LA FAUSSE MEDIATION DE LA PRUSSE
Français, mémoire que peu de jours avant son départ, il remit au Roi: « Il serait dangereux de s'exposer à la rupture avec Napoléon avant le 15 décembre. C'est la date où le duc de Brunswick (commandant en chef des armées prussiennes) sera prêt. J'arriverai près de l'empereur des Français le 25 novembre; s'il refuse les propositions, je ne vois d'autre moyen, pour éviter que la rupture ne s'ensuive sur-le-champ, que d'écouter les idées de Napoléon et que je me charge de les porter moi-même à la connaissance du Roi. De celte façon Napoléon n'apprendra la détermination du Roi qu'après le 15 décembre... Si Napoléon voulait prolonger les négociations au delà des quatre semaines fixées parle traité de Potsdam, ou s'il apprenait l'existence de ce traité, ou s'il s'alarmait de l'arrivée de lord Harrowby à Berlin, rien, le 15 décembre, n'empêcherait le Roi de se regarder en état de guerre avec la France, au moment où les armées royales auraient atteint les positions d'où elles pourraient commencer la guerre avec succès (1). î'
Tout était conduit dans ce sens à Berlin, pendant que M. de Haugwitz cheminait sur la route de Vienne. Et nous allons même voir des mesures réellement hostiles, prises par le Roi médiateur avant que son fondé de pouvoirs ait atteint le terme de son voyage. Le 23 novembre, Frédéric-Guillaume III écrivait à Alexandre I" : «... Votre Majesté peut compter sur ma fermeté à suivre la marche que nous avons concertée; elle sait qu'outre les motifs qui me l'ont fait adopter de préférence, l'éloignement de mes armées et le temps nécessaire pour les rassembler sont entrés nécessairement. Cependant, s'il est un mouvement qui puisse contribuer à attirer utilement l'attention des Français et diminuer le fardeau qui pèse sur nos troupes jusqu'à ce que les miennes le partagent avec elles, vous sentez avec quel plaisir je m'y prêterais... Je m'en occupe
(1) Ranke, Hardenberçjs eigenhàndige Mémoire?}, V, 185-186.
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déjà et je m'empresse de vous domier la nouvelle que le gros de nos troupes va se concentrer du côté de la Franconie. 5» Quatre jours plus tard, le 27 novembre, le roi de Prusse écrivait encore à Alexandre : « J'ose me flatter que mes présages ne m'auront pas trompé et un des plus beaux moments de ma vie sera celui où je pourrai la féliciter sur le plus beau de la sienne (c'est-à-dire celui de la défaite des Français)!... Les mouvements de mes troupes se font avec toute la célérité possible en attendant l'issue de la négociation du comte de Haugwitz, qui cependant ne les paralyse en rien (1). «
L'esprit public suivait les impulsions qui lui venaient d'enliaut : « A Berlin, dit un contemporain, on voyait Napoléon prêt a être cerné de toutes parts pourvu qu'on eût la patience d'attendre la réunion des troupes dirigées contre lui... Tous les militaires attendaient avec impatience l'ordre de marcher contre les Français. Le prince Louis-Ferdinand, « si brillant de courage, d'intelligence et d'ardeur, se réjouissait à l'idée d'avoir bientôt à se mesurer contre eux et formait hautement le vœu de lutter corps à corps avec un des assassins du malheureux duc d'Engbien (2). ?' « Depuis le départ d'Alexandre F', dit un autre écrivain de l'époque, la Reine ne parlait plus que d'abattre le monstre Napoléon (3). 5' — « Il y a ici, rapportait de son côté notre ambassadeur à Berlin, une colonie entière de négociateurs anglais. Un général autrichien, AL de Crenneville, est spécialement chargé d'accompagner le roi de Prusse, lorsque Sa Majesté partira pour se mettre en campagne (4). )'
Après une course assez accidentée à la recherche de Napoléon et après l'avoir manqué en plusieurs endroits, parfois peut-
(1) RANiac, Hardenbergs eigenhi'mdi(]e Memoiren, II, "îW-SâO.
(2) Mémoires d'un homme d'Etat, VIII, 501.
(3) Arxim, Vertraut'' Geschichte, IV, 21.
{%) Archive." du ministère des Affaires Etrangères ; Prusse, 237. (iVe figure pas dans la piil)!ication allemande de Paul Bailleu.) Sur la présence et le rôle desétran- ;{crs à Uc-liii, voir Ra.\kk, II, 353, et III, 198, et les rapports du prince de Metternicli au cotnti; C'ijjorcdo (^novembre 1805}.
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être avec préméditation, M. de Haugwitz le joignit enfin à Briiun, le 28 novembre. Les retards du diplomate prussien avaient été remarqués par Talleyrand qui écrivait : « M. de Haugwitz n'est pas encore arrivé. Sa marche ressemble à la politique de son Cabinet, et l'on peut croire qu'il ne serait pas fâché d'apprendre sur la route quelques événements militaires un peu définitifs... C'est une manière très commode que de se réserver de prendre son texte dans les circonstances du moment (1). "
Arrivé de grand matin, le diplomate prussien était à peine installé dans son logement chez le chef de l'administration du pays qu'il écrivit à Duroc, maréchal du Palais, afin d'obtenir une audience de l'Empereur. Un quart d'heure après, il recevait des mains du grand écuyer, Caulaincourt, l'invitation de se rendre au quartier impérial. Il fut introduit aussitôt auprès de Napoléon. Ce n'était pas pour celui-ci une visite agréable au milieu des poignantes préoccupations d'une bataille formidable dans laquelle allaient se jouer son avenir, sa gloire, sa vie j)eutêtre et, par-dessus tout, le sort de la France. L'Empereur n'avait aucun besoin de ce nouvel élément d'anxiété apporté par la présence de M. de Haugwitz. 11 sentait bien que le messager prussien n'était pas de bon augure. Six jours avant, il avait écrit à Talleyrand : « Si M. de Haugwitz passe à Vienne avant que j'y sois, cherchez à savoir ce qu'il veut. Parlez d'une convention qui aurait été signée le 3 novembre, à ce que disent les Autrichiens, et qui serait pareille en tout à celle du partage de la Pologne; mais la France n'est pas la Pologne. Cela mettra le continent en feu pour plusieurs années, mais personne n'a le droit de calculer pour qui sera le succès. Bref, tâchez de démêler ce qu'il veut (2). »
(1) Archives du ministère des Affaires Etrange res. iTalleyrand à Haiilerive, 27 novembre 1805.)
(2) Correspondance de Napoléon /", XI, V30.
Préparé, comme on le voit, un peu h tout, l'Empereur demanda d'un ton glacial à Haugwilz ce qu'il venait faire dans les camps. L'envoyé prussien répondit qu'il avait pour mission d'offrir la médiation de son souverain. Sans lui laisser le temps d'achever, Napoléon, s'échauffant au fur et à mesure qu'il parlait, répondit avec eniportement : « Je ne vois pas trop comment la Prusse pourrait se charger du rôle de médiateur quand elle a déjà conclu un traité avec les ennemis de la France; quand elle s'est engagée par ce traité à leur fournir un secours de quatrevingt mille hommes. La première qualité d'un médiateur n'estelle pas d'être impartial? Or, vous ne l'êtes pas et vous ne pouvez l'être. Pensez-vous du reste que je sois homme à accepter des propositions présentées sur la poinle de l'épée ou appuyées seulement sur des déclarations comminatoires?... 55
L'Empereur allant et venant dans la chambre, se livrait à l'explosion d'une colère bien légitime. Haugwitz était consterné. Au fond il se souciait peu de l'irritation probablement prévue de son interlocuteur, mais il se demandait ce que Napoléon savait exactement du traité de Polsdam. Se gardant bien d'interrompre, il laissait passer la bourrasque, espérant que, dans ce flot de paroles, il distinguerait la limite des révélalions qui avaient été faites à la France. Bientôt il acquit la conviction, a-t-il dit lui-même, « que Napoléon n'avait que des notions très vagues sur le traité de Potsdam et qu'on s'était borné en somme à lui faire connaître ce qui, dans les stipulations, se rapportait au concours de la Prusse et au nombre d'hommes qu'elle y destinait. «
Fort de cette découverte, Haugwitz, posément, s'appliqua à calmer les accès d'humeur de Napoléon. Il déroula les arguments qui, suivant sa propre expression, devaient lui servir de planche pour arriver aux autres plus épineux (1). Il assura que
(1) Archwes royales prussieimes. etc., II, 412.
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les intentions de la Prusse n'étaient nullement hostiles à la France. Elles avaient pour but d'arriver à une garantie générale en faveur de la paix européenne. Et, si en dernier ressort la paix avec l'Angleterre devait être reculée encore, les puissances du continent garderaient une neutralité absolue tant que durerait la querelle entre les deux puissances maritimes rivales. C'était toucher le point faible de l'Empereur, Haugwitz le constata dans son rapport par ces mots : « Dès ce moment, je fus écouté avec complaisance. « Malgré sa violence apparente. Napoléon s'aperçut parfaitement de l'art avec lequel le négociateur prussien ramena l'entretien sur un terrain favorable, sans toutefois qu'il fut assez habile pour lui en imposer complètement. «M. de Haugwitz, écrivait l'Empereur le même soir à Talleyrand, a mis dans sa conversation avec moi beaucoup de finesse, je dirai même beaucoup de talent ; j'ai cependant conservé l'idée qu'on était incertain sur le parti à prendre (1). " Heureux, comme il l'était chaque fois qu'il apercevait une lueur de pacification générale, Napoléon prolongea durant quatre heures cette conférence devenue presque amicale.
Pourtant, d'autres soins appelant l'Empereur, il proposa l'ajournement de la discussion qui avait lieu au milieu du tapage incessant de tambours et fanfares des régiments eu marche sous les fenêtres de la maison. En le quittant, Napoléon se montra plein d'égards pour M. de Haugwitz. « Etant à pied, raconte ce dernier, j'aurais eu quelque difficulté à rentrer chez moi, si Sa Majesté impériale n'avait eu l'attention de me faire précéder par un de ses chambellans qui prit la peine d'écarter les troupes qui se rendaient en grand nombre dans la direction d'Olmiitz. Je n'étais pas depuis dix minutes de retour chez moi, qu'on m'annonça M. de Caulaincourt. 11 venait me conseiller au nom de l'Empereur de me rendre à Vienne : «H y aura incessam-
(i) Correspondance de Xapoléon t\ XI, 440.
ment, me dit-il, un engagement et Sa Majesté pense que, dans la bagarre qui pourrait en résulter, la sûreté de votre personne risquerait d'élre compromise, elle désire vous proposer un séjour moins exposé que celui où elle se trouve maintenant. « On prit sur-le-champ des dispositions pour me faire avoir des chevaux, et la garde de l'Empereur m'escorta jusqu'à Vienne où je suis arrivé dans la nuit d'hier 31 novembre, w
M. de Haugwilz séjourna à Vienne, pendant que, dans les plaines de la Moravie, se décidait le sort des empires. 11 errait, en quête de nouvelles, d'ambassade en ambassade où il comptait beaucoup de sympathies personnelles. Petit de taille, il avait une physionomie qui prévenait en sa faveur; son regard doux, sa longue barbe soyeuse lui donnaient un peu la tète d'un Christ. 11 aliectait de compléter cette ressemblance par un certain air de penseur illuminé, qu'il était du reste car il aimait à rappeler ses anciennes relations avec Lavaler dont il avait été le disciple et l'ami. Flairant, à certains signes de désaccord parmi les alliés, que le vent venait du côté de la France, il arborait, sans le quitter, le grand cordon de la Légion d'honneur par-dessus son habit (1). Troublé par les intrigues qu'il entrevoyait autour de lui, il ne crut pouvoir mieux faire que de chercher à se glisser comme médiateur arbitre dans les pourparlers qui s'étaient engagés superficiellement entre l'Autriche et la France. Les minisires lui laissaient l'espoir de jouer ce rôle lorsque, le 5 décembre, Taileyrand lui annonça que les deux empereurs d'Autriche et de France s'étaient rencontrés après la bataille d'Austerlitz et qu'ils entendaient décliner toule intervention étrangère. En même temps Napoléon faisait savoir à M. de Haugwitz qu'il désirait le trouver à Vienne lors de sa prochaine arrivée dans cette ville.
La foudre, en tombant, aurait effleuré M. de Haugwitz, qu'elle
(1) Arnim, Vevtraute Geschiclite, IV, 277; Galerie des caractères prussiens, 220 ; P. Ckrtrano, Lettres inédites de Taileyrand, 205.