Vandal, I
Tandis que Lobanof était chez Napoléon, Alexandre et Frédéric-Guillaume avaient une conférence avec Budberg et Hardenberg. « On forme des plans gigantesques », dit le Roi, « pour tâcher d'éviter le coup qui nous menace, et on se flatte qu'en cajolant Bonaparte sur différents points qu'il affectionne beaucoup, on parviendra à sauver plus facilement nos intérêts communs. Mais ce ne sont encore que des idées générales, dont on a cependant fait part au maréchal Kalckreulh pour qu'il puisse adroitement en faire usage ». Hardenberg proposait de partager la Turquie européenne entre la France, l'Autriche, la Russie, les rois de Naples et de Sardaigne, et de rétablir la Pologne. Il était question du rétablissement d'un royaume de Pologne moyennant la rétrocession des provinces ôtées à la Pologue par le dernier partage, exception faite pour le département de Posen et Dantzig et Thorn, qui resteraient à la Prusse et pour ce qu'il faut pour les communications nécessaires à la Russie. Le roi de Saxe devait devenir roi de Pologne. La Prusse devait céder les provinces de Westphalie et de Baireuth, acquérir la Saxe et la Lusace, et conserver toutes ces provinces allemandes. Hardenberg revenait encore une fois, dans un mémoire du 29 juin '. à son projet « gigantesque », comme le disait le roi de Prusse, à son plan plein de « cynisme inconscient» (Driault), qui devait donner à la Prusse la Saxe convoitée depuis longtemps, couper la Pologne, déjà démembrée et rendre la Prusse détruite plus puissante qu'auparavant. C'était un spectacle vraiment unique que cette Prusse anéantie, sans force et sans importance, et voulant grâce aux seuls efforts de son allié, occuper une situation plus brillante encore. C'était un plan ingénieux dans ce sens qu'il indiquait les deux points principaux (la Pologne et la Turquie qui allaient être discutés à Tilsit et qu'il leur attribuait l'importance qu'on allait leur donner là-bas. Hardenberg proposait encore un nouveau changeaient, trois nouvelles alternatives, relativement à la Pologne, mais qui toutes devaient laisser au roi de Prusse la
L Bailleu, Verhaudlungen. Deutsche Rundschau , 1902, t. 110, p. 3o, n" i. Ranke. III, 461-2; i93-4.
domination sur toute la Pologne ou sur une certaine partie de ce pays '. Ces plans n'avaient aucune valeur pratique pour l'instant, la Prusse n'allait pas être considérée comme parti égal contractant et Hardenberg allait être absolument écarté. Si on laissQ de côté les revendications purement prussiennes, on trouve pourtant dans ce plan de Hardenberg une solution des ambitions françaises et russes, qui lipiurera dans le traité et qui ne pouvait pas rester sans influence sur l'esprit d'Alexandre.
Le tsar voulait au début, sous cette influence, faire une paix « avec loyauté », « une paix solide et honorable ». La Russie devait rester intacte, le roi de Prusse allait être rétabli, le Mecklenbours' rendu à son souverain, les rois de Naples et de Sardaigne devaient recevoir des indemnités. La relation de Lobanof produisit son effet et modifia sa résolution. La perspective d'étendre ses frontières jusqu'à la Yistule, quoique abandonnée par lui, charmait son esprit. Les appétits s'étaient réveillés. Dans une note qui peut bien être le résumé de sa conversation avec Budberg, il exprime le désir de prendre le district de Memel pour Jéver, bien qu'il pense en même temps que le roi de Prusse doive recevoir comme compensation trois villes hanséatiques et peut-être même quelques districts de la Pologne russe -.
Lorsque Duroc arriva à Pictupunen pour s'entendre au sujet de l'entrevue où devaient avoir lieu ces négociations " de souverain à souverain, » tant désirées de part et d'autre, Alexandre était déjà prêt à voir Napoléon. Il s'était décidé à abandonner son allié, dont la cause était absolument perdue et à tirer tout ce qu'il pourrait de l'entrevue. Plus tard il devait dire : ù J'écoutais tout ce qu'il lui plaisait de me dire là-dessus avec une profonde attention, bien décidé à en profiter dans l'occasion, et j'espère en effet avoir acquis depuis lors quelque expérience pour ce qui nous reste à faire 3 ». 11 était déjà prêt à profiter; ce n'est pas lui qui devait '■'tre la dupe de cette entrevue, il se montrait un diplomate: