‹ Napoléon et la paixChapitre 99 sur 148 · LES ANGOISSES DE M. DE HAUGWITZ · texte numérisé non relu

LES ANGOISSES DE M. DE HAUGWITZ

ne lui aurait pas causé plus d'épouvante que ces paroles. Combien en quelques jours s'était retournée la situation de l'envoyé extraordinaire du roi de Prusse! II n'était plus, ni aux yeux de la France, ni aux yeux de personne, le médiateur ou l'allié représentant l'appoint considérable de quatre-vingt mille hommes auxiliaires ou menaçants. Sa force faisait précisément sa faiblesse, car son armée, prête à marcher mais inutile maintenant à ses amis, le compromettait gravement vis-à-vis de Napoléon. Alors qu'au nom de trois armées combinées il avait pensé parler à un empereur des Français intimidé, inquiet, AI. de Hauguitz se trouvait à présent tout seul en face du triomphateur d'Austerlitz, couvert d'une gloire sans pareille dans le monde. La Prusse n'avait plus le concours matériel des troupes autrichiennes et russes, pas même l'appui moral de la convention de Polsdam, celle-ci étant déchirée par le fait des négociations particulières de l'empereur d'Autriche et de la retraile de l'empereur de Russie. Il ne restait à AI. de Haugwitz que l'injonction énigmatique de se tenir à la disposition de Napoléon afin de reprendre une conversation commencée sous de tout autres auspices.

Les conciliabules dont il était exclu et qui avaient lieu entre Talleyrand et les plénipotentiaires autrichiens, la nouvelle d'une longue entrevue entre Napoléon et François II, causaient de vives angoisses à AI. de Haugwitz. L'un ou l'autre ne se laisserait-il pas aller à des indiscrétions dont les conséquences seraient affreuses pour la Prusse? Cette dernière hypothèse, si vraisemblable d'ailleurs, ne manqua pas de se réaliser. AI. de Haugwitz en eut la certitude dès qu'il eut franchi le seuil de la pièce où il fut reçu par Napoléon à Schœnbrunn. Les premiers mots de M. de Haugwitz furent, dit-on, de chaleureuses félicitations sur la victoire d'Austerlitz. Napoléon lui répondit sèchement : « C'est un compliment dont la fortune a changé l'adresse (1). «

(Ij BiG.xox, V, 12.

Après un moment de silence, TEmpereur, ayant l'air de surmonter l'indignation qui le suffoquait, prit la parole et dit : « Monsieur le comte, je vous ai accueilli à Briinnavec les égards dus au ministre d'un grand souverain qui m'avait fait croire autrefois que je pouvais compter sur son amitié... Mais aujourd'hui je connais le traité que vous avez conclu avec les ennemis de la France; je sais que, d'après vos conventions avec eux, vos quatre-vingt mille hommes devaient me tomber dessus si je refusais les propositions que vous êtes chargé de me dicter; je sais aussi qu'il ne vous a pas suffi de vous déclarer mon ennemi, mais que, dans voire acharnement contre la France, vous alliez entraîner avec vous les Etats qui sont sous votre dépendance et l'Europe entière, si vous pouviez y parvenir...» Sortant ensuite de la modération relative dans laquelle il s'était jusqu'alors contenu, il s'écria avec impétuosité : « Et vous, comte Haugwitz, je le sais aussi, vous avez signé ce traité ! » Baissant un peu la voix, il fit un rapprochement entre le moment actuel et la visite de Dolgorouki, la veille d'Austerlilz ; il rappela ironiquement les détails de cette entrevue et s'appesantit de façon particulière sur la témérité qu'on avait eue de lui faire des propositions aussi déshonorantes. Enfin il ajouta qu'il s'expliquait à cette heure l'incroyable hardiesse des Russes qui s'appuyaient, à son insu, sur le traité de Potsdam; et il revenait sans se lasser sur l'énormité des conditions qu'on avait prétendu lui imposer.

Avec une subtilité rare, Haugwitz trouva dans l'exaspération de l'Empereur contre les Russes le thème qui allait lui servir pour excuser la Prusse. Il laissa encore s'exhaler les exclamations indignées que l'Empereur proférait en arpentant le salon en tous sens; puis, profitant de l'instant où Napoléon l'interpellait de nouveau en lui disant : » Comment vous, les Prussiens, avez-vous pu signer ce traité? Et vous aussi vous l'avez signé, » Haugwitz, à ces mots, paya d'une belle audace et

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répartit : «' Oui, je l'ai signé et, s'il était à signer aujourd'hui, je le signerais encore, Sire, avec la certitude que jamais la Prusse n'a pu donner un témoignage plus éclatant de son amour de la paix et de son amitié pour la France que par cette convention de Potsdam. 5>

Devant cette protestation impertinente, l'histoire, une fois de plus, va se trouver en défaut. Elle prête généralement à l'Empereur — et pour beaucoup moins que cela — des procédés violents à l'égard de ses contradicteurs; Haugwitz cependant ne relate même pas qu'une interruption se soit produite quand il prononça ces paroles qui étaient fort imprudentes, vu surtout l'état d'agilation oii se trouvait l'Empereur. Toutefois, entre un Napoléon bouillant de rage ou de fureur à la moindre offense et un autre indifférent à toutes les avanies, on peut en admettre un troisième assez conforme à la réalité, pensons-nous : celui qui ne supportait pas la moindre offense sans la relever congrùment.

S'il n'en fit rien en cette occasion, c'est probablement parce qu'il ne voulait à aucun prix de rupture définitive et bruyante avec l'ambassadeur prussien. C'eût été, croyait-il, précipiter la guerre avec la Prusse qui, selon les apparences, ne cherchait qu'un motif quelconque à la levée de boucliers qu'elle avait résolue depuis longtemps. D'autre part, grand dilettante des choses de l'intelligence, observateur compétent de ceux qui travaillaient sous ses yeux, il applaudit peut-être en lui-même à la présence d'esprit, à l'aplomb du diplomate qui était en assez fâcheuse posture vis-à-vis de lui. On se rappelle qu'après l'entrevue de Briinn, il n'avait pu s'empêcher de témoigner à Talleyrand son admiration pour l'habileté de M. de Haugwitz. Il mit sans doute une certaine curiosité à voir comment cet homme allait se tirer de ce mauvais pas.

L'envoyé prussien put donc continuer son discours à son aise. Il imagina alors d'affirmer que la Prusse s'était interposée justement pour réduire les prétentions exagérées de la Russie. « Et

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le Roi, ajouta-t-il, en prenant ce rôle de négociateur de la paix, voulait qu'après vous être couvert de toutes les gloires vous eussiez encore celle de donner au monde un exemple de modération qui porterait à son comble l'admiration qui vous est due. 5' Sceptique et dédaigneux de la flatterie, Napoléon qui s'apaisait petit à petit fit deux ou trois fois le tour de la chambre, puis, s'approchant du ministre prussien, il lui dit : « Comte Haugwitz, la Prusse eu se joignant à mes ennemis m'a jeté le gant; il faut bien que je la relève. La conduite qu'on a tenue chez vous envers mon ambassadeur m'a avili aux yeux de ma nation. Mon cœur me dit tout cela et en même temps ma tête y répond et me demande à quoi conduira cette guerre avec la Prusse? Pourquoi deux nations faites pour s'aimer et s'estimer réciproquement doivent-elles se combattre et charcuter dans leurs propres entrailles? 5?

Hauguitz, appuyant sur cette corde, évoqua tout en forçant le ton les petits services occasionnels que la Prusse avait pu rendre à la France, surtout depuis que Napoléon tenait les rênes du gouvernement. « Oui, reprit l'Empereur, le Roi a été le premier à reconnaître ma dynastie; c'est un souvenir de nature à effacer beaucoup de griefs; mais c'est trop tard. Je crains bien que ce ne soit trop tard car il faut que je vous dise qu'à la minute où nous parlons, M. de Talleyrand a déjà peut-être signé le traité de paix avec l'Autriche. En ce cas j'ignore quelles seront nos relations futures, v

Ces dernières paroles seraient inintelligibles si l'on ne savait que les négociations avec l'Autriche roulaient également sur la propriété du Hanovre (1). Les diplomates autrichiens, en compensation des pertes qui leur étaient infligées, sollicitaient la cession de l'Electorat au bénéfice d'un archiduc, parent de François II. Napoléon se demandait donc si cette attribution de l'Electorat, pour le cas où elle serait faite, ne lui vaudrait pas la

(1) P. Bertrand, Lettres inédites de Talleyrand à yjapoléon, p. 216.

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