‹ Napoléon et la Suisse, 1803-1815Chapitre 9 sur 21 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

l’ambassade d’auguste de talleyrand

A qui la succession de Vial allait-elle échoir?

Ney la demanda pour Rouyer, son ancien secrétaire. Rouyer était au courant des affaires ; il s’était fait apprécier du gouvernement helvétique; enfin, il avait un frère général.

Mais le choix de Napoléon était arrêté déjà (1). Il s’était porté sur un de ces noms de l’ancien régime dont il aimait à s’entourer, a II n’y a que ces gens-là, disait-il, qui sachent servir. » Voilà pourquoi, dès le 16 juin, paraissait à Bayonne un décret impérial ainsi conçu : « Le sieur Auguste Talleyrand, notre ministre plénipotentiaire près la couronne de Bade, est nommé notre ministre plénipotentiaire près la Confédération helvétique. »

(1) Note pour M. de Ghampagny (avril 1808) : « Si le général Vial a demandé son rappel, on peut le lui accorder et nommer à sa place Talleyrand qui était destiné pour Bade. Je ferai un autre choix pour Bade. Etc. »

Rouyer dut se consoler avec une lettre aimable de Rüttimann.

Informé par notre premier secrétaire de cette nomination officielle, le Landammann lui écrivait, le 25 juillet :

« Le nom de Talleyrand, célèbre par d’éminents services rendus à la France, ne peut être que du meilleur augure pour la Suisse. J’espère que le nouveau ministre de Sa Majesté connaîtra et aimera bientôt la loyauté du caractère suisse qui se manifeste dans le respect et l’attachement de ce peuple envers son auguste et puissant allié.

« Vous, monsieur, qui êtes habitué au milieu de nous, vous pourrez donner à Son Excellence les plus sincères informations. Dans toute occasion la Confédération a trouvé en vous une équité parfaite, le désir et les moyens de faire chérir à notre peuple les rapports qui l’unissent à la France. C’est avec un plaisir bien réel que je répète ici un témoignage que chacun de mes prédécesseurs s’est empressé de vous rendre. »

Auguste-Louis de Talleyrand-Périgord était né en 1770(1). Il était l’aîné des trois fils du baron Louis- Marie-Anne, cousin de l’ancien évêque d’Autun, ministre du Directoire, du Consulat et de l’Empire. Son père, après avoir servi jusqu’en 1781, était entré dans la diplomatie comme ambassadeur auprès de la cour de Naples, où le trouva la Révolution et

(1) Sur le nouvel ambassadeur et sa famille, voir les minutieux détails donnés par Gust. Steiner, ouvrage cité, chap. n, et Appendice I.

qu’il laissa en 1791 pour émigrer. Auguste qui l’avait suivi, revint en France sous le Consulat et, grâce au crédit de son parent, fut nommé chambellan de l’Empereur en 1804.

Après plusieurs missions diplomatiques, il fut, en 1808, envoyé comme ministre à Garlsruhe, auprès du prince Charles-Frédéric, et c’est de là, qu’au bout de quelques mois, il fut appelé à Berne. Il n’était alors que baron. Il devint comte en 1809 à la mort de son père, et il resta notre ambassadeur en Suisse jusqu’en 1823.

Sa correspondance le montre minutieux et appliqué. Sa rédaction est facile, mais incolore. On n’y trouve pas, même par endroits, l’esprit de la famille. Talleyrand, sans doute, avait tout pris.

Tout en servant à contre-cœur, car ses sympathies restaient à la royauté, on le voit docile et respectueux, attentif à ménager l’Empereur et les ministres, autant que poli et déférent avec les autorités helvétiques. Homme de cour dans les manières et le langage, il fut très goûté du milieu simple où il fut appelé à vivre; mais notre véritable ministre n’en demeura pas moins Rouyer.

Aussi bien, il n’était pas gêné par le voisinage. Le corps diplomatique en Suisse n’était pas alors très reluisant. Auguste en traçait lui-même, quelques années plus tard, un portrait agréable, d’un tour aisé, où se reconnaît la pratique des salons et du monde.

Le doyen en était l’ambassadeur d’Espagne, le chevalier don José de Gaamano, accrédité en 1791 et

qui devait pousser jusqu’en 1815, « bon, saint, brave et galant homme », avec les manières courtoises et un peu solennelles d’un vieux Castillan.

Le plus important, celui du moins qui se flattait de l’être après l’ambassadeur de France, était le ministre d’Autriche, le baron de Schraut, qui venait de remplacer le baron de Grumpipen.

Mais on ne l’aimait pas. « Etant d’un caractère très susceptible, il prend souvent un ton d’humeur et d’exigence qui choque les Bernois. Il affecte des airs de cour et reçoit avec cette grande politesse allemande qui met rarement à leur aise les personnes qui vont chez lui. »

Le ministre de Prusse était le baron de Chambrier, de Neufchâtel, instruit et affable. « Sa tournure est extrêmement maniérée. La première fois qu’on le voit, on le prend pour une caricature. Avec le temps, on s’habitue à son extérieur, on l’aime et on l’estime. »

Les autres n’étaient que personnages secondaires. C’étaient Antoine d’Olry, ministre de Bavière, « d’un caractère franc, loyal, enthousiaste, généreux jusqu’à la prodigalité »; von Arandt, pour le Wurtemberg, de caractère paisible et presque toujours malade ; l’érudit von Ittner, pour le grandduché de Bade. Celui qui nous était le plus attaché, c’était le chevalier Jean-Baptiste Venturi, ministre d’Italie, à cause des liens qui unissaient les deux pays. Quant au nonce du pape, Fabrizio Testa- Ferrata, on ne le voyait pas. Il résidait à Lucerne et ne se montrait que rarement à la Diète.

Au demeurant, les uns et les autres, de peu de relief et de peu d’ambition, et surtout les ministres d’Autriche, de Prusse et de Bavière qui a regardaient leur mission comme une retraite (1) ».

L’Empereur ne voulait pas laisser s’écouler un trop long intervalle entre le départ de Vial et l’arrivée de son successeur. Il était toujours hanté par le recrutement des régiments « capitulés », activement mené par Vial. Le zèle de nos alliés pouvait se refroidir. Aussi le ministre écrivait-il au nouvel ambassadeur :

(( Il est utile, au moment où la Suisse s’occupe avec une nouvelle activité de la mise au complet de ses régiments qui servent en France, qu’elle puisse juger par votre prompte arrivée à Berne que Sa Majesté suit toujours avec intérêt ses relations avec la Confédération helvétique. » (Du 21 juin.) Il lui écrivait encore, deux mois plus tard : « L’intention de Sa Majesté est que vous vous rendiez sans délai et en toute diligence à votre nouvelle destination. » (Du 29 août.)

Mais le comte Auguste ne se pressait pas. Il avait suivi le chemin des écoliers, qui est parfois celui des diplomates ; et pour aller de Carlsruhe à Berne, il avait passé par Paris, où il s’attarda.

Il avait à prendre l’air de la cour et à présenter dans quelques salons la nouvelle ambassadrice, dont les grâces naturelles allaient contribuer au succès de son mari. Maillardoz écrivait au Landammann, le

(1) Au ministre. Du 6 septembre 1811. A. E., t. 491.

3 novembre : « J’ai vu, ces jours passés, Mme de Talleyrand, femme du ministre en Suisse. C’est une jeune personne qui se fait un plaisir de partir ce mois-ci. Elle vient pour la première fois à Paris. Elle a reçu à la campagne son éducation, et son amabilité répondent (sic) au genre de monde et à la société choisie où elle a vécu (1). »

Il fallut pourtant se mettre en route.

Talleyrand n’arriva à Berne que dans les premiers jours de décembre. Il y fut bien reçu et le remarqua avec satisfaction. Il écrivait, le 20 décembre : « Il est impossible de donner au ministre de Sa Majesté plus de marques d’attachement pour l’Empereur que ne le font tous les cantons de la Suisse. Ils m’envoient tous des délégations. Les personnes qui évitaient la légation sont venues me voir, et l’on peut dire avec vérité que la Suisse aujourd’hui est toute française. » (A. E., t. 487.)

La première affaire dont il eut à s’occuper fut celle de l’abbaye de Saint-Urbain.

Cette abbaye, qui appartenait à l’ordre deCiteaux, jouissait autrefois d’une grande réputation. Située dans le canton de Lucerne, elle possédait de riches domaines dans les cantons de Berne, de Soleure et d’Argovie.

Ces biens avaient été confisqués en 1798. L’Acte de médiation avait stipulé que les biens enlevés au

(1) Steinee, p. 55. — C’était une riche héritière d’Orléans, née Caroline-Jeanne-Julienne d’Argy. Le comte laissa de ce mariage plusieurs fils dont l’aîné, Ernest, né en 1807, fut pair de France sous Louis-Philippe.

clergé lui seraient rendus, mais que celui-ci serait tenu de présenter aux gouvernements cantonaux l’état exact de ses propriétés et de ses revenus. Les autres couvents s’étaient soumis; seul, l’abbé de Saint-Urbain résista.

C’était alors et depuis 1792, Charles-Ambroise Glutz, frère de l’ancien Landammann de Soleure. L’abbé Glutz, comme le fougueux Pancrace Forster, de Saint-Gall, estimait que les lois civiles ne sont pas faites pour les oints du Seigneur, et il défendait avec âpreté ce qu’il regardait comme les droits de l’Eglise. Homme instruit, d’ailleurs, de mœurs irréprochables et universellement respecté.

Mais le gouvernement cantonal n’entendait pas démordre de ses prérogatives administratives. Le petit et le grand Conseil de Lucerne, « dominés, écrit Rouyer, par des paysans sans talent et animés du plus mauvais esprit », exigeaient de l’abbé un état détaillé de ses revenus et de ses dépenses.

L’abbé s’adressa au Landammann qui se déclara impuissant. Comme il s’obstinait dans la résistance, il fut interné dans un couvent de Cordeliers, à Lucerne, sous la surveillance de la police.

Une pareille rigueur ne laissa pas d’étonner. Le nonce intervint. Soleure, où la famille Glutz était influente, réclama. Berne refusa de s’immiscer dans l’affaire. Zurich offrit sa conciliation, comme à son ordinaire. Lucerne publia une brochure pour défendre ses droits; bref, ce petit débat souleva grand tapage.

Le général Vial l’avait vu naître. Rouyer en

avait exposé les causes dans une lettre au ministre du 27 novembre précédent. Et celui-ci avait répondu par des conseils très judicieux. Il avait déclaré qu’il fallait se borner à calmer les esprits, sans intervenir dans une question tout intérieure, que l’Acte de 1803 permettait d’ailleurs de résoudre. Il disait :

« S’il s’élève à cette occasion des contestations entre plusieurs cantons, la Diète a été chargée par •l’article 36 du titre III de les terminer par voie d’arbitrage, ou en se formant en syndicat.

« Voilà la règle tracée. Les Cantons peuvent la suivre sans l’intervention du médiateur qui ne doit se montrer que rarement et dans les cas importants et nécessaires. La Suisse n’aurait plus de tranquillité, même de gouvernement, si le médiateur se mettait dans l’usage d’intervenir. » (8 décembre.)

Rien de plus sage. Là-dessus arriva le nouvel ambassadeur. Il fut comme étourdi par le bruit de cette affaire à laquelle se trouva mêlé le chancelier Mousson. Pour en avoir donné son avis dans un journal. Mousson encourut les foudres des jacobins de Lucerne qui le firent condamner « aux arrêts » chez lui, pendant quelque temps. Ce qui redoubla le tapage.

Talleyrand manqua de sang-froid pour ses débuts. H commença par s’adresser au Landammann.

« Je demande en grâce à Votre Excellence de faire tous ses efforts pour terminer à l’amiable ce différend qui malheureusement fait trop de bruit et me paraît par les procédés donner à l’esprit du gouvernement de Lucerne un mauvais vernis. Il est

à désirer qu’il n’en soit plus question. C’est le vœu le plus ardent d’un ministre de France qui ne désire que le bonheur, la tranquillité de la Suisse et veut éviter autant que possible toute occasion de s’immiscer en rien dans les affaires de la République. » (Au Landammann, du 16 décembre.)

Puis il lui sembla qu’il était de l’intérêt même de notre gouvernement d’apaiser cette affaire.

Mais ses dépêches étaient plus pressantes qu’explicites. Si bien que l’Empereur finit pas s’impatienter et qu’il écrivit, de sa bonne encre, à Champ agny :

« ... J’ai lu les lettres du 20 et du 21 (janvier) de Berne. Les renseignements que donne le sieur Talleyrand ne sont pas suffisants. J’en voudrais de plus précis. Faites venir le ministre de Suisse (Maillardoz) et parlez-lui de cela. Je désire avoir les pièces originales et un rapport qui m’en aide l’explication. Mon intention n’est pas d’intervenir dans les affaires intérieures de la Suisse, mais celles-ci sont assez graves pour que je désire m’en mêler (1). Rien n’est moins clair que la lettre du sieur Talleyrand, du 21. Cette affaire est donc à examiner. Je suis fâché que mon ministre ait pris couleur dans une affaire comme celle-là. Il me semblait que M. Rüttimann était un homme du parti démocrate et même M. Mousson. Comment se trouve-t-il arrêté par le parti démocrate de Lucerne? Je regrette beaucoup d’être aussi mal éclairé. Les dépêches du sieur Talleyrand sont on ne peut plus insignifiantes.

(1) Non, elles n’étaient pas graves. Et il n’eut pas à s’en mêler, heureusement. Elles s’arrangèrent sans lui.

Faites-lui connaître que, sur des affaires de cette importance, ce n’est pas son opinion qui peut me décider, mais la mienne, et je ne forme mon opinion que sur une connaissance approfondie des faits, appuyée des pièces originales. » (Lettre à Ghampagny, du 28 janvier 1809. Correspondance, t. XVIII, p. 290.)

Champ agny, dès le 30 janvier, adressa à Talleyrand les représentations impériales dont il adoucit la forme, et c’est lui-même qui se chargea de renseigner le souverain dans un rapport du 2 février, rapport clair et judicieux, qui remettait les choses au point, et qui était accompagné de notes sur Rüttimann, sur Mousson et sur les quelques meneurs « jacobins » du canton de Lucerne (1).

Aussi bien, le conflit finit par s’apaiser, grâce à d’Affry, redevenu Landammann. Il fut convenu que l’abbé Glutz renoncerait à ses fonctions et s’interdirait de reparaître à Saint-Urbain. Mais il recouvrait sa liberté, avec la faculté de vivre où il vou-

(1) Comme il semblait à Napoléon, Rüttimann était bien du « parti démocrate », autant que Mousson. Il avait pris part au mouvement de 1798, mais il était honnête et modéré, et les « jacobins » de Lucerne ne lui pardonnaient pas sa modération.

Membre de la Consulte de 1802, Landammann en 1808, envoyé à Napoléon en 1813, Rüttimann (Vincent) figura de longues années dans le gouvernement de son canton. Il était entouré de l’estime générale. Né en 1769, mort en 1844.

On sait les fonctions de Mousson. Il s’y était fait apprécier de telle sorte qu’il était réélu tous les ans par la Diète. Champagny dit très justement : « Le gouvernement suisse a toujours fait le plus grand cas de ses talents, et l’a regardé comme un homme d’autant plus nécessaire qu’il faut, à côté du Landammann qui change tous les ans, un homme qui conserve la tradition des affaires, et qui soit comme une archive vivante qu’on puisse consulter. »

drait aux frais de son ancien chapitre (1). (Mai 1809.)

Avec l’année 1809,1e Landammann devait appartenir au canton de Fribourg. Ce fut, pour la seconde fois, le noble et sage comte d’Afîry. Il eut à conduire le pays dans la crise inattendue que lui fit traverser la politique belliqueuse de l’Autriche.

L’Autriche regrettait les provinces perdues en 1805 et s’inquiétait des transformations de l’Allemagne. Elle avait une belle armée que venait de réorganiser l’archiduc Charles. Elle n’avait pas d’argent, mais l’Angleterre lui en promettait. Pourquoi ne pas essayer d’une nouvelle guerre?

L’occasion semblait favorable. Napoléon était occupé en Espagne. L’Allemagne commençait à se fatiguer de la domination impériale. Elle était travaillée par une société secrète, le Tugend-Bund, qui groupait l’élite intellectuelle de la nation. Le Tyrol était prêt à se soulever contre la Bavière, notre alliée, et se souleva, en effet, peu après sous des chefs énergiques et populaires, dont le plus célèbre fut le cabaretier Andréas Hofer.

Malgré la présence dans la vallée du Danube d’une armée française commandée par Berthier, l’Autriche engagea la partie. L’archiduc Charles se jeta sur la Bavière, tandis que l’archiduc Jean devait envahir l’Italie par le Tyrol, et l’archiduc Ferdinand attaquer le grand-duché de Varsovie. On

(1) En 1813, l’abbé Glutz se démit de sa dignité, et le gouvernement lui permit de rentrer au cloître comme simple moine. Son successeur ferma la série des abbés de Saint-Urbain, et l’antique maison fut convertie en établissement d’aliénés. Sur cet épisode d’histoire intérieure, cf. Steinee, chap. iv.

comptait, en cas de succès, sur l’alliance de la Prusse, la défection des Etats allemands et peut-être celle de la Russie. La lutte commença le 11 avril. Telle fut (( la folle agression » de l’Autriche, suivant le mot de Napoléon.

La Suisse ne pouvait manquer de s’en émouvoir. Aussi bien, un incident tout fortuit était venu l’arracher à sa tranquillité, même avant la guerre. Ce fut l’affaire du pont de Bâle.

Dans les mouvements qui acheminaient nos régiments vers l’Allemagne, un d’eux, le 23® chasseurs à cheval, avait emprunté le pont de Bâle (11 mars). Bien que la guerre ne fût pas déclarée, c’était, semblait-il, une atteinte à la neutralité helvétique. Le bourgmestre de Bâle, Sarazin, s’en plaignit au général Molitor qui commandait à Huningue.

* « Pour éviter tout retard aux troupes, on a laissé passer ce régiment; mais je ne puis dissimuler à Votre Excellence que ce passage, sur notre territoire, a dû surprendre d’autant plus que Sa Majesté Empereur et Roi a assuré précédemment à la Suisse la neutralité stipulée dans le traité de médiation et qu’on était sans avis de la part du Landammann... » (Le bourgmestre de Bâle au général Molitor, 11 mars.)

D’Afîry se plaignit lui-même au comte de Talleyrand et crut devoir porter sa réclamation plus haut, jusqu’à l’Empereur. Ce qu’il fit dans une lettre du 15 mars.

Après avoir porté le fait à la connaissance de l’Empereur, blâmé la « condescendance » du magis-

trat de Bâle et cité la lettre du général Molitor qui demandait le passage pour ses troupes, d’Affry ajoutait :

« En considérant que la France n’est point actuellement en état de guerre déclarée, j’aime à envisager le passage de quelques régiments français à Bâle comme une affaire particulière entre Votre Majesté et la Suisse ; affaire dont nous ne devons compte à aucune autre puissance. Etc. »

Mais il ne s’en crut pas moins obligé de convoquer une Diète extraordinaire qui s’ouvrit à Fribourg, le 30 mars.

Après avoir indiqué les raisons qui l’avaient poussé à réunir les députés des Cantons, le Landammann exposa la nécessité où se trouvait le pays de défendre sa neutralité et, par conséquent, de se donner les ressources militaires qui lui manquaient.

« Il importe à Napoléon dont nous couvrons géographiquement les frontières françaises depuis Bâle jusqu’à Genève et nous nous devons à nousmêmes de pouvoir soutenir notre neutralité, en préparant pour un usage éventuel les forces militaires de notre Confédération. C’est dans ce but que les Louables Cantons ont reçu de moi l’invitation de s’occuper d’avance des moyens de mettre sur pied le contingent fédéral, en sorte qu’au premier appel il puisse être réuni et employé à la défense de nos frontières. »

Dans l’intervalle. Napoléon avait rappelé ses troupes de Huningue à Strasbourg, pour éviter le passage de Bâle. Aussi, la Diète laissa-t-elle de

côté l’incident pour ne s’occuper que des mesures militaires. Elle en chargea une commission nommée par d’Afîry et dont les membres nous étaient en majorité favorables (d’Afîry, Reinhard, Watteville, Mérian, Heer (de Glaris), Zellweguer, Muller-Friedberg, Herzog). Elle décida qu’un tiers du contingent fédéral serait employé à couvrir les frontières voisines du théâtre de la guerre et que le commandement en serait dévolu aux chefs de 1805. Enfin, elle souhaita qu’une mission fût envoyée à l’Empereur pour en obtenir des garanties au sujet de la neutralité du pays.

Elle se sépara le 5 avril sans avoir marqué contre nous la moindre malveillance. Auguste écrivait, le 22 avril :

« Je puis, comme je l’ai mandé à l’Empereur, dans une lettre que j’ai remise à M. Reinhard, assurer à Votre Excellence que la grande majorité de la Diète et de la Suisse est entièrement dévouée à Sa Majesté et disposée à suivre les intentions qu’elle manifestera. Je ne dois cependant pas cacher à Votre Excellence que je sais que les Autrichiens cherchent à gagner les esprits dans les cantons des Grisons, de Schwitz, de Schafîouse. Mais je ne crois pas qu’ils réussissent à s’y faire un parti dangereux. Etc. » (Au ministre des relations extérieures, t. 488.)

Pendant ce temps, les événements avaient marché avec une singulière rapidité.

L’archiduc Charles, qui avait franchi l’Inn le 11 avril, marchait sur l’Isar avec 125 000 hommes.

Il trouva nos troupes imprudemment dispersées par Berthier. Une moitié, sous Davout, occupait Ratisbonne, sur le Danube ; l’autre moitié, sous Masséna, était à Augsbourg, à vingt-cinq lieues au sudouest. Entre les deux, l’armée auxiliaire bavaroise était adossée au Danube, de Neustadt à Donauwerth.

L’archiduc avait toutes ses forces réunies et dans une position centrale. Il pouvait nous battre séparément. Au lieu de cela, il partagea ses troupes en trois colonnes pour déboucher de l’Isar sur le Danube par trois routes différentes. Il donna ainsi à Napoléon le temps d’accourir.

Parti de Paris le 13 avril, Napoléon était à Strasbourg le 15, le 16 à Stuttgard, le 17 à Donauwerth, le 18 à Ingolstadt. Il lança aussitôt son ordre du jour aux troupes :

« Soldats, le territoire de la Confédération a été violé. Le général autrichien veut que nous fuyions à l’aspect de ses armes et que nous lui abandonnions le territoire de nos alliés, r arrive au milieu de vous avec la rapidité de V aigle. Etc... »

Dans son vol, il avait lancé des ordres d’une précision admirable, qui réparaient la faute de Berthier et qui rassemblaient les troupes en les ramenant à lui. Quand il les eut dans sa main, sous des chefs comme Davout, Lannes, Masséna, avec des géné- , raux comme Oudinot, Molitor, Mouton, Legrand, Saint-Hilaire et tant d’autres, il prit l’offensive contre un ennemi dispersé à son tour.

Dans une campagne de cinq jours (18-23 avril),

marquée par cinq victoires, et qu’on pourrait regarder comme une seule action, tant les mouvements furent successifs et rapides, il coupa en deux l’armée autrichienne, délivra la Bavière, rejeta l’archiduc sur la Bohême et s’ouvrit la route de Vienne.

Après ces éclatants débuts, il s’était arrêté quelques jours à Ratisbonne pour laisser reposer les troupes, et c’est là qu’il reçut le bourgmestre de Zurich, Reinhard, que lui envoyait d’Afîry.

Le 16, Reinhard avait reçu une lettre du Landammann qui l’appelait à Fribourg pour une mission particulière auprès de l’Empereur. R était au rendezvous le 18. R trouva, chez d’Alîry, Talleyrand et le premier secrétaire Rouyer. Talleyrand était chargé, pour d’Afîry, d’une lettre de Napoléon, assez banale, où il n’était question ni de l’afîaire de Bâle, ni de la neutralité de la Suisse, mais que d’Afîry reçut avec la dévotion dont il entourait tout ce qui lui venait de l’Empereur.

Les uns et les autres examinèrent alors le point précis sur lequel devait porter la mission de Reinhard. C’était d’obtenir l’assurance que la neutralité de la Suisse serait désormais respectée. Tel fut le sens d’une lettre du Landammann à Napoléon, datée du même jour.

Après l’avoir remercié d’avoir changé l’ordre de marche des troupes, d’Afîry ajoutait :

« Sire, j’ose maintenant en appeler à vous-même. Vous voulez conserver votre ouvrage. Et puisque la Suisse ne peut, sans la neutralité, exister telle que l’Acte de médiation l’a créée, vous consoliderez

iU NAPOLÉON ET LA SUISSE

les heureux résultats de votre pensée, la base sur laquelle repose le bonheur de mon pays. Cette confiance me soutient. Elle se lie nécessairement à tous les sentiments que Votre Majesté me connaît pour sa personne sacrée. La Suisse restera donc tranquille. Etc...

« J’ai parlé sans réticence de ma position particulière aussi bien que des vœux et des intentions de mon pays. Les petits détails ne sont point étrangers au calcul des grands résultats. Et puisque la prévoyance de Votre Majesté n’en dédaigne aucun, puisque sa bonté nous permet d’espérer que la sûreté et l’inviolabilité du territoire suisse entrent dans les plans de la campagne prochaine, je ne dois pas douter que la situation des contrées à l’orient de la Suisse n’ait aussi fixé ses regards et je puis attendre avec confiance que Votre Majesté, lorsqu’il en sera temps, donnera à la Confédération des conseils d’amitié et de bienveillance. Etc. » (Lettre du 18 avril.)

Reinhard quitta Fribourg le lendemain, passa par Berne où il revit Talleyrand qui lui donna, avec une lettre pour l’Empereur, un laissez-passer pour lui et son compagnon Jean- Jacques Hirzel, de Zurich, et il se mit en route vers notre quartier général. Par Schaffouse et Ulm, il arriva à Ratisbonne le 24. Le jour même, il s’adressa à Berthier pour obtenir une audience de l’Empereur.

Elle fut fixée au lendemain. R avait préparé un exorde approprié aux circonstances. R n’eut pas le temps d’en placer un mot. Lorsqu’il fut en présence de Napoléon :

— Ah, voilà le Landammann de Zurich (sic), s’écria l’Empereur. Eh bien, comment cela va-t-il, en Suisse?

Il prit la lettre de d’Afîry que lui tendait Reinhard et, après l’avoir lue :

— Je ne vois rien qui doive vous inquiéter en ce moment. Je ne demande rien à la Suisse. Pourquoi faire? Pour aller en Allemagne? Le chemin de la Bavière, pays allié, m’est ouvert. Pour aller en Italie? J’ai le Simplon. Le Valais n’est pas suisse.

Je suis content de la Suisse et de la Diète. Si j’avais été battu (toute arm,ée peut l’être), si j’avais été battu, sans être vaincu, j’aurais passé par la Suisse. Eussé-je dû prendre le prétexte d’un libelle ou quelque autre. A présent, les Autrichiens sont rossés. J’ai enveloppé tous leurs équipages de guerre et repoussé l’archiduc en Bohême. Je crois que c’en est fait de cette monarchie. Je l’ai ménagée deux fois, mais à présent elle ne fera plus de mal à l’Europe. Je séparerai les trois couronnes. Ils ont cru m’attaquer au dépourvu parce que mon armée était en Espagne. C’était la seule cause de la guerre. Avez-vous lu leur déclaration?

Reinhard. — Celle de l’archiduc seulement.

Napoléon. — Ils se battent mal; ce sont des hordes; à peine le tiers de mes troupes a donné (1).

Reinhard put enfin prendre la parole. Il fit obser-

(1) Ce sont presque les termes de sa proclamation de la veille : « Soldats, vous avez justifié mon attente, vous avez suppléé au nombre par la bravoure, vous avez glorieusement marqué la différence qui existe entre les soldats de César et les cohues armées de Xerxès. Etc. » (A l’armée, le 24 avril.)

ver que la Suisse n’avait fait aucun pas vers l’Autriche. Napoléon répondit :

« Les Autrichiens n’auraient pas été les amis de la Suisse. )> Et il revint sur cette idée que s’il était battu, la Suisse devrait s’armer pour défendre son territoire et sa neutralité en vertu de l’alliance.

Puis la conversation sauta sur des points différents : l’affaire du pont de Bâle. « Elle n’était pas de mon ordre », dit Napoléon; l’affaire des régiments; celle de Saint-Urbain, où s’était fourvoyé Mousson. « Mousson avait tort, mais les autres ont agi en paysans. » Enfin, on parla du Tyrol, où l’Empereur laissa entendre qu’on pourrait trouver quelque chose pour la Suisse.

La conversation prit fin après avoir duré plus d’un quart d’heure. Reinhard avait pu trouver le moment de demander :

— Votre Majesté veut-elle me donner quelques ordres ou une réponse pour le Landammann?

— Oui, dit l’Empereur. Je ferai écrire au Landammann.

Reinhard avait fait partie de la Consulte helvétique. Il avait déjà entendu Bonaparte. Mais quelle différence entre le Premier Consul entrevu aux Tuileries dans sa gravité de chef d’Etat et de législateur, et l’homme qu’il avait alors sous les yeux ! Dans ce logement de fortune, sur la route de Vienne, ce n’était plus qu’un soldat, simple et bon enfant, heureux de sa victoire et se laissant aller aux vues politiques avec une désinvolture toute militaire. Comment échapper à la séduction d’un pareil caractère?

Jean de Müller, à Berlin, n’y avait pas résisté. Goethe et Wieland, plus tard, en avaient subi le charme à leur tour. Le bourgmestre de Zurich y fut pris comme les autres.

Au sortir de cette audience, il se rendit chez le maréchal Lannes, colonel général des Suisses, avec lequel il s’entretint des régiments capitulaires. Napoléon avait dit tout à l’heure : « Je n’aurais désiré que deux choses de la Suisse : qu’il n’y eût pas de Suisses à un autre service que le mien et que le complément des régiments eût eu plus de succès. »

Le soir, vers huit heures, Reinhard reçut la lettre pour le Landammann en même temps qu’une convocation pour une nouvelle entrevue.

La lettre pour d’Afîry s’accordait avec les déclarations de Napoléon. Elle insistait sur les idées qu’il venait d’exprimer et dont il était difficile de contester la clairvoyance.

« Ratisbonne, 25 avril.

« Très cher et grand Ami, je reçois votre lettre du 18 avril que me remet M. Reinhard.

(( J’approuve toutes les mesures prises pour assurer la neutralité de la Suisse. Votre territoire ne sera jamais attaqué par moi, mais il le sera par mes ennemis aussitôt qu’ils seront en état de le faire. Les événements qui viennent de se passer font penser que ce moment n’est pas près d’arriver. Toutefois, les mesures que vous avez prises et les dispositions que la Diète a manifestées sont très convenables, car si une seule fois la Suisse laissait violer son terri-

toire par la maison d’Autriche, elle serait perdue pour toujours. Il est très certain que dans la guerre de 1805, et peut-être même dans celle-ci, le cabinet de Vienne avait cherché à troubler la Suisse et à y pénétrer; projets vains que le succès de mes armes a dissipés, mais qui cependant ne doivent pas être oubliés et qui doivent servir de règle à la Suisse. — Napoléon. »

A M. le comte d’Afîry, Landammann de la Suisse. (Correspondance, t. XVIII.)

Quant à la seconde entrevue, elle fut également pleine de cordialité, mais d’un ton politique plus élevé. Reinhard dit de l’Empereur : « Il était plus sérieux, parla avec chaleur et longtemps de suite, insistant et revenant souvent sur les mêmes objets. » Reinhard n’osa pas l’interrompre et eut de la peine à le suivre.

— J’ai réfléchi à votre neutralité, dit Napoléon en commençant. Pour moi, je la respecterai et je ne vous demande rien. Mais s’il y a la guerre de nouveau, et si les Autrichiens ont le dessus, vous en êtes les dupes, vous êtes perdus. (On allait s’en apercevoir en 1813.)

Vis-à-vis de moi, cette neutralité est un mot vide de sens, qui ne vous sert qu’autant que je le veux. Comment serait-ce, si je vous donnais de la consistance et de la force en alliant le Tyrol à la Suisse ? C’est un pays que je devrais brûler. Mais si je pouvais l’arranger sans lui faire de mal, je le préférerais. Il a de l’affinité avec vos mœurs ; mêmes moyens

physiques ; il vous renforcerait dans tous les événements futurs. »

Puis le voilà livré à ses vues d’agrandissements. Le Tyrol et la Suisse feraient bon ménage. « Il a la même propension à être libre, comme vous. Il s’accorderait avec votre constitution. On en ferait un ou deux cantons. Je ne me réserverais que la communication de l’Allemagne avec l’Italie. Vous y gagneriez une route commerciale, un débouché pour vos fabriques. »

Reinhard n’était pas venu pour traiter de pareilles questions. Il ne répondit rien. D’ailleurs, sans s’arrêter, l’Empereur passait du Tyrol à l’Allemagne. Avec elle aussi, la Suisse pourrait s’entendre.

- Déjà, d’ ancienne date, vous étiez lié avec elle. Vous aviez des villes impériales. Vous étiez attaché à l’Empire germanique. Comment était-ce?

Pour la première fois, il s’interrompit, car il ne voulait rien laisser dans sa pensée d’obscur ni d’inexact.

Reinhard dit avec empressement : « L’abbé de Saint-Gall était prince de l’Empire. » Il tombait bien ! Napoléon avait eu à sévir contre le fougueux Pancrace.

— Non, reprit l’Empereur. D’autres

Reinhard. — Quelques-unes de nos villes étaient villes d’Empire.

Mais Napoléon revenait déjà à son idée principale, la seule, la vraie.

« Vous pourriez être un jour la dupe de vousmêmes. Les Etats voisins s’agrandissent et vous

entourent. Ils s’aguerrissent à mon école. Vous restez faibles et petits. Voulez-vous vous exposer à ce qu’un jour je fasse un Landammann permanent? Si une autre guerre éclate, vous êtes perdus. Il est vrai, cela est difficile à supposer. Après l’Autriche, qui ferait la guerre? Je ne vois que des avantages pour la Suisse dans ce que je vous propose. »

Et il avait raison. La neutralité pure était une chimère. Belle affaire que le passage de quelques régiments ! On allait voir autre chose en 1813. L’intérêt de la Suisse était de lier sa cause étroitement à celle de Napoléon. Napoléon vaincu sur le Danube, c’était la campagne de Zurich qui recommençait. C’était tout le bienfait de 1803 remis en question.

((Je demandai la permission de parler », écrit Reinhard dans sa relation. Et il parla. Il s’efforça de montrer que ni l’annexion du Tyrol, ni la réunion avec l’Allemagne ne pouvaient être acceptées par son pays.

(( J’observai que sans doute le mot de neutralité n’avait d’autre sens que d’écarter de la Suisse le fléau de la guerre; qu’il n’avait plus de sens politique, que nous nous battrions sans doute contre les Autrichiens ; que nous poserions les armes devant les Français, mais que notre réunion avec l’Empire germanique aurait des suites terribles pour nous; que je suppliais Sa Majesté d’écarter cette idée; que pour ce qui regardait le Tyrol, ce pays équivalait seul à presque toute la Suisse ; que sa disproportion avec nos cantons, la religion, le change-

ment de notre constitution, de nos anciennes formes qui suivraient nécessairement cet agrandissement, notre aversion pour toute nouveauté, l’impossibilité de diriger ce nouveau pays, la crainte du reproche d’avoir voulu nous agrandir, etc., paraissaient être des obstacles invincibles et devaient nous inspirer le vœu de rester dans notre petitesse.

« Et si même le Tyrol devait devenir l’allié de la Suisse, ne pourrait-il pas se former à peu près comme le Valais, et l’indépendance de la Suisse, sa neutralité, rester intacte même en temps de guerre? » Mais ces projets entraient-ils dans l’esprit de Napoléon? Pouvait-il disposer du Tyrol qui opposait alors à la Bavière la même résistance que l’Espagne à la France ? N’était-ce pas son plaisir d’agiter les idées? d’étonner ses auditeurs de ses combinaisons politiques ?

C’est ce qu’il dit à Reinhard après l’avoir laissé parler. « Ce ne sont que des idées jetées en avant, dans la supposition que l’Autriche cessât d’exister... Il n’y a rien de décidé encore... »

Reinhard ajoute : « Il me congéi’ia un peu sèchement. Je vis que mon refus d’entrer dans des vues aussi vastes le fâchait et que le Tyrol le gênait. » Homme candide, malgré toute sa finesse, qui put se croire un moment le confident de Napoléon, qui ne se confiait à personne.

Cette entrevue avait duré une demi-heure. Reinhard, toujours accompagné de Hirael, repartit le 27. Par Augsbourg, Ulm, Schaffouse, il était de retour à Zurich le 2 mai. Il alla ensuite à Fribourg,

OÙ il rendit compte de sa mission au Landammann qui s’en déclara satisfait (1).

Cependant, la campagne de cinq jours n’avait fait que délivrer la Bavière et nous ouvrir la route de Vienne. Gomme en 1805, il fallut une nouvelle campagne pour achever la guerre. Elle fut plus difficile que celle d’Austerlitz, et l’archiduc Charles se montra le digne adversaire de Napoléon.

Le 13 mai, celui-ci entra dans Vienne. Mais il fallut aller chercher l’archiduc sur la rive gauche du Danube et ce premier passage fut marqué par les deux journées sanglantes d’Essling qui nous rejetèrent dans l’île Lobau (21 et 22 mai). Notre échec eut un énorme retentissement dans toute l’Allemagne. On le présenta comme une grande victoire de l’Autriche. Dans une proclamation du 6 avril faite pour être entendue de la Confédération du Rhin et même de la Suisse, l’archiduc avait dit à ses soldats :

« La liberté de l’Europe, réfugiée sous vos drapeaux, y attend que vos victoires, déliant ses entraves, la rendent d’abord aux Germains, nos dignes frères, aujourd’hui enchaînés dans les rangs ennemis, où leur rage impatiente invoque vos propres bras pour rompre leurs chaînes... »

Cette « rage impatiente » se borna, après Essling,

(1) Ces deux entretiens figurent dans la relation officielle de Reinhard (Archives de Berne, t. 564). Ils ont été rapportés par son biographe, Murait, et se trouvent également dans Steiner, chap. vi.

Ils sont d’un vif intérêt, car ils rendent bien la vivacité de langage, le tour d’esprit, le jaillissement d’idées qui caractérisaient Napoléon.

à quelques soulèvements partiels rapidement comprimés. En Suisse, rien ne bougea. On n’eut à surveiller d’un peu près que le canton des Grisons.

Dans ce pays, l’Autriche avait toujours gardé des partisans qui avaient pour chefs la puissante famille des Salis, et elle entretenait son influence grâce à sa seigneurie de Râzuns. Ce domaine, représenté par un château fort qui domine la vallée du Rhin, à trois lieues de Goire, auprès de Reichenau, ne rapportait pas mille écus par an, mais assurait un point d’appui à la maison d’Habsbourg, pour intriguer dans le pays (1).

D’ailleurs, l’évêque de Coire, Charles- Rodolf de Buol-Schauenstein, était de famille autrichienne, n ne dissimulait pas ses sympathies pour l’Autriche et on le soupçonnait d’attiser, sous main, l’insurrection du Tyrol.

Le comte de Talleyrand jugea opportun, pendant le mois de mai, de faire une tournée dans les cantons voisins de la frontière. R revint des Grisons par Saint-Gall, Schafîouse et Zurich, et se félicita des observations que lui suggéra sa promenade.

L’esprit de Saint-Gall lui sembla excellent. « Le canton de Saint-Gall est tout dévoué à la France. R n’est pas jusqu’au plus petit village où le peuple n’ait cherché à me manifester son attachement à l’Empereur et sa reconnaissance pour le bonheur dont il jouit... C’est un des cantons où les Français sont le mieux reçus. » (4 juin.) Le canton de Saint-

(1) Dans la correspondance de Talleyrand, il y a une intéressante notice sur cette seigneurie de Razüns, t. 488. Pièce annexe.

d84 NAPOLÉON ET LA SUISSE

Gall était alors le plus actif et le plus industriel de la Suisse. Il n’allait pas tarder à souffrir du blocus continental et ses sentiments changèrent.

Le canton de Schaffouse ne lui parut pas souffrir du voisinage de l’Allemagne.

« Ce canton est heureux et content, par conséquent attaché à l’Acte de médiation et à son traité d’alliance. Cependant une partie des commerçants pencherait volontiers pour l’Autriche, dans l’espoir que leurs marchandises auraient un plus libre cours. ))

A Zurich, « l’esprit m’a paru généralement sage ».

C’est à Berne, dépossédée de sa suprématie, que survivait encore le plus d’hostilité contre nous.

(( Je ne dois pas cacher à Votre Excellence que Berne est une des villes où les Autrichiens ont le plus de partisans. On s’en aperçoit aisément à l’effet que produisent nos victoires. »

Ce qu’il dit du cordon de neutralité est très juste. « J’ai parcouru toute la ligne du cordon que les Suisses ont établi sur les frontières. Ces forces prouvent bien que la Suisse ne doit sa neutralité qu’à l’Empereur et à ses succès. Car ce ne sont sûrement pas 5 000 à 6 000 hommes, éparpillés par pelotons, depuis Constance jusqu’aux frontières des Grisons, qui pourraient empêcher une force quelconque de passer sur le territoire de la Confédération. » (Au ministre, de Fribourg, le 4 juin.)

L’ambassadeur était revenu pour la session de la Diète qui s’ouvrit à Fribourg le 5 juin. La cérémonie à laquelle assistaient, avec notre ministre.

ceux de la Prusse, de la Bavière, de Tltalie et même le nonce, fut marquée par un beau discours du Landammann.

« La loi constitutionnelle qui nous régit, disait d’Affry, m’appelle une seconde fois à l’honneur de présider cette assemblée respectable. La place que j’occupe, toujours honorable, parfois difficile, m’invite à parler de la patrie à ceux que la confiance des Cantons a désignés pour porter leurs suffrages au Sénat confédéral. Heureux de pouvoir mêler, dans une circonstance aussi grave, les sentiments les plus doux aux fonctions sévères de la magistrature ; plus heureux encore par la certitude de ne dire autre chose que ce que chacun éprouve comme moi, je vais, messieurs, vous exposer avec simplicité quelques idées qui appartiennent essentiellement à cette journée. »

Il rappela alors les principes dont le pays ne devait pas s’écarter. Il recommanda l’union, l’oubli des intérêts privés et l’attachement à cet Acte de médiation qui, arrachant le pays à ses discordes intestines, était devenu sa loi constitutionnelle et l’unique sauvegarde de sa prospérité. Et il termina par ces paroles : « Soyons toujours justes, soyons prudents et nous serons assez forts. »

D’autres discours furent prononcés le lendemain par Secretan (Vaud), Michel de Elue (Unterwalden), Glutz, l’ancien Landammann, Muller-Friedberg (Saint-Gall), qui exprimèrent les mêmes sentiments d’attachement pour Napoléon.

La Diète se prolongea jusqu’au 6 juillet, sans

incident notable. Lorsqu’elle se sépara, Napoléon venait d’écraser l’Autriche, à Wagram, et quelques jours après un armistice était signé qui permettait d’espérer la paix.

D’autre part, l’insurrection du Tyrol était comprimée et la Bavière replaça le pays sous son autorité. Mais ce ne fut pas sans se plaindre de l’évêque de Coire. Elle en demanda l’arrestation à Napoléon. Celui-ci, qui venait de se brouiller avec le pape, l’accorda aisément.

Talleyrand fut chargé de s’en expliquer avec le Landammann. D’Afîry s’inclina aussitôt. Il écrivait à l’ambassadeur, le 4 octobre :

« Dès que Sa Majesté signale l’évêque de Coire comme un homme dont les liaisons compromettent la tranquillité et la neutralité de la Suisse, toute autre considération disparaît à mes yeux. Sa Majesté seule avait le droit de nous parler ainsi. Elle dont la bienveillance garantit à la Suisse cette même neutralité et cette tranquillité précieuse dont la conservation mérite assurément d’être achetée par quelques sacrifices. »

Cette soumission absolue fait comprendre l’estime particulière où Napoléon tenait le comte d’Afîry et ’on est fondé à croire, avec quelques historiens, que c’est à d’Afîry qu’il songeait, quand il parlait de donner au pays un Landammann permanent.

L’évêque fut arrêté, dans le courant d’octobre, et enfermé à Soleure, mais relâché au bout de quelques mois.

En même temps que lui, d’autres personnes

s’étaient trouvées compromises dans ces intrigues avec l’Autriche. Dans le nombre, Zellweguer, d’Appenzell, accusé de relations avec un partisan de l’Autriche, chef des mécontents du Vorarlberg, le docteur Antoine Schneider. Zellweguer écrivit au Landammann pour se justifier. Il protesta hautement de son attachement à son pays et au régime de 1803. Il n’en resta pas moins suspect à nos yeux, ce qui lui attira d’être exclu de la Diète de 1810, comme nous le verrons.

Sur ces entrefaites, la paix fut signée à Vienne, ou pour mieux dire à Schœnbrünn, le 14 octobre.

Bien qu’elle perdît encore plusieurs territoires et près de 3 millions et demi de sujets, l’Autriche s’en tirait à bon compte. Une des clauses du traité lui enlevait la seigneurie de Razuns. Le comte Auguste fut chargé d’en prendre possession et d’en confier l’administration provisoire à un bailli qui ne se fût pas montré ami de V Autriche, comme le recommandait Ghampagny. Ce vieux rocher féodal fit partie du domaine particulier de l’Empereur.

Celui-ci, d’ailleurs, dans l’échange des signatures, ajouta à ses autres titres celui de « médiateur de la Confédération suisse ».

En apprenant l’heureuse issue de cette longue campagne, Watteville licencia le contingent fédéral qu’il avait réparti sur les frontières, et déposa lui-même son commandement (octobre-novembre).

La joie causée par le désarmement général fut brusquement troublée. De nouveaux passages de troupes sur une partie du territoire helvétique

ranimèrent les inquiétudes causées au printemps.

Après s’être fait précéder par un officier chargé de demander aux autorités locales le logement et les vivres, un corps d’environ 6 000 hommes, sous le général Froment, de la division Lagrange, traversa le Rhin à Schafîouse et à Rheinfelden pour regagner Huningue. Quelques jours après, le reste de la division suivit, avec une partie du bataillon de Neufchâtel (23-29 novembre). Le général Lagrange, qui venait du Vorarlberg, avait pensé que notre alliance avec la Suisse autorisait le passage, sans que la neutralité du pays en parût compromise (1).

Le Landammann pensait autrement. Il protesta contre la marche du général Froment, qui s’était permis, disait-il, « de disposer d’une partie de notre territoire pour y faire passer ses troupes, et de donner des ordres pour leur réception. Get oubli de tous les égards et de toutes les convenances envers un Etat indépendant, ami et allié de la couronne de France, ne peut qu’être ressenti vivement par la Confédération entière ». (Lettre à Talleyrand du 27 novembre.)

Ces mouvements de troupes alarmaient un petit pays, facilement ombrageux, surtout dans un moment où l’on attribuait à l’Empereur de nouveaux projets politiques. C’est cette disposition des esprits que Talleyrand signalait au ministre.

X Ce passage, écrivait-il le 2 décembre, a produit

^ (1) C’est ce qu’il expliqua dans une lettre au ministre de la guerre, du^25 décembre suivant.

d’autant plus de sensation que les esprits sont un peu inquiets; que les Suisses croient que l’Empereur veut changer quelque chose à leur Constitution, et que le moindre manque de formes paraît, aux yeux d’un assez grand nombre, le commencement des opérations qu’ils imaginent que Sa Majesté veut faire dans leur pays. »

Napoléon nourrissait-il de pareils projets? Bien loin de là. Et il s’en expliquait alors d’une façon retentissante.

Le 3 décembre, pour l’anniversaire du couronnement, dans une réception solennelle du Corps législatif, à laquelle assistaient, avec les rois de Naples et de Westphalie, de Saxe et de Wurtemberg, les reines de Hollande et de Westphalie, les grands dignitaires de l’Empire, les députations du Sénat, du Conseil d’Etat et des corps judiciaires, l’Empereur prononçait un grand discours, dans lequel il disait :

« Par le traité de Vienne, tous les rois et souverains mes alliés, qui m’ont donné tant de témoignages de la constance de leur amitié, ont acquis et acquerront un nouvel accroissement de territoire. J’ai voulu donner une nouvelle preuve de mon estime à la nation suisse, en joignant à mes titres celui de son médiateur, et mettre un terme à toutes les inquiétudes que l’on cherche à répandre parmi cette brave nation... »

Ces paroles furent reçues dans le pays avec allégresse, et Talleyrand put écrire :

« ... Je ne saurais exprimer à Votre Excellence

l’effet que produit ici le discours de FEmpereua au Corps législatif. Il a répandu dans toute la Suisse une joie, un enthousiasme général, et entièrement calmé les esprits que le passage des troupes de la division Lagrange avait infiniment alarmés. » (A Champ agny, 10 décembre.)

Mais ce n’était pas assez. Quelques jours après le discours impérial, le ministre de l’intérieur, comte de Montalivet, dans la séance d’ouverture du Corps législatif (12 décembre), semblait répondr directement aux réclamations de la Suisse.

Dans son Exposé de la situation de V Empire, au 1®*^ décembre, après avoir examiné successivement les travaux publics, le commerce, les cultes, etc., il passait à la politique étrangère, et il disait de la Suisse :

« Sa Majesté a voulu assurer d’une manière éclatante les avantages de l’Acte de médiation en joignant à ses titres celui de médiateur de la Suisse. C’est assez dire aux Suisses que le bonheur sera perdu pour eux le jour où ils toucheront à ce palladium de leur indépendance. Le pont de Bâle a donné des occasions fréquentes aux troupes françaises de violer le territoire helvétique. Il leur était nécessaire pour le passage du Rhin. Sa Majesté vient d’ordonner qu’il fût construit un pont permanent à Huningue (1). »

Ainsi, lorsque s’achevait l’année 1809, l’entente

(1) Séance du Corps législatif du 12 décembre, sous la présidence de Fontanes. Moniteur du jeudi 14 décembre, n° 348.

L’exposé de Montalivet s’y trouve au complet.

demeurait complète entre le médiateur et le pays. Le médiateur rappelait hautement l’Acte de 1803, et le pays plaçait en lui toute sa confiance. La paix ouvrait de longues espérances, et les intérêts matériels n’avaient pas encore trop souffert.

L’horizon restait pur, mais les nuages allaient venir.

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