence finale de l'Empereur. — Al. de Haugwitz arrive à Paris; ses pressentiments; son désappointement. — Audience impériale. — Apostrophe véhémente de Xapoléon. — Causes du revirement complet de l'Empereur à l'égard de la Prusse. — Ou la guerre ou la soumission. — Les malchances de AI. de Haugwitz : l'incident Kauche-Borel ; l'entrée de AI. Fox dans le cabinet britannique. — Erreur d'appréciation de AI. Thiers. — L'Empereur ne connaît que les grands intérêts de la France. — Haugwitz se résigne à signer le traité exigé par Napoléon. — La Prusse honnie par l'Europe.

Généralement on appelle la bataille d'Austerlitz « la Journée des trois empereurs « . On entend dire par là que l'empereur des Français y battit les deux empereurs d'Autriche et de Russie. La

LA JOURXEE DES QUATRE SOIVERAIA'S 411

date du 2 décembre 1805 pourrait être plus justement dénommée la «Journée des quatre souverains ^> , car, en plus d'Alexandre 1" de Russie et de François II d'Autriche, Xapoléon y avait bel et bien vaincu Frédéric-Guillaume III, roi de Prusse. La victoire complète des Français fut la seule cause qui empêcha les Prussiens de figurer un peu plus tard sur les champs de bataille; que la journée d'Austerlitz se fût terminée sur un résultat indécis, sur un demi-succès de part et d'autre, et avant quinze jours les troupes prussiennes déjà en marche prenaient leur place dans les rangs de lacoalilion. Elles se préparaient, elles s'avançaient, jouant en quelque sorte le rôle d'une armée de réserve, et à ce titre elles étaient aussi bien battues que le gros des forces qui avait donné.

La Prusse, c"c>t indéniable, faisait partie de la troisième coalition depuis le 3 novembre 1805, jour de la signature du traité de Potsdam. Pour ne pas déroger à ses habitudes de temporisalion, le Roi avait seulement obtenu un délai d'un mois avant de piendre part aux hostilités effectives. « Un mois fut accordé à la Prusse pour ses préparatifs; le jour et même l'heure des hostilités avaient été fixés, « dit le prince Czarloryski, l'un des signataires du traité de Potsdam (l). Ce mois devait être employé à mettre l'armée prussienne sur le pied de guerre. Mais pendant ce temps, pour sauver les apparences, le Cabinet de Berlin ferait mine de porter à Napoléon une offre de médiation qu'on savait d'avance devoir être péremptoirement refusée. Celte médiation n'était en réalité qu'un ultimatum déguisé qu'on aurait à peine osé montrer à une nation vaincue. Or ce n'était point le cas de la France qui venait de triompher à Llm et dans vingt combats.

Pour être persuadé que la démarche de la Prusse n'était pas autre chose qu'une déclaration de guerre, il n'y a qu'à lire le

(1) Mémoires du prince Czartorijski, I, 401 .

traité de Polsdam (1). Les articles VU, IIII et IX menliouuent que les mouiemeuts des troupes prussiennes se feront aussitôt que leur contingent sera de quatre-vingt raille hommes; que les subsides seront payés par l'Angleterre sur le taux admis par la Russie et l'Autriche, avec celte différence — car la Prusse ne néglige rien de ses intérêts pécuniaires — que l'indemnité comptera du jour où les Français ont traversé le territoire d'Anspach. Assurément ce n'était pas une mauvaise opération financière que de prendre les armes le 18 décembre et de faire payer son concours à partir du 25 septembre. Un article additionnel disait que la Prusse s'engageait à ne faire ni paix ni trêve sans l'assentiment de l'Angleterre, si celle-ci cédait le Hanovre à sa nouvelle alliée. D'où il résulte que, moyennant le Hanovre tant de fois refusé à la France qui pourtant n'exigeait pas un tel effort, le roi de Prusse enrichi, exhaussé au delà de ses espérances par Napoléon en 1803, adhérait sans vergogne au traité principal de coalition, autrement dit au complot de destruction de la puissance française.

Après de tels engagements, l'intérêt de la Prusse voulait qu'ils ne fussent pas ébruités afin de ne pas provoquer prématurément le courroux de l'empereur des Français. Le Cabinet de Berlin y parvint à force de soins, de rouerie et d'hypocrisie; il poussa la précaution jusqu'à ne pas en informer l'ambassadeur de Prusse àParis : «Vous auriez eu connaissance du traité signé à Potsdam, le 3 novembre, lui écrivait plus tard son ministre, si l'on n'avait préféré ne pas le communiquer même par courrier (2). » Le 16 novembre seulement, Xapoléon eut la toute première notion de l'alliance de la Prusse avec ses ennemis. Le renseignement lui fut apporté par une proclamation de l'empereur d'Autriche à son armée. Ce souverain n'agissait évidemment pas par légèreté inconsciente ; il pensait, par cette publication, compromettre

(1) F. UE Marte.vs, Recueil des traités de la Russie, II; Autriche, 481-483.

(2) Archives royalfs prussiennes, etc., Il, 428.

LE SECRET Di: TRAITE DE POTSDAAI 413

irrémissiblemeiit la Prusse et l'empêcher de revenir sur sa parole. François II disait à ses soldats : « Dans ces circonstances, il ne reste à l'empereur d'Autriche qu'à se conformer aux ressources puissantes qu'il trouve dans les cœurs, dans la prospérité, dans la fidélité et dans la force de ses peuples, à s'appuyer sur la puissance encore intacte de ses grands amis et alliés, l'empereur de Russie et le roi de Prusse, et de persévérer dans cette union étroite (1). 3>

Ces paroles, lancées publiquement, furent un trait de lumière qui éclaira les ténèbres dont l'entrevue de Potsdam était encore enveloppée. A coup sûr Xapoléon s'imaginait bien que l'empereur de Russie, lorsqu'il se rendit à Berlin eu un moment aussi critique, avait eu toute autre pensée que de faire une visite de politesse. Qu'avait-il demandé? Qu'avait-il obtenu? C'était surtout cette dernière interrogation qu'on se posait avec inquiétude. Aujourd'hui, par le langage de l'empereur d'Autriche, on possédait un indice certain. Il y avait un traité. Mais dans quelle mesure la Prusse s'était-elle engagée? Voilà ce qui restait à savoir. Toutes les questions posées à notre ambassadeur depuis l'entrevue de Berlin étaient demeurées vaines. Comme un lépreux, on l'avait mis en quarantaine. Afin d'éviter les indiscrétions, il était défendu par ordre royal de lui adresser la parole. Cet ambassadeur, AI. Laforest, écrivait à Talleyraud : « J'ai fait parvenir au Roi des plaintes sur l'isolement où je me trouvais au milieu de sa Cour, sur l'éloignement où se tenaient de ma maison les personnes que j'avais le mieux accueillies, sur les nuages qui avaient été jetés sur mon caractère. En effet je ne pouvais jusqu'à présent communiquer avec les entourages du Roi que par des intermédiaires qui suppléaient mal à une action immédiate. M. de Knobelsdorff lui-même, à Berlin, n'osait plus me voir pour ne pas se compromettre auprès d'une

(1) Comte DE Gardex, Histoire des traités de paix, IX, 502. (Proclamation de l'empereur d'Autriclie en date du 13 novembre 1805.)

faction triomphante qui avait égaré l'esprit de la Reine (1). 51 Laforost n'exagérait nullement la situation suspecte qui lui était faite à Berlin. Voici en quel style l'ambassadeur de France en était réduit à écrire au conseiller intime du Roi : « Mon cher conseiller, suis-je tellement réprouvé qu'il y ait du scandale à me recevoir lorsque, vous sachant en ville, je désire vous voir? Serait-ce vous compromettre que de passer chez vous? Vous allez peut-être vous moquer d'un homme qui tient un pareil langage à Berlin? Mais il est certain que depuis deux mois tout me fuit, à l'exemple de la première autorité ministérielle, et il est censé que c'est le bon plaisir du Roi. Je respecte profondément ses volontés; cependant est-ce le moyen de juger sainement que d'entendre d'un seul bord ? Depuis lundi matin, 7 octobre, que de choses j'aurais à vous dire, après que vous m'eûtes quitté! Je regretterai, toute ma vie, qu'à partir de ce moment tous les accès m'aient été fermés... (2). ■' C'était la même situation que Durocet Laforest avaient signalée à Talleyrand en ces termes, dès le 23 octobre : « Votre Excellence aurait peine à se faire une idée juste de la position isolée dans laquelle nous sommes rejetés. Il semble que toutes les voies de communication et d'information nous soient fermées rigoureusement (3). >? Ainsi, du 7 octobre au 9 décembre, par l'effet d'une volonté supérieure, notre ambassadeur avait été tenu à l'écart et mis hors d'état de remplir ses fonctions! IVon seulement on ne lui disait rien, mais encore on cherchait de toutes manières à dérouter ses soupçons. N'ayant plus que ce moyen d'informations, il portait naturellement son attention sur les rumeurs qui circulaient autour de lui. C'est de la sorte qu'il apprit un jour que K différentes petites Cours d'Allemagne avaient été avisées que, par un article du traité de Potsdam, la Prusse s'était engagée à

(1) Arc/iives du ministère des Affaires Etranqèrcs, Prusse, 237,

(2) Ihid., Prusse, 237.

(3) IbiiL, Prusse, 231. (\'e figure pasdanslapublicationallemaiidede Paul Bailleu.)

MISE A L'IXDEX DE I/AAIBASSADEIR FRANÇAIS V15

combattre la France(l)» . Quoique Laforestse refusât à y croire, il pria ses amis de s'enquérir sur ce qu'il y avait de fondé dans ces bruits. Alors le premier ministre prussien n'hésita pas à lui faire dire par le chevalier de Bray, chef de la légation de Bavière, « qu'il n'ait pas à s'étonner si on le tient à l'écart pendant quelques semaines encore, mais qu'il peut être parfaitement tranquille sur les dispositions du Roi. 5'

Cette mise à l'index de Laforest fut levée une seule fois : à l'occasion du départ de M. de Haugwitz pour le camp français, oii le ministre de Prusse allait porter les conditions de la fameuse médiation de Frédéric-Guillaume. Laforest, très attentif à tout ce qui pouvait servir à son gouvernement, profila de cette visite obbgaloire et toute déforme pour questionner le plénipotentiaire prussien. Il rapporte ainsi leur conversation : a J'ai fait sentir à M. de Haugwitz que non seulement tous les papiers publiés, mais les ministres des Cours alliées répandent le bruit que le Roi s'est engagé dans la coalition; qu'une lettre de l'empereur Alexandre, écrite de Pulawy, le 17 octobre, annonçait formellement qu'il partait pour signer le traité avec la Cour de Berlin. M. de Haugwitz m'a prié de croire que ces messieurs se vantaient beaucoup, qu'il était faux qu'il existât de traité ou de convention de ce genre entre les deux souverains... (2). » Le même M. de Haugwitz avait emporté avec lui ce système de dénégations impudentes, car, le 1" décembre, veille de la bataille d'Austerlitz, il affirmait encore imperturbablement à Talleyrand que « ce qu'on appelle faussement la convention du 3 novembre est une simple déclaration portant offre de bons offices et de médiation, mais sans mélange d'aucun engagement hostile ou même comminatoire contre qui ce soit (3) « . Talleyrand fut si

(1) Archives du ministère des Affaires Etrangères, Prusse, 237. (\'e figure pas dans la publication allemande de Puul Dailleu.)

(2) Archives du ministère des Affaires Etrangères, Prusse, 237.

(3) P. Bertrand, Le//re.y inédites de Talleyrand, p 207.

bien convaincu qu'après avoir mandé ce renseignement à l'Empereur il écrivit d'un autre côté à son ami Hauterive : « Le fait est que je suis content de M. Haugwitz. 11 n'y a point eu de traité à Potsdam le 3 novembre. 11 y a eu échange de déclarations. La déclaration de la Prusse a été qu'elle offrirait ses bous offices, sa médiation pour établir et garantir la paix du Continent; voilà tout (1). " On peut présumer que M. de Haugwitz dut dépenser un joli talent de persuasion pour en imposer à un diplomate comme Talleyrand dont la candeur et la crédulité étaient certainement les moindres défauts.

Enfin ce système de dénégations impudentes ne serait pas complet si l'on ne trouvait le Roi lui-même en flagrant délit d'altération de la vérité. Dans la lettre signée de sa main qu'il remet le 12 novembre à Haugwilz pour Napoléon, il dit : « J'ai profilé de la visite inattendue que l'empereur de Russie m'a faite et j'ai fait usage des droits que l'amitié donne pour lire dans ses intentions (2). » Le Roi avait-il donc oublié, à deux semaines d'intervalle, que c'était sur son invitation spéciale, formelle et pressante, portée par le prince Dolgorouki, que le Tsar s'était rendu à Berlin? Le mot dordre, on le voit, était de mentir effrontément; il fut religieusement observé, depuis le trône jusqu'aux antichambres, en passant par le conseil des ministres. Etmême, quand la proclamation autrichienne, dénonciatrice enfin des projets de la Prusse, se répandit à Berlin comme dans l'Europe entière, Frédéric-Guillaume essaya encore de leurrer la France ; il résolut assez niaisement de ne pas permettre en Prusse l'impression de ce document. A Laforest qui s'agitait auprès des autres diplomates, le ministère faisait affirmer que « celte proclamation est infâme. .. qu'on veut com-

(1) Air/iives du ministère des AjJ'ah'es Étraiif/ères. (Correspondance de Talleyrand avec Hauterive, 1" décembre 1805.)

(2) Ra\ke, Hardenàergs eigeii/i/indige Memoiren, 11,314.

Page 1