CHAPITRE VII
l’ambassade d’auguste de talleyrand
Histoire intérieure : les travaux publics. — La littérature. — Les journaux et la censure, — L’industrie et le commerce. — Le blocus continental.
Pendant que s’accomplissaient ces événements dans l’histoire générale du pays, chaque canton poursuivait sa modeste existence avec l’organisme particulier qu’il tenait de l’Acte de 1803.
A sa tête, un avoyer {Schultheiss), dans les cantons aristocratiques, comme Berne, Fribourg, Lucerne et Soleure; un bourgmestre dans les cantons du commerce, tels que Bâle, Schafîouse, Zurich ; un Landammann dans les cantons démocratiques, comme Appenzell, Claris et les petits cantons ; mais, de quelque nom qu’il s’appelle, représentant extérieur du Canton, et sans pouvoir véritable, à l’image du Landammann de la Confédération.
Auprès de lui, un Petit Conseil, chargé du gouvernement, et, dans tous, un Grand Conseil, ou, comme dans les cantons démocratiques, des Landesgemeinde, formées de l’assemblée de tous les
citoyens. Avec cela, quelques services administratifs peu compliqués pour les finances, la justice et les milices; tel est l’aspect que présente chacun des Louables Cantons, et son existence ne participe à la vie générale que par la Diète.
La Diète (die Tagsatzung) n’a rien d’une assemblée parlementaire. Elle n’est qu’une Chambre consultative où se débattent les intérêts communs. Elle ne délibère pas au hasard. Chacune de ses sessions, comme nous l’avons a son programme, et, comme on dit aujourd’hui, son ordre du jour, fixé plusieurs semaines avant sa réunion annuelle. Chacun des députés (deux ou trois, au plus, par canton), est muni, pour ce programme, d’instructions très précises.
Ces députés, d’ailleurs, ne sont pas choisis pour leur éloquence, mais pour leur expérience. La plupart reviennent chaque année. Aussi, quand on a lu les délibérations de deux ou trois Diètes, on devient familier avec leur personnel. On retrouve des figures qu’on salue au passage, comme de vieilles connaissances. Ce sont presque toujours : pour Berne, le général Watteville, Mulinen ou Zeerleder ; pour Zurich, Reinhard, Conrad Escher ou Hirzel; pour Soleure, Glutz; pour Lucerne, Rüttimann; pour Glaris, Heer; pour Appenzell, Zellweguer, que son aventure de 1810 n’empêche pas de reparaître en 1811 ; pour Saint-Gall, Muller-Friedberg, que l’on a cherché à consoler de l’injustice de 1809, en lui décernant la croix de la Réunion en 1812 ; pour Schwitz, Aloïs Reding, invariable dans son atta-
chement pour l’ancien régime ; pour Vaud, Secretan, Crud ou Pidou.
Les questions diplomatiques étaient parmi les attributions principales de la Diète. C’est ainsi que, pendant cette période, elle put, au nom de la Confédération, signer plusieurs traités d’affaires ou de commerce avec quelques Etats voisins de PAL lemagne et négocier avec le Médiateur, en 1808, l’abandon de la petite vallée des Dappes, auprès du Jura. Elle fut cédée à Napoléon pour aider à ses communications avec Genève, mais reprise en 1815.
En somme, la vie politique suit un cours régulier et paisible. En dehors de la politique, la vie des Cantons est calme et laborieuse. Le premier et le principal bienfait de l’Acte de 1803 a été de rendre au pays la tranquillité publique, nécessaire après plusieurs années d’instabilité constitutionnelle et de querelles intérieures.
Grâce à l’ordre nouveau, le pays a pu travailler et développer ses ressources.
Elles étaient alors presque uniquement agricoles.
L’agriculture consistait surtout dans l’élevage, mais elle manquait de bétail. Elle était forcée d’en acheter aux pays voisins, en Souabe, en Allemagne, en Autriche, et les guerres de 1805 et de 1809, en suspendant le commerce, avaient, en dépit de la neutralité, pesé néanmoins sur le pays. En outre, le sel faisait défaut. Il était fourni principalement par nous, et des traités particuliers assuraient à nos salines du Jura un précieux débouché dans la Confédération. La correspondance de Barthélemy
el celle de ses successeurs porte parfois sur des difficultés relatives à ce commerce du sel, entouré d’une étroite surveillance.
Les procédés agricoles étaient encore arriérés. Aussi, faut-il citer parmi les citoyens qui furent les plus utiles à leur pays, l’agronome bernois, Emmanuel de Fellenberg.
Dans son célèbre domaine de Hofwyl, auprès de Berne, il avait fondé une ferme modèle. Il ne s’y livrait pas seulement à l’élevage, mais encore à l’étude et à la propagation des meilleurs procédés agricoles. A l’époque du blocus, et pour obtenir du sucre de la betterave, il fit des expériences qui lui méritèrent les encouragements de la Diète. Il avait ajouté à son exploitation rurale des établissements d’instruction agricole et populaire qui recevaient des élèves de la Suisse, de l’Allemagne et de la Hollande.
Hofwyl jouissait d’une réputation qui s’étendait au loin, et à laquelle avaient contribué les éloges de Ch. Pictet, de Genève, fervent adepte, lui aussi, de ce qu’if appelait « la sainte agriculture (1) ». Les voyageurs de distinction qui traversaient la Suisse ne manquaient pas de visiter Hofwyl. L’ex-impératrice Joséphine, qui était allée prendre les eaux d’Aix et qui passa en Suisse pendant l’été de 1810, y fut comme tant d’autres.
(1) Charles Pictet avait auprès de Genève, dans son domaine de Lancy, une importante exploitation agricole. Voir l’intéressant ouvrage, Pictet de Rochemont, Biographie et correspondance. Genève, 1892, in-8o.
Notre illustre naturaliste, Thouin, professeur àu Muséum, envoya à Fellenberg, en 1809, une collection de cent quarante espèces de graines ou plantes annuelles et de pleine terre. Il promettait d’ajouter à cet envoi, en disant dans la lettre flatteuse dont il l’accompagnait :
« Je remplirai en cela le but de votre institution, qui est de multiplier et de répandre les végétaux qui peuvent être utiles au progrès des sciences, de l’agriculture et du bonheur des hommes. »
Ce qui manquait encore au pays, c’étaient des routes. Plusieurs grands travaux publics aidèrent à la circulation, et, dans le nombre, la magnifique route du Simplon.
C’est au lendemain de Marengo que le général Turreau, qui occupait le Valais, avait reçu l’ordre de faire reconnaître le pays pour l’établissement d’une route entre la France et l’Italie. Les travaux commencés dès 1803 furent terminés après quelques années. Il avait fallu surmonter d’énormes difficultés; mais les Alpes étaient traversées, pour la première fois, par une magnifique route carrossable qui, de Genève à Milan, sur une étendue de 75 lieues, longeait le sud du Léman, jusqu’à Saint-Gingolph, passait ensuite à Monthey, Saint-Maurice, Martigny, remontait le Rhône jusqu’à Brigue, et s’engageait dans la montagne par le val de Gondo, pour déboucher à Domo d’Ossola, d’où, par Arona, Somma et Nerviano, elle atteignait Milan, capitale du royaume d’Italie.
Cette route, pour Napoléon, était alors d’une
importance politique bien supérieure à sa valeur commerciale. Elle assurait ses communications directes avec l’Italie. Il lui était pénible de la partager avec le Valais, d’autant plus que les frais d’entretien, qui devaient être communs aux deux pays, retombaient principalement sur le nôtre. Ges raisons politiques, les dépenses d’exécution que le décret de 1810 évaluait à 18 millions, les frais d’entretien, tout cela poussa l’Empereur à l’annexion du Valais (12 novembre 1810).
Et quelques semaines plus tard, dans le message au Sénat, qui signalait la naissance du département du Simplon, il put présenter ce modeste accroissement de l’Empire comme « une conséquence naturelle et prévue des grands travaux exécutés dans la région des Alpes ». (12 décembre 1810.)
Un autre grand travail de ce temps, qui honore la mémoire d’un fils éminent et dévoué du pays, ce fut le dessèchement des marais de la Linth, conçu, entrepris et poursuivi par Conrad Escher, de Zurich. Commencé en 1807, terminé seulement en 1823, et obtenu par un canal de dérivation qui fait communiquer le lac de Wallenstadt avec le lac de Zurich, le dessèchement des marais de la Linth ne donna pas seulement à la culture des milliers d’hectares, il rendit encore la santé à des milliers de paysans, autrefois décimés par les fièvres (1).
(1) Le gouvernement cantonal voulut perpétuer la mémoire de ce bienfait, en conférant le droit à la famille Escher d’ajouter à son nom celui de la Linth. Et le canal de la Linth n’est pour les gens du pays que la Linth-Escher.
Le progrès intellectuel profita de la paix publique. La Société helvétique, qui s’était tue dans le bruit du canon, se reforma avec un caractère décidément national. Il s’y ajouta une Société historique, fondée à Berne en 1812, par Frédéric de Mulinen, et une Société des Arts, fondée à Zurich par Martin Usteri.
On reprit les généreux efforts tentés par Stapfer, sous la République helvétique, pour organiser l’enseignement populaire, pour encourager l’enseignement supérieur à Berne, à Zurich, à Saint-Gall. C’est dans ce domaine que se signala l’illustre Pestalozzi. (Né à Zurich. 1746-1827.)
Pestalozzi est du dix-huitième siècle, par ses débuts littéraires, par son roman Léonard et Gertrude qui décrit avec sympathie les moeurs des paysans et les misères de leur existence. Il en est par l’influence de J. -J. Rousseau qu’il a si profondément ressentie. Mais il est aussi des temps nouveaux par son amour pour le peuple, par sa foi dans la vertu de l’enseignement, par son ardeur dans l’apostolat.
Dans le cours d’une longue existence traversée souvent par la pauvreté, la maladie, l’injustice; tour à tour fondateur d’orphelinat, chef d’école, directeur d’institut pédagogique; que ce soit à Neuhof, à Stanz, à Burgdorf et enfin à Yverdon où l’établit le canton de Vaud, en 1804, et où il fut secondé par de nobles auxiliaires tels que Fellenberg et J.- J. Wœhrli; Pestalozzi n’a cessé d’aimer l’enfance, de se pencher vers elle, de se dévouer à la formation de son esprit et de son caractère. On a pu trouver des défauts à la méthode de Pestalozzi; on ne pourra
se refuser à reconnaître et à vénérer, dans l’homme qu’il fut lui-même, un de ceux qui font honneur à l’humanité.
La haute culture intellectuelle manquait des foyers qu’elle trouvait dans les Universités de l’Allemagne, et qui lui furent assurés plus tard dans le pays. Mais elle avait aussi ses adeptes, particulièrement dans les sciences naturelles avec Grüner qui publia, en 1805, la première carte géologique de la Suisse; avec Auguste Meissner, professeur à Berne; avec Jean-Gaspard Borner, Conrad Escher, qui avaient pour émules les Pictet et les Gandolle, de Genève. Ces sciences, en effet, étaient volontiers goûtées d’esprits un peu lourds, mais sérieux, appliqués, patients, plus portés vers l’exactitude et la réalité que vers l’imagination et le rêve. Aussi, après Lavater, la poésie populaire ne trouva guère d’interprète que dans George Nœgeli.
L’histoire gardait toute sa faveur. Elle avait alors, au dehors, il est vrai, un illustre représentant. C’était Jean de Muller (1752-1809).
11 était né à Schafîouse, mais il avait étudié en Allemagne, à Gœttingue et il resta plutôt Allemand que Suisse. Suisse, il ne le fut que par son beau livre. Dans sa carrière quelque peu nomade, il avait oscillé entre la science et la politique. On l’avait vu successivement professeur à Genève, conseiller aulique à Vienne, historiographe à Berlin. Lorsque la guerre de 1806 éclata, il se montra un des plus ardents contre Napoléon. Pourtant, après léna, il resta à Berlin’ attendant le vainqueur.
Le 20 novembre 1806, il fut reçu par lui et conquis à son tour, comme allaient l’être deux ans plus tard Goethe, Schiller et Wieland. D’ennemi fougueux, il devint admirateur excessif. Napoléon le fit nommer par le roi Jérôme secrétaire d’Etat du nouveau royaume de Westphalie, ministre des affaires étrangères et directeur de l’enseignement.
Aucune conversion ne fut plus subite et n’a plus excité l’indignation des Allemands. Il se fit beaucoup pardonner par son administration libérale et par son zèle pour la science. Et son livre ferale reste. Son Histoire de la Confédération demeurait inachevée et bien des parties en ont vieilli. Mais par l’abondance des idées, l’ardeur du sentiment, la beauté du style, elle a contribué autant que la politique à resserrer l’union du peuple suisse et à fonder son patriotisme (1).
Après lui, le nom qui jeta le plus d’éclat fut celui de Zschokke (Henri- Daniel, 1771-1848) qui, après avoir été mêlé à la politique de 1798, revint aux travaux littéraires, tour à tour journaliste, poète, romancier, historien, avec une érudition variée et féconde à laquelle on ne doit pas moins de quarante volumes. Mais l’histoire inspira également les études de Charles-Louis de Haller, de Schuler, de Paul Usteri, de Mulinen, etc., sans parler des livres de Jomini et de Sismondi, qui appartiennent plutôt à la littérature de notre pays (2).
(1) J. de Muller mourut à Cassel le 29 mai 1809. Son livre, qui s’arrête avec lafin du quinzième siècle, a été continué par plusieurs historiens, notamment par Monnard et par Vulliemin.
(2) La production historique a été particulièrement féconde en Suisse dans le courant du siècle dernier, tant dans la Suisse aile-
Si le gouvernement du Médiateur se montrait disposé à encourager l’enseignement populaire et la haute culture scientifique, en revanche, il se montrait hostile à l’expression des idées quand elles touchaient à la politique.
Les journaux en Suisse étaient peu nombreux (dix-huit, d’après Talleyrand) et de ton modéré. Dans un pays de libre gouvernement, la liberté de penser semblait avoir pour conséquence celle d’écrire. L’Empereur n’était pas de cet avis. Les journaux de France, depuis le Consulat, étaient soumis à la surveillance de la police. Dès le début de la médiation. Napoléon prétendit obtenir des autres le silence qu’il imposait chez lui et le régime nouveau se manifesta par une censure arbitraire et rigoureuse exercée sur les journaux du pays.
A propos de deux articles de la Gazette de Berne, que le général Vial avait signalés à Talleyrand et au Landammann, celui-ci (Watteville), écrivait le 2 août 1804:
« L’ordre de ne rien laisser passer désormais qui ne soit parfaitement analogue aux sentiments de respect et d’attachement que la Suisse doit à Sa Majesté a été réitéré de la manière la plus formelle. » (A. E., t. 483.)
Le prince Eugène ayant eu à se plaindre d’articles publiés dans la Gazette de Lugano et demandé satisfaction, Napoléon écrit à Talleyrand, le 1®^ démande que dans la Suisse romande qui s’honore des travaux de Monnard, de Vulliemin, de Juste Olivier, de Daguet, de Numa Droz de Gaullieur et de bien d’autres.
i>36 NAPOLÉON ET LA SUISSE
cembre 1806 : « Mon ministre déclarera qu’au moindre retard qui serait apporté à ces satisfactions, je ferai marcher des troupes sur Lugano pour arrêter les deux coupables et je joindrai les deux bailliages à mon royaume d’Italie. )>
Rien que cela ! L’occasion de mettre la main sur le Tessin se retrouva plus tard. En attendant, il faut croire que des journaux s’émancipèrent de nouveau, car Vial, dans sa première visite à Reinhard, insista sur leur surveillance :
« J’ai engagé Son Excellence, écrit-il, à établir sur les journaux une censure sévère, pour qu’il n’y ait plus lieu aux plaintes qui ont été portées à diverses époques. » (13 janvier 1807. Ibid., t. 486.)
Auguste de Talleyrand continua le système. Il y fut aidé par Charles-Louis de Haller, chargé du bureau de la censure à Berne (1). Mais il était parfois devancé par son gouvernement, comme il arriva pour l’affaire du Conteur {Erzàhler), de Saint-Gall.
Un matin de 1809, en ouvrant le courrier du ministre, l’ambassadeur y trouva l’ordre de faire supprimer ce journal. L’inculpation ne portait pas sur un article particulier, mais sur l’esprit de la rédaction, en général. « L’esprit dans lequel se rédige
(1) Singulier personnage que ce petit-fils du grand Haller (1768- 1854). Démagogue en 1798, converti à l’absolutisme quelques années plus tard, et professeur de droit public à l’académie de Berne en 1806, il s’employait à combattre ses anciennes doctrines. Il parlait de tout restaurer et il publia un ouvrage sous le titre de Restauration de la seience politique, ce qui le fit surnommer le restaurateur. Il vécut chez nous de 1815 à 1830.
le journal allemand de Saint-Gall, le Narrateur, montre qu’il sera dangereux d’en tolérer plus longtemps la publication. Vous voudrez bien, monsieur, demander au gouvernement suisse que cette feuille soit supprimée... » (De Champagny, 7 mars.)
Naturellement, Talleyrand écrivit au Landammann. Celui-ci, qui était le comte d’Afîry, fut très étonné. On va voir pourquoi. Mais il n’hésita pas. Il s’adressa aussitôt au gouvernement de Saint-Gall pour obtenir la suppression demandée et il écrivit à Talleyrand quelques jours après :
« A la réception de la note de Votre Excellence, je ne me suis point permis d’observer que la gazette de Saint-Gall passait pour être écrite avec prudence et dans un esprit bien différent de celui que le ministre de Sa Majesté a cru y découvrir. Je n’ai pensé qu’à satisfaire une demande' précise et à donner à Sa Majesté une preuve de mon dévouement. » (20 mars.)
Et, en effet, ce journal appartenait à Muller-Friedberg qui nous était entièrement acquis. Cet excellent citoyen, chaque année député à la Diète par son canton, avait fait partie de la Consulte de 1802. Il avait fondé le Conteur (hebdomadaire), en 1806, pour propager les idées libérales et s’y dépensait sans compter. Il protesta contre cette mesure injustifiable. Rouyer se porta garant de son bon esprit. « Il est incontestablement le magistrat de la Suisse le plus attaché à la France, ce qui lui fait même des ennemis. » Ce fut en vain. La suppression fut maintenue.
Cette énorme sottise ne refroidit pas le zèle de Talleyrand. Il écrivait, le 12 décembre 1810 : « Je ne cesse de recommander aux gouvernements la plus grande surveillance sur leurs journaux et d’avoir soin qu’ils n’impriment rien qui puisse déplaire à Sa Majesté. »
Les foudres administratives tombèrent, l’année suivante, sur un journal d’Aarau, V Histoire moderne^ dénoncé par le ministre de la police, Savary. Savary écrivait à Maret (successeur de Champagny), le 19 juin 1811 :
« Parmi les journaux étrangers qui parviennent à mon ministère, il en est un, imprimé à Aarau, qui se fait remarquer par un très mauvais esprit. Dernièrement, il a publié des réflexions sur la guerre entre la France et l’Angleterre et une apologie de cette dernière puissance. « (A. E., t. 491.)
Il demandait la suppression du journal. Mais, comme celui de Saint-Gall, ce journal était libéral et d’ordinaire irréprochable. Il évita la suppression. Il en fut quitte pour une réprimande.
N’insistons pas sur ce chapitre. La question est jugée. Cette hostilité de Napoléon contre la liberté de penser est résumée, pour ainsi dire, dans sa lutte avec Mme de Staël (1).
On sait les débuts de cette femme illustre et quelle place sa personne, son esprit et ses livres allaient tenir dans la société de ce temps.
(1) Voir sur ce sujet le livre récent et attrayant de M. Paul Gautier, Madame de Staël et Napoléon, in-8o, 1903. — Mme de Staël, née en 1766, mourut en 1817. Elle laissait inachevé le plus profond de ses livres qui fut publié en 1818, par sa famille, ses Considérations sur la Révolution française.
Lorsque le Directoire prit en main le pouvoir, elle était assez influente pour faire entrer Talleyrand aux relations extérieures. Lorsque Bonaparte revint d’Italie, elle essaya de le conquérir. Elle se flattait d’être l’Egérie d’un nouveau gouvernement. Elle fut rabrouée vertement. Il n’aimait pas les femmes qui s’occupent de politique, et, en fait de gouvernement, il n’admettait que le sien.
Après brumaire, elle se jeta dans l’opposition, et la persécution commença en 1802, après la publication de Delphine, pour se prolonger jusqu’en 1812. C’est à Mme de Staël elle-même, dans le livre qui s’appelle Dix ans d’exil, qu’il faut demander le récit de ses pérégrinations de Paris à Goppet, de Goppet au Tyrol, du Tyrol à Vienne, de Vienne en Russie, de Russie en Suède et de Suède en Angleterre, dernier asile où la liberté de pensée pût échapper à Napoléon.
Dans cette lutte entre l’Empereur tout-puissant et Mme de Staël errante et proscrite, le beau rôle n’était pas pour Napoléon. En s’acharnant contre son adversaire, le despotisme n’a fait que le grandir. La postérité qui ne lira pas les ouvrages de Mme de Staël — déjà peu lus aujourd’hui — ne verra plus en elle que l’incarnation infatigable de la liberté, et ce sera l’honneur de Mme de Staël, que, dans le silence de l’Europe asservie, la conversation d’une simple femme, sur les bords du Léman, ait pu inquiéter Napoléon.
La tutelle qu’il exerçait sur le pays ne pouvait laisser le Médiateur indifférent aux questions religieuses. Elles tenaient de trop près à la politique.
'On a vu que le Landammann d’ Affry avait renoué les relations du pays avec Rome et qu’un nonce pontifical s’était installé à Lucerne. Celui-ci, Fabrizio Testa Ferrata, observa d’abord une prudente réserve et Talleyrand pouvait écrire de lui, quelques années plus tard, qu’il était « homme d’un commerce facile, bon ecclésiastique, nullement intrigant, qui ne désire que la paix et la tranquillité. » (6 septembre 1811, t.491.)
Il se garda de se compromettre dans l’affaire de l’abbé Pancrace et dans celle de l’abbé Glutz.
En 1806, le fougueux abbé de Saint-Gall, Pancrace Forster, dépossédé en 1798, avait cru le moment favorable pour revendiquer ses anciens privilèges. Il était soutenu par quelques moines et se croyait assuré de l’appui de Rome. Mais il rencontra dans Muller-Friedberg, devenu Landammann du canton, un adversaire énergique, derrière lequel se rangea notre gouvernement.
La cour de Rome laissa faire. Napoléon se déclara pour le maintien de la sécularisation prononcée en 1798, et l’abbaye fut définitivement supprimée.
Elle avait duré douze cents ans. Fondée en 614, trois siècles avant celle d’Einsideln, elle avait été, durant le moyen âge, un des foyers les plus actifs d’influence religieuse et de culture intellectuelle. La Réforme lui avait porté un coup sensible. La révolution de 1798 l’avait achevée.
L’affaire du couvent de Saint-Urbain, deux ans plus tard, se termina de la même façon, par la victoire des autorités laïques et cantonales.
L’AMBASSADE D’AUGUSTE DE TALLEYRAND rîU
Napoléon vivait alors en bonne intelligence ave(î le pape. Lorsque l’accord fut rompu, en 1809, le clergé se montra moins docile. On s’en aperçut, dès cette année, aux intrigues menées dans les Grisons en faveur de l’Autriche. Il semblait qu’on y attendît l’occasion d’un soulèvement. On découvrit des tonneaux de poudre, destinés aux Impériaux, dans les caveaux d’un couvent de Sainte-Lucie. Le chef de ces menées était l’évêque de Goire, de Buol-Schauestein, qui fut arrêté sur les plaintes de la Bavière et enfermé quelque temps. Cependant, malgré des difficultés passagères suscitées, en 1811, par un couvent de trappistes du canton de Fribourg, le clergé catholique resta tranquille jusqu’en 1813. Les protestants ne donnaient aucun sujet de plainte.
Ainsi, la paix des esprits s’ajoutait à la tranquillité générale. Il ne restait au pays qu’à travailler pour accroître ses ressources et développer sa prospérité matérielle.
L’industrie n’en était encore qu’à ses débuts. Il lui fallait l’emploi de la vapeur et l’établissement des voies ferrées pour atteindre le développement qui a marqué le reste du siècle. Sans parler de Genève et de Neufchâtel, elle était presque entièrement concentrée à Zurich et à Saint-Gall. Zurich fabriquait des cotonnades et des soieries. Saint-Gall excellait dans la fabrication des mousselines, des broderies et des toiles peintes. L’industrie des mousselines remontait au milieu du dix-huitième siècle (1753), et le canton était alors le plus laborieux et un des plus riches de la Suisse.
Le commerce était particulièrement actif à Bâle, Zurich, Aarau, Schafîouse, Genève et Neufchâtel. Mais il manquait encore de routes, malgré les grands travaux accomplis dans la région du Jura et dans celle des Alpes. En outre, il souffrait de la diversité des monnaies et de la défectueuse organisation des postes.
Le pays était inondé de monnaie étrangère. Dans les cantons de l’Ouest circulaient les monnaies françaises, dans le Nord et dans l’Est celles de l’Allemagne et de l’Autriche. En passant d’un côté dans l’autre, ces monnaies changeaient de valeur et leur variation gênait le commerce avec les pays voisins.
De bonne heure, la Diète avait reconnu le besoin d’une réforme. En 1807, elle nomma une commission dont faisaient partie Heer, Jenner, Rüttimann, Zellweguer, Zollikofer, et qui se réunit à Zurich, sans aboutir. Elle s’occupa encore de cette question en 1809, en 1810, en 1811, en 1812. Elle nomma une nouvelle commission chargée de préparer une réforme qui n’eut lieu qu’après 1815.
Même complexité pour les postes. Celles-ci, dont les Etats se réservent aujourd’hui le monopole, avec un soin jaloux, étaient alors livrées à des entreprises particulières.
En Suisse, la principale avait ses bureaux à Schafîouse. Elle dépendait de l’Allemagne et de la fameuse maison Thurn-et-Taxis, qui conserva si longtemps le privilège des postes germaniques. Elle avait la prétention d’échapper au gouvernement
central et refusait même de s’associer aux autres bureaux du pays.
A plusieurs reprises, la Diète s’occupa de la question. Un congrès fut même réuni en août 1807 qui comprenait les députés de Zurich, de Berne, de Bâle, d’Argovie, de Saint-Gall et de Vaud. Il n’en sortit rien. D’abord, la question était difficile à résoudre puisqu’il fallait concilier à la fois les intérêts cantonaux et ceux des fermiers de l’entreprise. Puis, les députés déclarèrent qu’ils n’avaient pas les pouvoirs nécessaires pour traiter.
Néanmoins, grâce à l’heureuse situation du pays qui fait de lui comme le carrefour de l’Europe et l’ouvre au transit général, grâce à l’extension de la puissance impériale et enfin, grâce au progrès de la richesse publique, l’industrie et le commerce prenaient l’essor, quand survint le blocus continental.
* Hs
On sait ce que fut le blocus continental et comment, après l’insuccès des armements de Boulogne, Napoléon s’était flatté de réduire l’Angleterre en lui fermant le continent. Toutefois, dans la lutte nouvelle qui s’engagea, c’était encore l’Angleterre qui avait commencé.
C’est elle qui, le 16 mai 1806, avait déclaré en état de blocus tous les ports français, de Brest à Hambourg, et défendu aux neutres de porter leur chargement ailleurs que dans un port anglais. C’est à ce blocus fictif, ou sur le papier, que Napoléon
répondit par le décret célèbre de Berlin, du 21 novembre, qui mettait en état de blocus les Iles Britanniques et défendait tout commerce avec elle ; décret auquel s’ajouta celui de Milan (17 décembre 1807) qui prohibait partout les marchandises anglaises et les denrées coloniales apportées par les navires de la Grande-Bretagne.
Ce duel formidable, qui aurait pu conduire l’Angleterre à la faillite, mais qui mena l’Empereur à Waterloo, avait le danger de forcer les Etats neutres à prendre parti. Se déclarer pour l’Angleterre, c’était s’exposer aux coups de Napoléon. Se déclarer contre elle, c’était s’exposer à la ruine. Voilà pourquoi le blocus souleva tant de plaintes.
La Suisse fut une des premières à en souffrir. Elle n’avait pas d’industrie et recevait les produits manufacturés de l’Angleterre. Elle consommait, en outre, les denrées coloniales dont l’Angleterre était presque seule à fournir le continent. Enfin, elle tirait un assez gros revenu du commerce de transit auquel s’ajoutait volontiers la contrebande. Elle fut donc atteinte à la fois dans ses besoins, ses habitudes et ses profits.
Les marchandises anglaises, prohibées chez nous avant le blocus, étaient importées par une contrebande active qui avait pour foyers principaux Bâle et Neufchâtel. Lors de l’annexion de Neufchâtel (mars 1806), des négociants suisses jetèrent dans le pays pour plusieurs millions de marchandises destinées à passer en France. Mais elles furent saisies par nos agents et détruites.
Napoléon profita de l’occasion pour se plaindre vivement au Landammann. Celui-ci (qui était Mérian, de Bâle) commença, pour le calmer, par faire emprisonner les coupables et promit d’obtenir de la Diète un décret qui fermerait la Suisse aux marchandises anglaises. Tel fut un des objets soumis à l’Assemblée qui se réunit à Bâle le 2 juin suivant ; et de ses délibérations sortit un décret en plusieurs articles dont les deux premiers étaient ainsi conçus :
(( Article premier. — L’introduction des marchandises de manufacture anglaise de toute espèce et celle des toiles de coton et mousseline fabriquées dans les possessions anglaises est prohibée. Le coton filé servant de matière première à la fabrication du pays est seul excepté de cette défense.
« Article 2. — Pour maintenir l’exécution ponctuelle de cette défense, chacun des Louables Cantons fera sur son territoire les dispositions les plus efficaces et veillera avec soin à ce que personne ne s’en écarte. Etc. » (Bâle, 5 juillet 1806.)
L’application du blocus demeura quelques années régulière, continue, mais sans excès. Le pays n’en souffrait pas outre mesure. Il s’ingéniait à remplacer le sucre par le miel ; il réduisait sa consommation de thé, de café, de denrées coloniales ; il atténuait ses privations, d’ailleurs, par une persistante mais discrète contrebande. Tout à coup, en 1810, le système reçut une impulsion toute nouvelle qui se fit sentir par toute l’Europe et qui porta pour ainsi dire le blocus de l’état chronique à la crise aiguë. Voici pourquoi.
Malgré la surveillance la plus rigoureuse, les produits manufacturés de l’Angleterre et les denrées coloniales pénétraient toujours sur le continent. Il suffisait de payer une majoration de 40 à 50 pour 100 à la contrebande qui se chargeait d’introduire les marchandises. En outre, à mesure qu’on s’éloignait de la mer, le sucre, le café, le cacao, le coton baissaient de prix parce que la surveillance devenait moins active ou moins efficace.
En parcourant les rapports de l’administration des douanes qui lui signalaient ce double fait, Napoléon, qui apportait à ces questions économiques une singulière attention, conçut l’idée d’un système ingénieux. Ce fut de convertir l’interdiction des marchandises prohibées en une taxe de 50 pour 100 ad valorem qui donnerait un double résultat. D’abord, elle maintiendrait les prix inférieurs auxquels l’Angleterre était forcée de céder ses produits pour les écouler, ce qui achèverait de ruiner son industrie. Puis elle établirait un prix moyen pour le consommateur du continent.
Tel fut l’esprit d’un décret de Trianon du 5 août 1810, complété par un nouveau décret de Saint- Cloud du 12 septembre suivant, sur les marchandises coloniales dont les principales étaient le bois du Brésil, le cacao, le café, la cannelle, le chocolat, la cochenille, les cotons (de Cayenne, de la Louisiane, de Smyrne), le clou de girofle, l’indigo, le poivre blanc, le sucre (Antilles, Havane, Brésil), le tabac, le thé, la vanille. Grâce aux droits stipulés par ces décrets, certains produits atteignaient des prix
L’ambassade d’auguste de talleyrand 247
exorbitants. Ainsi, le sucre brut coûtait de 287 à 290 francs les 100 kilogrammes ; le tabac, 382 francs les 100 kilogrammes; le thé, 11 francs le kilogramme ; la vanille, 10 francs ; etc.
Mais ces mesures n’empêchaient pas la surveillance ni les tracasseries. Bien au contraire. Car toute denrée coloniale, où qu’on la rencontrât, devait être accompagnée à la fois d’un certificat d’origine et d’une quittance des droits d’entrée. Sinon, elle était regardée comme introduite par fraude et confisquée.
A peine les décrets furent-ils rendus que Napoléon envoya des instructions partout pour en exiger et en surveiller l’application, dans les Etats de la Confédération du Rhin, en Italie, en Autriche, en Prusse, dans les Etats dû Nord et jusqu’en Russie. Ces instructions exposaient le système, en faisaient valoir les avantages et, au besoin, l’imposaient. En même temps, il faisait pratiquer partout, dans les pays alliés et sujets, de soudaines perquisitions, suivies d’énormes saisies. En Allemagne, on saisit à Hambourg, à Brême, à Munich, ‘à Francfort, à Leipzig et ailleurs ; en Prusse, à Stettin et à Dantzig ; en Italie, à Gênes, à Livourne, à Venise ; sur la côte de l’Adriatique, à Trieste. Seule, la Russie put se permettre de résister à ces exigences ; ce qui, d’ailleurs, aboutit à la rupture de l’alliance. Mais la modeste Suisse dut partager le sort commun.
Au commencement d’octobre 1810, le secrétaire Rouyer, qui était chargé de l’intérim pendant un congé de Talleyrand, reçut du ministre cette note impérieuse :
« Sa Majesté est informée d’une manière sûre que la Suisse est devenue l’entrepôt général des denrées coloniales. Elles y ont reflué de toutes parts depuis qu’on les a prohibées dans les autres parties de l’Europe. Les marchandises s’accumulent sur nos frontières et l’on emploie tous les moyens que peut inventer la fraude pour les introduire en France. Sa Majesté ne souffrira en aucune manière les infractions qu’on fait en Suisse au système généralement adopté contre ce commerce. Elle prendra même tous les moyens de s’y opposer, si la Suisse ne s’y oppose pas elle-même d’une manière efficace. Représentez au gouvernement helvétique la nécessité de prendre contre ce commerce des mesures rigoureuses. Etc. » (De Champagny. Fontainebleau, 3 octobre. A. E., t. 489.)
Immédiatement, Rouyer en référa au Landammann et le pressa de prendre les mesures demandées. Il ajoutait :
« Les seules qui puissent avoir un prompt effet sont qu’il soit établi dans toute la Suisse sur les marchandises coloniales qui s’y trouvent et qui sont désignées dans le décret du 5 août (de Trianon) un droit conforme au tarif indiqué dans le même décret, dont le but est de favoriser le débit des nouveaux produits continentaux qui doivent remplacer les denrées coloniales.
« Déjà, elles sont chargées de droits très onéreux dans toutes les parties de l’Allemagne. Le même système s’y exécute partout. Mais pour qu’il ait un plein effet, il faut qu’aucun pays ne reste ouvert à
e commerce et qu’il y ait uniformité de mesures dans tout le continent, etc. » (Au Landammann. Du 5 octobre.)
Le Landammann (Watteville) répondit qu’il allait envoyer une circulaire aux Cantons. Ce qu’il fit. Et les autorités cantonales s’exécutèrent tour à tour.
Des ordonnances rendues par Berne, dès le 12 octobre, Fribourg le 13, Argovie le 15, puis par Vaud, Soleure et Schafîouse, décidèrent la déclaration et la confiscation des marchandises anglaises. Avant la fin du mois, Claris, Thurgovie, le Tessin, les Grisons avaient pris des arrêtés semblables. Il était ordonné de ne laisser subsister sur les frontières aucun dépôt des marchandises dont l’entrée était prohibée chez nous.
Il fallait s’assurer, en haut lieu, que toutes ces prescriptions étaient suivies. Voilà pourquoi un inspecteur des douanes, de la division de Strasbourg, le sieur Lothon, arriva brusquement à Berne le 10 novembre.
Les instructions qu’il tenait du directeur général des douanes impériales, le comte Collin de Sussy, portaient : 1° que les denrées coloniales appartenant à des étrangers devaient être par lui confisquées et envoyées en France ; 2® que les Suisses qui se déclareraient propriétaires de marchandises devraient justifier de cette propriété par leurs registres de correspondance, lettres de demande, avis d’achats, factures, quittances, etc.
Après avoir reçu ce fonctionnaire et pris connaissance de sa mission, Talleyrand écrivait très juste-
ment au ministre que l’inspecteur des douanes était obligé à beaucoup de réserve et de tolérance dans la vérification qui lui était ordonnée, « car elle choque terriblement les idées de liberté et d’indépendance si chères aux Suisses. Si cette mesure n’est pas prise avec infiniment de jugement, elle pourrait aliéner un peuple habitué à regarder l’Empereur comme un sauveur et comme le second fondateur de son bonheur et de sa prospérité )). (Du 11 novembre.)
Lothon, avec l’agrément du Landammann et celui des autorités locales, parcourut plusieurs cantons : Berne, Schaffouse, Argovie, Zurich. Les denrées coloniales étaient confisquées et détruites. Les marchandises étrangères qui ne pouvaient justifier de leur provenance ni de l’acquittement des droits, étaient mises sous séquestre, déclarées propriétés impériales et dirigées sur la France. Les cotons étaient l’objet d’une hostilité toute spéciale, parce que Napoléon voulait en développer l’industrie chez nous et protéger nos manufactures contre la concurrence étrangère. La Suisse, qui aurait pu se passer de sucre et de café, ne pouvait se passer des cotons étrangers dont avaient besoin Zurich, Glaris et Saint-Gall, et c’est ainsi que la plus prospère de ses industries se trouva particulièrement atteinte.
Cependant, toutes les marchandises qui se trouvaient dans les différentes parties de l’Allemagne, sous le coup des dangers dont elles étaient menacées, avaient passé en Suisse. Traquées en Suisse, elles avaient franchi les Alpes pour se réfugier dans le Tessin, d’où elles comptaient se répandre en Italie.
C’est alors que Napoléon fit occuper le Tessin par des troupes italiennes.
C’était une mesure purement fiscale, inspirée par les circonstances. Mais Napoléon ne pouvait s’en charger lui-même sans compromettre ses devoirs de médiateur. Il en détourna habilement la responsabilité sur le prince Eugène.
Dès le 6 octobre, il écrivait au vice-roi d’Italie :
« Mon fils, faites occuper par une division de 5 000 à 6 000 hommes italiens : cavalerie, artillerie, infanterie, et par un bon détachement de douane et de gendarmerie tous les cantons suisses-italiens.
« Vous ferez sur-le-champ mettre le séquestre sur les marchandises coloniales et, en général, sur celles défendues en Italie qui sont là pour être introduites en contrebande.
> « Faites connaître par le chargé d’affaires italien en Suisse que cette mesure est nécessitée par la contrebande qui se fait dans ces cantons et que cette occupation durera jusqu’à la paix avec l’Angleterre ; que c’est un des moyens hostiles contre l’Angleterre que j’emploie dans le Meklembourg et dans les ports de l’Allemagne; que cela n^ attentera pas à la véritable neutralité de la Suisse, mais que le placement des douanes, au débouché des montagnes, est devenu indispensable...
« Je ne veux point m’adresser directement à la Suisse. Il n’y a pas de mal que ce soit une querelle de vous à la Suisse. Après, on aura recours à moi, ce qui amortira le coup. Mais il faut que cela paraisse venir de vous...
« Du reste, vous laisserez à ces cantons leur constitution, leur manière de faire et vous ne leur imposerez aucune nouvelle contribution. Les troupes seront nourries par vous; vous ne mettrez pas de Français dans ces colonnes. » (Correspondance, t. XXI, p. 225.)
L’opération fut accomplie trois semaines après. La division italienne, sous les ordres du général Fontanelli, entra dans le pays et y prit ses cantonnements. A Mendrisio, elle trouva une grande quantité de ces marchandises anglaises qui avaient reflué d’Allemagne en Suisse, de Suisse dans le Tessin, et qui furent aussitôt confisquées.
Au point de vue fiscal, le résultat fut peut-être satisfaisant. Au point de vue politique, il fut détestable. Nous l’avons vu. Il inquiéta la Confédération ; il provoqua des réclamations incessantes ; bref, il aggrava la désaffection commencée par la détresse des affaires et le malaise du pays.
C’est sur ces difficultés commerciales que finit l’année 1810 (1).
L’année 1811 s’ouvrit avec les plaintes du Landammann Grimm au sujet du Tessin et de la détresse commerciale des cantons. (Lettres du 5 et du 28 janvier.)
La Diète extraordinaire, qui se réunit du 17 au 24 avril, chargea Reinhard de plaider auprès de l’Empereur ou, tout au moins, de débattre auprès des ministres les intérêts économiques du pays.
(1) Cr. Rapport de Ghampagny à l’Empereur sur l’application du blocus à la Suisse. (3 décembre 1810.)
Reinhard, le 8 mai, demanda à être reçu par l’Empereur. Celui-ci se contenta de le renvoyer au comte de Montalivet, ministre de l’intérieur. C’est à Montalivet qu’il remit dans le courant du mois un mémoire court, clair et précis, consacré aux réclamations des Cantons (1).
Après avoir exposé les effets du blocus, particulièrement sur l’industrie textile, Reinhard disait :
(( 11 ne reste aux produits de l’industrie suisse qui autrefois circulaient librement chez presque toutes les nations que le seul débouché de la Confédération du Rhin dont plus d’un Etat exporte les mêmes objets manufacturés. Par ces nouvelles dispositions, une portion nombreuse d’habitants des contrées les plus laborieuses de la Suisse se trouve réduite à une misère déplorable et menacée d’un dépérissement entier et prochain. Etc. )>
Comment y remédier? Il proposait les mesures qui lui paraissaient nécessaires et qu’il résumait ainsi :
« En résumé, les faveurs que la Suisse croit oser solliciter de l’affection protectrice de Sa Majesté, sans mettre ses prières en opposition avec ses grandes vues et les intérêts de sa nation, seraient les suivantes :
« Introduction en Suisse des cotons du Levant qui arrivent par les provinces Illyriennes, en ne
(!)« Mémoire pour rappeler à S. B. M. le comte de Montalivet les objets dont la légation extraordinaire de la Suisse avait à l’entretenir, en suite de l’autorisation de S. M. l’Empereur et Roi. » A. E., t. 491.
payant que le droit de balance du commerce que payent les Français ;
« 2° Celle des cotons de Naples, de Rome et des Etats compris autrefois sous la dénomination de l’Italie, sans impositions, vu celles qu’ils ont à payer en Suisse, conformément au système actuel;
« 3° Quant à l’importation en France des objets manufacturés de la Suisse, un droit qui, tout compris, n’irait pas au delà de 20 pour 100, serait regardé comme la juste balance de ce que les produits manufacturés de la Suisse peuvent supporter et des avantages que les manufactures françaises peuvent exiger...
... La Suisse espère surtout que Sa Majesté consentira à lui accorder l’introduction, grevée d’un droit proportionnel au royaume d’Italie, ainsi que le transit pour la Turquie, le royaume de Naples et l’Espagne, soit par terre, soit par les ports français de Trieste, Gênes et Bayonne, qui, aussi est absolument enlevé à l’industrie de la Suisse. »
Il terminait en disant :
« C’est sous les mains bienfaisantes de Sa Majesté que la Suisse espère voir renaître les anciennes liaisons économiques avec l’Empire français. Elles sont devenues, par l’étendue actuelle de ce grand Empire, les bases uniques sur lesquelles le bien-être de la Suisse puisse désormais reposer. »
C’est peu après que se réunit la Diète, à Soleure. Les discours qui y furent prononcés et qui avaient trait au Tessin n’étaient pas de nature à changer les dispositions impériales. Le régime de prohibition continua.
L’inspecteur Lothon était toujours dans le pays. Il y poursuivait ses recherches. La correspondance de Talleyrand était bourrée de renseignements commerciaux et ornée de tableaux comparatifs et commerciaux où s’étalaient les chiffres et les marchandises. Elle était envahie par les cotons et les denrées coloniales; émaillée par les prix courants du sucre, du café et des autres objets de consommation. Elle nous apprend que le sucre coûtait alors de 5 fr. 50 à 6 francs la livre ; le café 5 francs à 5 fr. 50 ; le thé vert 18 à 20 francs ; le poivre 5 à 6 francs.
La politique cédait la place à la statistique. Etait-ce un diplomate qui tenait la plume? Ou n’était-ce qu’un commis de très haut et très puissant personnage, M. le comte Collin de Sussy, directeur général des douanes impériales et devenu, dans le courant de 1811, ministre du commerce et des manufactures? Il est vrai que, peu après, les débats de la nouvelle capitulation militaire alternèrent avec les questions commerciales, et que Talleyrand put ajouter à son langage de douanier celui d’un officier recruteur.
Mais pendant ce temps le malaise augmentait. Le travail s’arrêtait. Plus de 30 000 ouvriers étaient réduits au chômage et à la misère dans plusieurs cantons : Saint-Gall, Zurich, Bâle, Glaris, Argovie. Tout le monde se plaignait lorsqu’arriva 1812.
Il était tout naturel que le chef d’une cité aussi active que Bâle portât un intérêt particulier aux questions économiques. Voilà pourquoi le Landammann Burckhardt, dans une lettre à l’ambassadeur.
reprenait le langage de Reinhard au ministre Montalivet et proposait à des souffrances, restées les mêmes, les remèdes que préconisait le bourgmestre de Zurich.
Burckhardt écrivait, le 27 avril :
« Monsieur le comte, les manufactures de la Suisse, après avoir langui plusieurs années dans un état de souffrance progressive, touchent aujourd’hui à leur ruine (1)... S. M. l’Empereur et Roi peut seule mettre un terme à ces maux.
« Le commerce naturel de la Suisse est avec la France et l’Italie. Privé de ces débouchés, il se soutient presque uniquement par le transit, maintenant prohibé, au travers des mêmes Etats. La Suisse, étroitement liée à la France par ses relations politiques et militaires, par son adhésion franche et loyale au système continental, ose espérer quelques ménagements, quelques preuves de bienveillance pour les besoins urgents d’une partie aussi considérable de sa population...
(( Pour secourir son industrie aux abois et soulager des maux dont le spectacle fait frémir, la Suisse réclame avec instance :
« Quelques faveurs pour l’introduction en France des produits des manufactures suisses, sous telles précautions qui seraient jugées nécessaires...;
« 2° Une faveur semblable pour l’introduction des mêmes articles en Italie et en Illyrie, aux con-
(1) Il se plaint surtout de la prohibition qui pèse sur les cotons. Nous savons à quoi elle tient, au besoin de protéger notre propre fabrication.
ditions que Sa Majesté croirait devoir y mettre;
« 3^ Le transit des marchandises suisses pour la Turquie, le royaume de Naples et l’Espagne, soit par terre, soit par les ports francs de Trieste, Gênes, Bayonne ou autres... Quant à l’exclusion des marchandises anglaises, elle est garantie par les mesures du système continental. La Suisse y coopère de tout son pouvoir.
{( Le rétablissement d’un commerce régulier avec l’Empire attacherait d’une manière indissoluble, non seulement les gouvernements de la Suisse, mais encore la masse entière de la population à la grande cause de la France et à l’auguste personne du Médiateur. Des ménagements, quelques concessions bienveillantes, perpétueraient cette affection nationale que les rois de France avaient en vue de reconnaître et d’entretenir lorsqu’ils accordaient à la Suisse tant de privilèges remarquables.
« En refusant tout à la Suisse, on porterait un coup mortel à son commerce. On condamnerait à la misère et à l’émigration un quart de ses habitants qui ne peuvent tirer leur subsistance du sol aride qu’ils habitent.
« Le Landammann,
« Pierre Burckhardt.
« Le Chancelier de la Confédération^
« Mousson (1). »
Rien de plus clair, de plus équitable, de plus pressant.
(1) Le Landammann à Talleyrand. A, E., t. 492.
En transmettant cette lettre, Talleyrand s’y montrait favorable. Il demandait, comme il l’avait déjà fait, qu’on laissât entrer chez nous quelques produits de la Suisse qui n’y trouvaient aucune concurrence, par exemple les broderies et les toiles peintes de Saint-Gall. Il conseillait de ne pas pousser aux dernières rigueurs un despotisme économique qui nous aliénait le pays. Et il avait raison. Telles furent, en effet, les conséquences du blocus. On peut se passer de la liberté. Mais on ne se résigne pas à la misère.
L’attention de l’Empereur était ailleurs. Elle était tournée vers la Russie. La préparation d’une guerre nouvelle fit oublier le petit pays où la détresse matérielle s’ajoutait à l’inquiétude causée par l’occupation du Tessin. C’est ainsi qu’après le désaccord, la désaffection grandit.
Avec des revers comme ceux qui allaient marquer les derniers mois de 1813, la rupture devenait inévitable.