CHAPITRE VI
l’ambassade d’auguste de talleyrand
L’année 1810 vit arriver, pour la seconde fois, Watteville, avoyer de Berne, aux fonctions de Landammann. Les talents qu’il avait montrés dans la conduite des affaires militaires en 1805, et tout récemment, lui avaient attiré dans le pays une légitime popularité.
Cette année promettait d’être tranquille, après le bruit qui venait de marquer la précédente. Napoléon restait le maître du continent. L’Angleterre, atteinte par la défaite de l’Autriche et le désastre de Walcheren, ne luttait plus qu’en Espagne, où la guerre se poursuivait lointaine et peu connue. L’Empire touchait à son apogée et l’Empereur épousait une archiduchesse de la maison d’Autriche.
A l’occasion de ce mariage, d’Affry fut envoyé à Paris, avec les compliments de la Confédération. Mais il était encore chargé de traiter quelques questions relatives à la capitulation militaire de
1803, et à la nomination d’un colonel général des Suisses qu’on souhaitait pour Berthier. D’Afîry partit le 12 mars de Fribourg, accompagné du lieutenant-colonel de Diesbach.
Cet heureux accord fut un moment troublé par l’incident Zellweguer.
Parmi les députés désignés pour siéger à la Diète, se trouvait le Landammann d’Appenzell, Zellweguer. En 1802, il comptait parmi les oligarques. Depuis, il s’était rallié au régime de 1803. Toutefois, comme on l’a vu plus haut, ses relations avec le docteur Schneider et de vagues sympathies pour l’Autriche l’avaient de nouveau rendu suspect à nos yeux.
Sur la demande de notre gouvernement, Talleyrand écrivit au Landammann : « Il ne serait pas convenable que M. Zellweguer, compromis dans les affaires du docteur Schneider, vînt à la Diète comme député du canton d’Appenzell. Le ministre m’observe qu’une personne impliquée dans une affaire aussi grave, qui a eu en Europe tant d’éclat, qui a donné lieu même en Suisse à de si nombreuses poursuites, ne peut être admise à la Diète. Sa Majesté me donne donc Vordre de demander que ce député ne s'y rende pas... » Et comme le canton avait encore le temps de faire une élection complémentaire, il ajoutait : « Je prie Votre Excellence d’avoir la bonté de me faire une réponse qui assure à Sa Majesté que le canton d’Appenzell a rempli ses vœux. » (Au Landammann, 16 mai 1810.)
Watteville répondit d’abord pour protester, puis
chargea d’Afïry, qui était à Paris, de protester auprès du ministre. « Les droits de la Diète, comme autorité suprême de la Confédération, la souveraineté des Cantons que le médiateur a garantie, serait compromise de la manière la plus fâcheuse. Et qui de nous ne sentirait pas vivement ce coup porté à ce que nous sommes accoutumés de chérir pardessus tout : l’honneur national et notre indépendance. » (Landammann à d’Afîry, du 18 mai.) D’Afîry eut beau s’entremettre. Il fallut obéir. Zellweguer ne parut pas à la Diète de 1810.
Elle s’ouvrit à Berne, le 4 juin, au milieu d’une grande affluence, dans laquelle, avec le corps diplomatique et les autorités locales, figuraient de nombreux étrangers de distinction. Ils profitaient de la paix pour voyager et les journaux signalaient leur passage à Berne, à Lucerne, à Zurich et ailleurs. La Suisse commençait à jouir de cette faveur qui a grandi depuis et contribué à sa prospérité.
Dans son discours d’ouverture, le Landammann félicita le pays d’avoir vu sa neutralité respectée pendant la guerre. Et il dit : « L’auguste union de l’Empereur des Français avec une archiduchesse d’Autriche est pour la Suisse, comme pour tout le continent, la garantie d’une longue tranquillité. » Etait-ce bien sûr? Tout le monde alors le croyait ou affectait de le croire.
D’autres discours furent prononcés dans le même sens par Secretan (Vaud), Aloïs Reding et l’ancien Landammann Glutz, de Soleure. Glutz dit notamment :
« L’orage nous environnait. L’empereur Napoléon
sut l’éloigner de nos frontières. Ses victoires ramenèrent bientôt le calme en Europe. L’alliance qu’il vient de contracter est pour le continent un garant de la paix et, pour nous, celui de notre tranquillité. ))
Talleyrand a raison d’écrire : « Les discours des députés à la Diète furent tous dans le meilleur esprit. Ils exprimèrent unanimement le bonheur et la paix dont la Suisse avait joui depuis l’année précédente. Ils témoignèrent l’attachement de tous les Gantons à l’Acte et regardèrent l’union nouvelle de l’Empereur comme devant assurer la paix du continent et la tranquillité de la Suisse (1). »
La Diète qui s’occupa presque uniquement de questions d’affaires : monnaies, affaires commerciales, interdiction des marchandises anglaises, etc., eut également à s’occuper du pont de Huningue.
On a vu que nous manquions d’un pont sur le Rhin entre Bâle et Strasbourg, et que la difficulté d’emprunter celui de Bâle, à cause de la neutralité helvétique, avait décidé Napoléon à jeter un pont devant Huningue. La tête du pont devait être prise sur le territoire de Bâle.
Le 17 juin, Napoléon demanda à la Diète d’autoriser le canton de Bâle à lui céder la portion de terrain nécessaire. Elle y consentit, le 25, et le gouvernement du canton de Bâle, « pour donner à Sa Majesté l’Empereur des Français une preuve de son empressement à concourir à tout ce qui peut lui
(1) « Résumé des travaux de l’année 1810. » — A. E., t. 489.
être agréable et désirant acquérir un nouveau titre à la continuation de sa haute bienveillance », accorda le terrain demandé au lieu dit du Marquisat. Une convention en bonne et due forme fut signée à Berne le 10 juillet, entre Auguste de Talleyrand et le bourgmestre de Bâle, Sarazin, député par le canton (1). Elle fut approuvée par l’Empereur et ratifiée le 7 août. Mais le pont ne fut pas construit, et après le siège de 1815, les défenses de Huningue ayant été détruites, la petite ville perdit toute importance.
La Diète vaquait paisiblement à ses travaux lorsqu’elle fut attristée par la mort soudaine du comte d’Afîry.
Sa mission terminée, l’ancien Landammann avait quitté Paris le 20 juin. Il venait d’arriver à Fribourg, lorsqu’il fut emporté brusquement le 26. Il avait soixante-sept ans. Ce deuil fut ressenti dans tout le pays. On pouvait reprocher à d’Afîry sa condescendance pour les volontés impériales, mais par la haute probité de son caractère, la dignité de sa vie, l’attachement qu’il portait à la France où sa famille avait servi avec tant de fidélité, il était digne de tous les regrets (2).
Si sa dernière mission n’avait pas eu tout le succès qu’on en attendait, du moins elle avait obtenu que le titre de colonel général des Suisses
(2) Voir Moniteur du 13 juillet. — D’Afîry laissait plusieurs enfants. Son fils aîné, Charles, chef de bataillon au 3® régiment suisse, fut promu peu après colonel du 4®.
fût reporté sur Berthier. La charge lui fut conférée par un décret impérial du 10 juin.
Le prince de Neufchâtel, devenu par surcroît prince de Wagram, était-il l’homme qu’à défaut du comte d’Afîry, Napoléon eût choisi pour être Landammann permanent de la Suisse? Berthier, dans sa vanité, pouvait le croire. Quelques historiens l’ont cru (1). On n’en peut rien savoir et l’histoire n’a pas à s’attarder aux conjectures.
C’était d’ailleurs le moment où de nouvelles craintes hantaient les cerveaux helvétiques.
La Hollande venait d’être réunie à l’Empire français (10 juillet 1810), et le bruit courait que la Suisse était menacée du même sort. Talleyrand déclare qu’il avait encore à combattre ces appréhensions qu’il fallait attribuer, soit au voisinage, soit aux entraves que rencontrait le commerce, soit à la difficulté persistante de porter les régiments au complet,
La Suisse n’avait rien à craindre, mais le danger sembla passer auprès d’elle. Les derniers mois de 1810, remplis par les tracasseries du blocus, furent encore marqués, et d’une façon retentissante, par l’occupation du Tessin par des troupes italiennes (30 octobre), et par l’annexion du Valais à l’Empire (12 novembre).
L’occupation du Tessin n’était qu’une mesure
(1) Dr Hilty. « ... On dit que, depuis 1809, Napoléon nourrit le projet de, faire de Berthier, colonel général des Suisses, un Landammann permanent... » {Ouvrage cité, p. 307.) La conjecture est ici doublée d’une erreur, puisque la nomination de Berthier est de
fiscale, inspirée brusquement par les exigences du blocus continental et destinée à empêcher la contrebande (1). Au contraire, l’annexion du Valais était comme le dernier terme, et inévitable, de la politique suivie par Napoléon dans ce petit pays.
On se souvient qu’après avoir fait partie de la République helvétique, en '1798, le Valais était devenu, en 1802, un Etat indépendant sous la garantie des trois Etats voisins. Il n’en restait pas moins troublé, comme auparavant, par la rivalité qui divisait le haut et le bas Valais, et cette agitation était entretenue par le clergé, tout-puissant dans la vallée supérieure du Rhône.
Napoléon apportait une attention particulière aux affaires du Valais à cause de la route du Simplon. Il lui semblait que, depuis quelques années, ces affaires allaient de mal en pis et qu’il lui devenait nécessaire de prendre la tutelle de la république valaisane comme il avait pris celle de la Confédération helvétique.
Le 18 février, il écrivait à Champ agny : « Monsieur le duc de Cadore, remettez-moi sous les yeux le traité que j’ai fait avec le Valais et qui est relatif à la situation de ce pays. Il paraît qu’il est mal gouverné et qu’il marche très mal. »
Le ministre répondit, dès le 15 mars, par un rapport clair et intéressant qui exposait la constitution de ce petit pays et retraçait l’histoire de nos relations avec lui depuis son occupation par le général Turreau.
(1) On en verra les détails au chapitre suivant où j’ai rassemblé te ut ce qui est relatif au blocus continental.
Le gouvernement était représenté par une Diète, formée de députés élus par dizains. La Diète nommait un grand bailli et deux conseillers d’Etat. Le grand bailli présidait aux relations extérieures, politiques et commerciales de la petite république. Les deux conseillers d’Etat qui l’assistaient étaient préposés aux diverses parties de l’ordre public.
Malgré la simplicité de cet organisme politique, le pays était constamment troublé et l’entretien de la route du Simplon fut négligé.
« Dans une telle position, concluait Ghampagny, et puisque Votre Majesté a le droit de faire passer ses troupes en Valais, d’y avoir les établissements et les magasins nécessaires à leur subsistance et de se charger de la défense du pays, cet Etat ne jouit plus que d’une indépendance nominale. Un tel partage de souveraineté semble conduire le Valais à de plus grands changements. Il lui faut un gouvernement ferme, éclairé, protecteur. Il ne peut se le donner à lui-même et il ne pourra l’obtenir que par la bienveillance et sous les lois de Votre Majesté (1). »
Nous avions là-bas, depuis 1806, un chargé d’affaires intelligent et actif, Derville-Maléchard. L’Empereur le fit venir à Paris pour le mettre en rapport avec le ministre et lui fournir tous les renseignements nécessaires. Derville lui remit, en effet, une note très complète sur les principaux personnages du pays, leur conduite, leurs dispositions à notre égard, etc. C’étaient, particulièrement : le
(1) A. E. Valais. Rapport sur les traités de la France avec le Valais et la situation du pays, t. IX.
grand bailli, de Sepibus; le président de la Diète, Stockalper; quelques notables comme Augustini, ancien grand bailli ; de Rivaz, ancien préfet du canton sous T Helvétique; Pittiet, jurisconsulte, ancien préfet sous Turreau ; enfin l’évêque de Sion, Preux, « esprit modéré, mais faux, qui tremble devant un clergé séditieux et devant un chapitre imbu des plus pernicieuses doctrines, et qui a, par sa fausseté et sa faiblesse, compromis plusieurs fois la tranquillité publique et l’autorité du gouvernement. »
La réunion semblait décidée, dès la fin de juillet. L’Empereur écrivait le 25 à Ghampagny :
« Préparez un rapport dans lequel vous retracerez la mauvaise organisation du Valais, qui a donné lieu à sa conduite équivoque pendant la guerre, les ridicules prétentions du haut Valais qui veut subjuguer le bas, et se rendre souverain du pays, parce que le bas Valais est plus riche et plus éclairé... Faites connaître que les dispositions que j’ai faites dans le Valais, l’année dernière, étaient surtout pour que la Suisse restât indépendante, et afin de m’assurer le passage du Simplon. Etc. » [Correspondance, t. XX.)
Mais cet homme extraordinaire ne laissait rien au hasard. Il agissait avec la même méthode et avec le même soin qu’en 1802. Il manda à Paris une petite consulte valaisane, comme il y avait appelé des députés helvétiques. Elle arriva le 15 août. Elle était composée de six personnes, auxquelles s’était joint l’évêque, et l’Empereur
l’aboucha avec le sénateur Rœderer, assisté d’un conseiller d’Etat et d’un maître des requêtes.
On débattit de part et d’autre les intérêts du pays et ceux de l’Empire, dans ses relations avec le royaume d’Italie. On persuada aux délégués que le Valais ne trouverait de repos et de félicité que dans sa réunion avec l’Empire, et c’est ainsi que fut préparé le décret impérial, rendu à Fontainebleau, le 12 novembre 1810, qui faisait du Valais, réuni à l’Empire, le département du Simplon.
Le général de division César Berthier, frère du prince de Neufchâtel, était désigné depuis plusieurs semaines pour prendre possession du pays, en qualité de commissaire général. On mit à sa disposition un corps de 1 200 Portugais, venus de Genève, et environ 1 500 hommes, tirés des dépôts du Piémont. Il entra dans Sion, le 14 novembre, avec cet effectif imposant, et y fut reçu avec joie. La réunion du pays fut accueillie par des fêtes et des banquets, à Sion, à Brigue, à Martigny et ailleurs.
Il fut décidé qu’une députation serait envoyée à Paris « pour porter au pied du trône de S. M. l’Empereur et Roi, au nom de ses fidèles sujets du Valais et de leur gouvernement, l’hommage de leur soumission respectueuse et de profond dévouement et y joindre l’expression de leur reconnaissance pour tous les bienfaits que Sa Majesté a répandus sur eux, et pour la bienveillance précieuse qui a caractérisé son entrée en possession du Valais ».
Voilà comment naquit le département du Simplon, qui n’était pas d’ailleurs destiné à une longue existence. Sa naissance fut officiellement annoncée au Landammann par une lettre du comte de Talleyrand, et le Landammann en fit part aux Cantons dans une circulaire du 17 novembre (1).
L’événement surprit la Confédération sans la blesser. En fait, le Valais ne lui appartenait pas; elle n’était pas atteinte. Il n’en fut pas de même pour le Tessin. L’occupation du Tessin lui enlevait ces bailliages italiens qui lui étaient rattachés depuis le début du seizième siècle (1512). Le coup était inattendu. Il fut profondément ressenti. Il eut de fâcheuses conséquences.
Jusqu’alors, en dépit de nuages passagers, l’accord s’était maintenu dans les relations de Napoléon avec la Suisse. Cet accord fut rompu. En apparence, il subsista. Au fond, l’affaire du Tessin pesa comme un malaise. Elle souleva d’incessantes récriminations, elle se compliqua des souffrances du blocus. En 1813, elle contribua au divorce.
Aussi bien, l’effet fut immédiat. Dès le lendemain de l’occupation, le Landammann écrivait à Talleyrand :
« Monsieur le comte, un corps de troupes ita-
(1) Le nouveau département ne comptait que 126 000 habitants. Il avait pour chef-lieu Sion; pour arrondissements Brigue et Saint- Maurice. Il faisait partie de la 7® division militaire (Grenoble).
Après l’administration provisoire de César Berthier, il eut pour préfet Derville-Maléchard, remplacé en 1813 par le comte de Rambuteau. En 1814, il nous échappa. En 1815, il forma un des trois nouveaux cantons de la Confédération.
liennes est entré le 31 octobre sur le territoire suisse, à Lugano, principale ville du canton du Tessin... J’essayerais en vain d’exprimer à Votre Excellence la surprise, la consternation et la douleur dont mon âme est saisie.
« Dès ce moment, l’alarme va se répandre en Suisse, et que puis-je dire aux Gantons pour les rassurer? L’affection de Sa Majesté est pour eux le plus précieux des biens. J’ose dire encore le mieux mérité. Mais des mesures de rigueur aussi imprévues altèrent la confiance, et jettent dans les esprits l’inquiétude et le désespoir. Etc. » (Du 3 novembre.)
Il revint à la charge, dans une note destinée à combattre les raisons qu’on aurait pu alléguer pour justifier la mesure. Et, ce qui était plus grave, il voulait convoquer une Diète extraordinaire pour la saisir de la question. L’ambassadeur parvint à l’en dissuader. « Craignant réchauffement des esprits, écrit Talleyrand, je l’engageai fortement à ne pas la réunir avant d’avoir reçu une réponse de Sa Majesté. »
Mais cette réponse n’arriva pas, et c’est sur l’agitation causée par cette affaire et sur les difficultés soulevées par l’application du blocus que finit l’année 1810.
Hî
L’année 1811 apporta au canton de Soleure la prérogative de fournir le Landammann. Ce fut Henri Grimm de Wartenfels.
Grimm était d’une des premières familles du canton. Homme infiniment estimable, et d’une droiture parfaite, mais d’un caractère timide, il se sentait gêné par ses hautes fonctions. D’autant plus que le parti « bernois )), comme dit Talleyrand, lui faisait un grief d’avoir pris la place de l’avoyer Glutz, l’ancien Landammann, qu’on espérait revoir aux affaires.
Ce fut en vain que notre ministre s’était flatté de tenir Grimm en lisière (1). Le brave homme se laissa circonvenir par Berne et Zurich, et absorber, en quelque sorte, par l’affaire du Tessin. Aucun Landammann n’a, plus souvent que lui, écrit à Napoléon. Mais ses lettres ne poussaient que la même note, plaintive et larmoyante. Elles n’étaient pas faites pour attendrir Napoléon.
Dès le 4 janvier, Grimm lui écrivait pour lui faire part de son entrée en fonctions. Et le 5, il lui écrivait encore pour l’entretenir du Tessin. Il lui disait :
« Sire, je trouve, en entrant en charge, les Cantons dans l’inquiétude et la douleur, à cause du
(1) (( J’ai cru pouvoir profiter de l’embarras où il est pour le mettre entièrement dans la dépendance de l’ambassadeur de France, et empêcher qu’étant neuf dans les affaires, il ne se laissât diriger par M. Mousson, qui, lui-même, pourrait être influencé par MM. les Landammanns de Berne, de Zurich ou par leur parti...
« J’ai donc dit à M. Grimm que, dans la place qu’il allait occuper, son principal objet devait être de ne jamais s’écarter de l’Acte de médiation, de l’acte fédéral, ni du traité d’alliance avec la France; que, pour le bonheur de la Suisse, je lui demandais de ne jamais prendre de parti, ni de faire la plus petite démarche, sans m’en avoir prévenu auparavant. Etc. » (Au ministre. Du 11 décembre. A. E., t. 490.)
silence de Votre Majesté impériale et royale sur les demandes qui lui ont été adressées par mon prédécesseur. Deux mois se sont passés, et la Suisse n’a point eu la satisfaction de voir rappeler les troupes qui occupent une partie de son territoire. Les maux produits par la gêne des manufactures et du commerce ont reçu du soulagement ; mais, à cet égard encore, la Suisse sollicite sur plusieurs points essentiels des dispositions favorables.
(( Si Votre Majesté impériale et royale attache quelque prix à voir la Confédération tranquille et heureuse; si Elle prend plaisir à notre respect et à notre dévouement; si ses bienfaits précédents et notre reconnaissance nous ont donné des droits à sa généreuse affection, Elle daignera enfin exaucer nos prières. Etc. »
En même temps, comme Watteville, Grimm parlait de convoquer une Diète extraordinaire, demandée par les cantons de Zurich et d’Uri. Talleyrand combattit encore cette idée. Pourquoi? Il l’explique judicieusement au ministre.
« La Suisse est inquiète, désolée, mais elle est tranquille. Je ne crois pas qu’une Diète extraordinaire puisse avoir de grands inconvénients. Mais il me semble que, dans des moments où le peuple des petits Cantons est malheureux, il vaut toujours
mieux éviter les Landes gemeinde, qu’il ne faut
quelquefois qu’une mauvaise tête pour échauffer. Etc. )) (Du 23 janvier.)
Mais aux cantons de Zurich et d’Uri s’en joi-
gnirent quelques autres : Schwitz, Appenzell, Glaris. La Diète devint inévitable.
Grimm cherchait à gagner du temps, pour connaître les intentions de l’Empereur au sujet du Tessin. Le 28 janvier, il lui adressa une nouvelle lettre qu’il fit porter par son neveu, le colonel de Sury.
« A Sa Majésté Impériale et Royale,
« Sire,
« Mon devoir et les instances des Cantons confédérés m’obligent à faire encore une démarche pour toucher le cœur de Votre Majesté et désarmer des rigueurs que la Suisse ne peut expliquer et qu’elle souffre sans les avoir méritées.
« La cause de notre sollicitude croissante, de notre vive et profonde douleur, c’est l’occupation militaire du canton du Tessin. C’est aussi l’objet des instances respectueuses que je me permets encore d’adresser à Votre Majesté Impériale et Royale. »
Il rappelle encore la détresse commerciale et annonce qu’il se voit réduit à la convocation d’une Diète extraordinaire.
« Je conjure Votre Majesté Impériale et Royale de m’épargner la douleur de déclarer aux Cantons que ma voix n’a pu arriver jusqu’à leur Médiateur et que toutes mes instances respectueuses ont été inutiles. Daignez, Sire, prévenir qu’une Diète ne se rassemble sous d’aussi tristes auspices pour déplorer l’insuffisance des soins de son premier magistrat, la position nouvelle d’un de ses cantons et le malheur
de la Suisse entière qui paraît oubliée par la même Puissance à l’ombre de laquelle elle aimait à se sentir heureuse et tranquille.
« Encore une fois, Sire, au nom de Votre Grandeur et de vos bontés dont ma patrie est, depuis huit ans, un monument remarquable, n’abandonnez pas un peuple fidèle et daignez lui donner un gage de confiance et d’affection en retirant vos troupes du Tessin... »
Sans s’émouvoir autrement. Napoléon fit remettre au colonel de Sury la lettre suivante :
« Monsieur le Landammann, je trouve dans les sentiments que vous m’exprimez, en arrivant à la première magistrature de la Suisse, les mêmes dispositions et le même bon esprit qui ont animé vos prédécesseurs. La Confédération obtiendra toujours de moi les mêmes sentiments d’intérêt et d’amitié. Elle a, sous les administrations précédentes, conservé sa tranquillité. Je désire qu’elle continue d’en jouir par l’effort de vos soins. Le maintien de la paix intérieure est un dépôt qui vous est confié et il est le plus grand bien que puisse attendre de vous un peuple dont les intérêts me seront toujours chers.
« Sur ce, je prie Dieu, monsieur le Landammann, qu’il vous ait en sa sainte et digne garde.
« Au palais des Tuileries, le 5 février. — Napoléon. )) [Correspondance, t. XXL)
Comme on le voit, du Tessin, pas un mot. Au sujet de ses intentions sur le pays, le ministère n’était guère plus avancé que le Landammann. Dans une note à Talleyrand, Champagny écrivait :
« L’Empereur s’explique peu sur l’occupation du Tessin. Cependant, j’ai pu juger que Sa Majesté regardait cette affaire comme devant être l’objet d’une négociation et que l’évacuation du pays ne pourrait avoir lieu qu’autant que la Suisse donnerait des garanties suffisantes pour prévenir le retour des abus qui ont mis le gouvernement italien dans le cas d’y envoyer quelques troupes.
« Je me suis exprimé à peu près dans ce sens à M. de Maillardoz. Vous pouvez tenir le même langage, mais d’une manière vague, générale, qui n’ait aucun caractère officiel. Il n’y a jamais d’inconvénient à répondre aux questions qui vous sont confiées ( ?) que vous ne connaissez pas les intentions de l’Empereur. » (Du 9 février. A. E., t. 490.)
Sur ces entrefaites, eut lieu la naissance du roi de Rome (20 mars 1811). La nouvelle en fut apportée à Berne par un courrier extraordinaire qui arriva le 24, et l’ambassadeur la communiqua aussitôt au Landammann. Elle fut accueillie à Berne, à Soleure et ailleurs par des salves d’artillerie, des messes d’actions de grâces, des discours et des fêtes où débordait une allégresse plus bruyante sans doute que sincère.
Le bon Grimm ne manqua pas cette occasion d’envoyer de sa prose au médiateur. Il lui écrivit, le 2 avril :
« Sire, à chaque époque de gloire et de bonheur qui signale le règne de Votre Majesté Impériale et Royale, la Confédération suisse éprouve le besoin de Vous présenter ses félicitations avec
l’hommage de son dévouement et de son respect...
(( Les Gantons suisses partagent l’allégresse de Votre Majesté. Ils voient, avec la plus vive satisfaction, cette grande dynastie impériale, œuvre de la victoire et du génie, recevoir désormais des lois immuables de la nature la sanction de sa durée et de sa stabilité. Puissiez-vous, Sire, voir toutes vos espérances réalisées dans cet auguste enfant, et vous féliciter de ses vertus comme luimême s’enorgueillira du nom de son père. Etc. )>
Il fut décidé qu’une députation irait porter à Paris les félicitations et les souhaits du pays. {Beglücks wündschund' s Gesandschaft.) Elle était composée de Reinhard, de Michel von Elue et de Muller-Friedberg, avec le chevalier de Besenval comme secrétaire. Elle était l’expression fidèle et comme l’image même du pays. Reinhard en représentait l’aristocratie commerciale ; Michel von Elue, d’Unterwalden, l’oligarchie et les petits Gantons; Muller-Eriedberg les doctrines unitaires et démocratiques.
Quant au chevalier de Besenval, de Soleure, il représentait le canton directeur. « Il est, écrivait Talleyrand, d’une très ancienne famille connue en France. G’est un jeune homme qui passe pour avoir de l’esprit et du talent. Son frère, le baron de Besenval, est marié à Paris, où il réside. )) Il aurait pu ajouter qu’il était de la famille de ce spirituel baron de Besenval, qui avait été colonel général des Suisses sous Louis XVI, et qui nous a laissé des Mémoires si intéressants pour l’his-
toire de la Cour, à la veille de la Révolution (1).
La députation n’avait pas d’autres instructions. C’est la Diète extraordinaire qui lui en donna.
Celle-ci, qui se réunit le 17 avril, ne siégea qu’une semaine. Elle tomba unanimement d’accord sur les deux points suivants, à savoir : qu’on adresserait à l’Enapereur des représentations respectueuses au sujet du Tessin et de l’évacuation du pays; 2° qu’on prendrait toutes les mesures qu’il pourrait demander pour combattre la contrebande qui s’exerçait par les débouchés des Alpes et par le Tessin. Reinhard fut officiellement chargé de débattre auprès de l’Empereur, avec la question du Tessin, celle des intérêts commerciaux du pays, et, pour cette mission particulière, il reçut le titre et les pouvoirs d’envoyé extraordinaire de la Confédération (23 avril).
La Diète annuelle ne s’en réunit pas moins à Soleure, le 3 juin.
Les sentiments qui avaient fermenté pendant ces derniers mois ne pouvaient manquer de s’y faire jour. Aussi, les discours laissèrent-ils percer quelque mécontentement. Par exemple, celui du député de Zug, Sidler, était destiné à faire un singulier tapage.
Il était anodin pourtant. Et le comte Auguste n’y avait pas vu tout ce qu’allait y découvrir son maître.
(1) Sur le baron de Besenval et ses Mémoires, peu respectueux d’ailleurs pour l’ancienne monarchie, voir un article de Sainte- Beuve, Lundis.
Notre ministre disait, de la séance d’ouverture :
« Les députés des petits Gantons ont parlé des efforts que l’on devait faire pour sauver le Tessin. Celui de Zug, M. Sidler, jeune homme qui sort de l’académie (sic) de Gœttingue, a dit, dans son discours, d’un ton d’écolier qui a fait rire les spectateurs et embarrassé les députés :
« C’est à l’occasion du serment que nous allons « prêter qu’il est important de rappeler l’énergie, (( le courage et l’union de nos ancêtres. Un pour (( tous, tous pour un, doit être toujours la devise « des Suisses, surtout dans un moment où nous « voyons une partie de notre territoire occupée par « des troupes étrangères. Notre canton est petit, mais « quelque petit qu’il soit, il est prêt à faire tous les « sacrifices que pourraient exiger l’indépendance, « la liberté et l’intégralité de la commune patrie... »
(( Le député de Schwitz, M. de Reding, a parlé avec ménagement, mais avec assez de force, de l’occupation du Tessin.
« Le député d’Argovie (Feltzer), un des orateurs de la Diète les plus distingués, a dit :
« C’est avec des sentiments de crainte et d’espé- « rance que j’élève aujourd’hui ma voix dans cette « enceinte. Gomment ne craindrions-nous pas, « quand une foule d’événements mémorables qui « se passent sous nos yeux nous prouvent à chaque « instant l’instabilité des choses humaines? Gom- « ment ne craindrions-nous pas, quand nous voyons « des troupes étrangères occuper une partie de (( notre territoire?... »
(( Le député de Saint-Gall, après avoir parlé, d’une manière très mesurée, de la position du Tessin, a fait un tableau très étendu des conséquences funestes que pouvait amener la gêne du commerce...
« Le député du Tessin a fait un discours modéré et touchant... MM. Jes Landammanns de Berne et de Lucerne ont fait des phrases sans rien dire. M. Grimm, le Landammann actuel, avait ouvert la séance par un discours dans lequel il a retracé les époques mémorables de l’histoire de la Suisse. Il a fait sentir tous les bienfaits de l’Acte de médiation et la reconnaissance que la Confédération doit à Sa Majesté... »
Tous les députés avaient fait allusion à l’occupation du Tessin. Pourquoi pas ? N’était-ce pas l’événement qui touchait le plus la Confédération? Ces allusions, d’ailleurs, n’empêchaient pas la fidélité des sentiments. Notre ministre le constatait luimême, car il ajoutait, pour conclure :
« Je dois dire que, dans les discours mêmes où l’on pouvait remarquer un peu de mécontentement, il y a toujours eu quelques phrases où chaque député a manifesté l’attachement de son canton à la Constitution actuelle, et combien la Suisse était heureuse que le génie tutélaire de l’Empereur l’ait tirée de l’abîme où elle était prête à s’engloutir. » (Au ministre. De Soleure, le 3 juin) (1).
(1) A. E., t. 491. — Il envoie d’ailleurs le texte complet et traduit du discours de Sidler. Ce discours n’est pas aussi sévère qu’il le laisse entendre, et contient tout comme les autres l’éloge du Médiateur.
Malgré tout, il y avait quelque chose de changé dans les sentiments de la Suisse. L’ambassadeur ne pouvait s’en taire, car il écrivait quelques jours après :
« ... On ne peut se le cacher, V attachement des Suisses à la France s^est refroidi par les malheurs ou les inquiétudes qu’ils ont éprouvés, pendant et depuis cet hiver, et que leur imagination exagère d’autant plus que, depuis leur nouvelle Constitution, ils avaient joui d’un bonheur sans nuages. L’incertitude où ils sont depuis sept mois sur le sort du Tessin aliène plus les esprits, ainsi que je le mandai à Mgr le duc de Gadore, en date du 18 mars, que n’avait pu le faire la prise du territoire qui convenait à Sa Majesté. Les affaires d’Espagne, que les Suisses voient à leur manière, les bruits que l’on répand dans le pays d’une guerre prochaine avec la Russie, leur histoire dont ils rappellent à chaque instant les époques mémorables, contribuent infiniment à réveiller en eux l’amour d’une indépendance absolue.
« Quoique l’Acte de médiation soit strictement exécuté en Suisse, que la Constitution y soit observée sur tous les points, il est aisé de remarquer dans la politique des gouvernements qui composent la Confédération changements importants... »
Il terminait, en disant :
« Si je fais à Votre Excellence toutes ces réflexions, ce n’est pas que je pense qu’il y ait, dans les circonstances présentes, la moindre chose à craindre de la conduite des Suisses. Mais je crois
de mon devoir de l’instruire exactement de ce qui se passe. » (Au même. Du 15 juin.)
On ne s’étonne pas que les discours de la Diète aient trahi ce refroidissement, comme dit le comte Auguste. Ce qui étonne, c’est la colère qu’en ressentit Napoléon.
Elle éclata dans l’audience de congé qu’il accorda aux députés suisses, le 27 juin, au palais de Saint- Cloud.
Champagny écrivait à l’ambassadeur, le juillet : « Monsieur le comte, S. M. l’Empereur a accordé leur audience de congé à MM. les députés suisses, chargés de le féliciter sur la naissance de S. M. le roi de Rome. Dans cet entretien particulier. Sa Majesté s’est plainte des violentes opinions exprimées à la Diète par quelques députés, surtout par celui de Zug. Etc. »
Que s’était-il passé, et qu’avait dit l’Empereur? Aucun texte français ne nous renseigne à cet égard, puisque l’entretien fut « particulier ». Il faut le demander à ceux qui subirent cette algarade, à Reinhard, par exemple, et à la relation qu’il en a rapportée.
Après s’être plaint des discours prononcés dans la Diète, Napoléon aurait présenté l’occupation du Tessin comme nécessaire aux intérêts de sa politique. Puis, passant une fois de plus à la question des régiments, il aurait trouvé intolérable de voir des Suisses rester encore à la solde de l’Angleterre.
Après quoi, revenant aux « violentes opinions »
de la Diète, il aurait déclaré : « On m’a jeté le gant. Quand même j’aurais la guerre avec la Russie et avec l’Autriche, il me resterait encore 50 000 à 60 000 hommes à lancer sur la Suisse.
« Au contraire, les Suisses devraient être contents de moi. A l’égard du Tessin, je n’ai pas employé la force (?). Ce ne fut qu’une négociation de puissance à puissance. Maintenant, on m’envoie un négociateur, et, en même temps, on me lance des déclarations de guerre dans la Diète. Je ne suis pas d’humeur à écouter M. Reinhard. Il m’était impossible de ne pas occuper le Tessin; mais on m’a provoqué, et, si je l’abandonnais, j’aurais l’air de céder à la force. »
Il se calma pourtant. Il assura qu’il aimait les Suisses, mais il finit par cette phrase énorme : « Un jour, à minuit peut-être, je puis signer votre annexion. (Eines Tages, um Mitternacht, çielleicht, wiirde ich die Einçerleidung unterzeichnen) (1). »
Rien, d’ailleurs, de cette irritation ne transpirait dans la lettre de remerciements que, deux jours après, il adressait au Landammann. Il se plaisait à ces contrastes.
« Monsieur le Landammann, je suis très sensible à vos félicitations sur la naissance du roi de Rome. Personnellement heureux d’un événement qui me fait prévoir un long avenir de prospérité pour mes sujets, je le regarde aussi comme la garantie d’un lien plus durable entre la France et les Suisses, et
(1) Œghsli, pp. 567 et 568. D’après von Mtjralt {Vie de Reinhard, p. 119) et d’après des documents puisés aux archives de Zurich,
je désire qu’ils n’oublient jamais les intérêts qui les rapprochent d’elle et l’affection que je leur ai toujours montrée. Sur ce, etc.
« A Saint-C^oud, le 29 juin.
Les éclats de la colère impériale rententirent dans la Confédération. Le chevalier de Besenval, arrivé à Berne dès le 1®^ juillet, en apporta la nouvelle à la Diète. Celle-ci en fut « consternée », comme l’écrit Talleyrand.
« Il a apporté à M. le Landammann un rapport de l’audience de congé que MM. les députés ont eue de Sa Majesté. La Diète est dans la consternation. Elle a aussitôt envoyé des courriers dans toutes les directions. On dit qu’elle va prendre des mesures pour remplir les désirs de Sa Majesté. » (A propos des Suisses à la solde de l’Angleterre.)
En attendant, elle exprima ses regrets dans une lettre à l’Empereur qu’on voudrait un peu plus ferme, et un peu plus digne. Après tout, ces braves gens étaient maîtres chez eux.
« Sire,
(( Ce que Votre Majesté Impériale et Royale a déclaré aux députés suisses à l’audience du 27 juin vient de nous être fidèlement rendu. La Diète en ressent une douleur profonde.
« Si notre conscience, si Votre justice nous accusaient, nous en appellerions à votre générosité ;
nous le pourrions avec d’autant plus de confiance que Votre Majesté a mêlé aux expressions de son déplaisir des témoignages de bienveillance dignes de toute notre gratitude. Mais la Diète n’a pas tous les torts qui lui sont imputés. Jamais, Sire, elle n’a oublié votre puissance, vos bienfaits, et le respect qu’elle vous doit à tant de titres...
« Nous célébrons l’ouverture de nos Diètes selon les mœurs de nos ancêtres. Les souvenirs de notre histoire, les sentiments de l’union et de l’amitié fédérale, quelques réflexions sur la situation de la patrie se présentent avec une grande diversité de langage, de pensée et de talent dans les discours des députés. Une erreur, un malentendu ont pu seuls faire prendre le change sur le sens de ces discours. Sire, la majesté de Votre nom, comme celle de Votre couronne, restera toujours intacte dans nos assemblées, et les représentants des Gantons, dans le sentiment de leurs devoirs, s’élèveraient avec indignation contre l’orateur assez imprudent pour oser troubler une fête qui est la commémoration de l’Acte de médiation.
« Des vœux pour le canton du Tessin ont prouvé le vif intérêt que les Suisses prennent au sort de leurs frères. Mais ces vœux, dictés par la confiance et le respect, étaient eux-mêmes un hommage rendu à notre auguste allié, à qui nous devons la paix intérieure, le maintien de notre indépendance et notre Constitution...
« Voilà ce que nous pouvons déclarer avec vérité et loyauté. Que Votre Majesté daigne agréer notre
justification et conserver à la Suisse sa haute bienveillance.
« Nous sommes dans les sentiments du plus profond respect, de Votre Majesté Impériale et Royale, les très humbles et très obéissants serviteurs, fidèles alliés et bons amis.
« Le Landammann et les députés des Cantons à la Diète générale de la Suisse, et en leur nom :
« Le Landammann de la Suisse,
(( Henri Grimm de Wartenfels.
« Le Chancelier de la Confédération,
« Mousson (1).
« Soleure, le 8 juillet 1811. »
Après cette vive émotion, la Diète se remit au travail. Elle accorda à Napoléon ce qu’il demandait contre les Suisses restés à la solde de l’Angleterre, et se sépara le 20 juillet.
Elle avait décidé de se réunir encore, et se réunit, en effet, le 12 septembre. Cette session supplémentaire avait pour objet de négocier avec le royaume d’Italie au sujet du Tessin, et de préparer une nouvelle capitulation militaire, destinée à remplacer celle de septembre 1803.
Mais le royaume d’Italie, c’était encore l’Empereur. Sur la question du Tessin, il demeurait intraitable. Il avait laissé espérer qu’elle se ramènerait à une délimitation de frontières. Mais, en fait de
frontières, il tenait à garder les débouchés des Alpes.
Sur la seconde question, il fut plus maniable. Il s’agissait de réduire à trois le nombre des bataillons de chacun des régiments capitulés, et de 16 000 à 12 000 hommes l’effectif des quatre régiments. En dépit de tous les efforts, qu’on recourût aux primes d’engagements ou aux menaces de conscription, le recrutement tardait toujours, et l’effectif restait au-dessous du chiffre convenu. Napoléon avait accepté le principe d’une transaction. Il fallait en établir les détails.
Le projet d’une nouvelle capitulation fut élaboré par une commission que nomma la Diète. Elle était composée de Conrad Escher, de Zurich, de Heer, de Glaris, de Rüti, de Saint-Gall, de Henry Pidou, de Vaud, et présidée par Watteville. Notre ambassadeur transmettait à Paris les articles préparés par la commission. A Paris, ils étaient examinés par le duc de Feltre, ministre de la guerre, qui les adoptait ou soumettait des changements.
Quand ce travail préparatoire fut achevé, Maret, qui avait remplacé Ghampagny (1), adressa à l’Empereur un rapport sur l’ensemble du projet, qui fut signé le 28 mars 1812. Ces stipulations militaires avaient occupé la correspondance des deux derniers mois de 1811.
(1) Ghampagny, malgré son zèle et ses services, fut remplacé pour avoir refusé de s’associer aux projets contre la Russie. Maret lui-même, en novembre 1813, allait céder la place à Caulaincourt, duc de Vicence, ancien ambassadeur en Russie (1807-1811).
Avec l’année 1812, le canton de Bâle devint directeur.
André Merian, Landammann de 1806, avait paru destiné à remplir une seconde fois ces fonctions. Dans l’administration du canton, comme dans celle de la Confédération, il s’était signalé par ses talents. Il est vrai qu’il n’aimait pas la Révolution et que Napoléon le regardait comme un adversaire. Il mourut dans les premiers mois de 1811. Le Grand Conseil le remplaça, comme premier bourgmestre, par Ryhner, qui n’avait pas la faveur de Talleyrand. « M. Ryhner s’est montré trop partisan de la Révolution pour que ce choix plaise généralement », écrivait notre ambassadeur. Ryhner n’accepta pas. Talleyrand redoutait l’élection de Pierre Ochs, « très méprisé », suivant lui, et qu’il aurait été piquant de voir reprendre, comme Landammann, ses anciennes relations avec Bonaparte. Mais les voix se reportèrent sur Pierre Burckhardt, ancien premier bourgmestre, « homme très estimé ». Et Talleyrand se montra satisfait.
Les premiers mois de 1812 furent attristés par l’arrêt du travail, le dépérissement du commerce, et la cherté croissante de la vie. L’active cité de Bâle, si bien placée pour le commerce, se ressentait plus que toute autre du malaise général.
Burckhardt, en entrant en charge, avait envoyé au Médiateur la lettre d’usage, à laquelle Napoléon
répondit par les compliments habituels, le 3 avril. Il n’y touchait, naturellement, aucune des questions qui agitaient la Confédération.
A l’exemple de Grimm, le Landammann crut pouvoir exprimer ses plaintes dans une nouvelle lettre adressée à l’Empereur, le 27 avril, et dans une autre lettre adressée le même jour à l’ambassadeur.
Après avoir rappelé à l’Empereur l’occupation du Tessin, il ajoutait :
« La Suisse s’était flattée qu’une décision favorable pourrait coïncider avec la capitulation militaire. Daignez, Sire, réaliser cette espérance; daignez accorder à nos supplications ce bienfait qui serait la preuve la plus éclatante des bontés de Votre Majesté, et pour la Suisse un sujet de gratitude et d’allégresse. » En même temps, il demandait un adoucissement au blocus, et l’adoption des mesures qu’il suggérait dans sa lettre à l’ambassadeur.
Il ne fut pas plus heureux que son prédécesseur.
C’est dans ces conjonctures que s’ouvrit la Diète à Bâle, le juin.
Le discours du Landammann consacra un juste tribut de regrets à la mémoire du comte d’Afîry et de Merian, et il accorda au Médiateur les éloges accoutumés. Mais ceux des députés, très réservés sur la politique, portèrent avec ensemble sur la détresse économique du pays. Ils signalèrent les progrès du chômage, la détresse des ouvriers, l’appauvrissement général. Feltzer, le député d’Argovie, dont la parole était si écoutée, essaya de relever
les courages. Après avoir constaté, comme ses collègues, le délabrement du pays, il termina par cette belle péroraison :
« Pour supporter avec courage ces malheurs du moment, il suffit de jeter un coup d’œil autour de nous, de juger les grands événements qui se sont passés depuis quelques années, de pressentir ceux qui se préparent, et que l’imagination ne peut concevoir. De même qu’à l’approche de l’hiver, un chêne centenaire, dont le tronc est encore vert, se dépouille de ses feuilles qui renaissent au printemps; de même, l’industrie de la Suisse, paralysée par les circonstances actuelles, ressuscitera dans des temps plus heureux. Espérons tout de l’avenir. »
La Diète s’occupa de la nouvelle capitulation militaire, qui fut approuvée par le vote unanime des dix-neuf cantons (1). Elle s’inquiétait toujours du Tessin. En son nom, le Landammann demanda encore à Napoléon l’évacuation du pays (25 juin).
« Sire, au moment de notre réunion en Diète ordinaire, nous avons porté nos regards avec le plus vif intérêt sur le canton du Tessin, dont l’occupation dure encore. Pénétrés des sentiments de l’amitié et de l’union fédérales, nous devons aujourd’hui, comme représentants de la nation suisse, présenter à Votre Majesté, avec le plus profond respect, mais aussi avec les plus vives instances, le vœu unanime de nos commettants.
(1) L’occupation du Tessin ne l’empêchait pas de participer à la Diète. Il y était représenté par deux députés. Ceux de 1812 étaient Rusconi et Caglioni.
(( L’adhésion franche et loyale de la Suisse au système continental, la consolidation de ce système tout autour de nos frontières, ne pourraient-elles pas. Sire, disposer Votre Majesté à faire cesser une mesure qui se rattache aux premiers développements d’un plan consommé aujourd’hui? Ne pourraient-elles pas engager Votre Majesté à rétablir le Tessin dans les relations indépendantes que la médiation lui assure et à le confier à la vigilance de nos établissements de frontières ? Ce nouveau bienfait, Sire, pénétrerait nos cœurs de la plus vive gratitude, et si Votre Majesté Impériale et Royale juge que quelque arrangement ultérieur soit nécessaire à ce sujet, les commissaires déjà nommés l’an dernier par la Diète sont prêts, dès que Votre Majesté l’ordonnera, à entrer en négociation avec le ministre de France qui réside auprès de nous. Etc. » (A. E., t. 492.)
Cette lettre fut envoyée le 2 juillet, avec cette note de l’ambassadeur : « M. le Landammann est venu lui-même chez moi me l’apporter, et me peindre l’importance que la Suisse attache à l’évacuation de ce canton. »
Vœux et prières inutiles. Aussi bien, l’Empereur était loin. A cette date, il venait de franchir le Niémen avec la Grande Armée, pour la plus formidable de ses entreprises contre la distance, le climat et la fortune.
Les débuts en furent heureux. On apprit, vaguement d’ailleurs, que la marche en avant avait poussé jusqu’à Moscou, et que la victoire nous
avait ouvert la ville sainte. La Confédération s’intéressait d’autant plus à cette lointaine aventure que les régiments suisses y prenaient part, et que, pour la première fois, ils étaient réunis tous les quatre dans nos rangs.
Vers la fin d’octobre, de mauvais bruits coururent. On parlait de l’incendie de Moscou, de retraite hâtive, de revers jusqu’alors épargnés au grand Empire. Mais l’ambassadeur écrivait :
« Quoiqu’il y ait toujours, dans l’Helvétie, des esprits turbulents qui cherchent toutes les occasions d’indisposer les Cantons contre la France, et d’exciter leur mécontentement, la Suisse ne bouge pas. Ele est dans la ferme résolution de remplir les engagements qu’elle a contractés envers Sa Majesté. Je crois donc qu’il faut éviter tout ce qui peut donner à cette république un sujet fondé de se plaindre. » (12 novembre.)
Et plus tard :
« Il y a en Suisse, comme partout ailleurs, des gens mécontents, bavards, intrigants ; mais ils n’ont pour la plupart ni assez de moyens, ni assez d’influence dans leur pays pour pouvoir donner de sérieuses inquiétudes. D’autant que l’esprit des gouvernements est généralement bon. » (28 décembre.)
On savait alors que les régiments suisses avaient été très éprouvés, qu’ils s’étaient signalés aux combats de Polotzk, et qu’ils avaient mérité les éloges de leurs chefs et de l’Empereur. Mais on ignorait encore le passage de la Bérézina, le départ de l’Empereur, et l’immense désastre.
C’est ainsi qu’on atteignit cette fatale année 1813, qui allait voir commencer l’écroulement de l’Empire par la défection de l’Allemagne, et la rupture de la médiation helvétique (1).
(1) Voici, dans son ensemble, la série des Landammanns pendant cette période de dix années, avec les noms des cantons directeurs :
1803, d’Afïry (Fribourg); 1804, R. de Watteville (Berne); 1805, Glutz (Soleure); 1806, André Mérian (Bâle); 1807, Hans de Reinhard (Zurich); 1808, Vincent Rüttimann (Lucerne); 1809, d’Afîry 1810, R. de Watteville ; 1811, Grimm (Soleure) ; 1812, Pierre Burckhardt (Bâle); 1813, Reinhard.