CHAPITRE VIII
L’échec de la campagne de 1812 porta un coup funeste à l’Empire. Il amena la défection de la Prusse et retourna contre nous une partie de l’Allemagne. La fidélité de nos alliés commençait à chanceler. Lorsque Reinhard de Zurich devint Landammann, en 1813, l’esprit de la Confédération n’était plus le même.
Auguste de Talleyrand écrivait, dès le 3 janvier : « ... Quoique l’Acte de médiation soit fidèlement observé, il s’opère néanmoins dans la politique des Cantons un changement important que je crois de mon devoir de mettre sous les yeux de Votre Excellence... »
Suivant lui, les Gantons avaient oublié leurs vieilles querelles et s’accordaient pour nous reprocher plusieurs griefs.
« Aujourd’hui, le temps qui peu à peu atténue les ressentiments et dissipe les craintes, l’occupation du Tessin, dans les cantons catholiques la position du pape que les prêtres dépeignent sous les plus noires couleurs, et principalement la misère qui règne danâ
les cantons manufacturiers de la Confédération, diminuent de jour en jour d^une manière bien frappante l’attachement des Suisses pour la France et rallient les nouveaux Cantons aux anciens gouvernements qui, de leur côté, emploient tous les moyens pour les attirer dans leur dépendance.
La Suisse ne bouge pas. Il n’y a, jusqu’à ce jour, dans aucun canton, de parti contre la France ; mais, dans tous, beaucoup de gens mécontents du système français, ce qui n’est nullement synonyme. Un parti contre la France supposerait des intentions hostiles. Les Suisses ne sont pas encore assez ruinés et sont trop partisans de la paix pour rien entreprendre. Si on les attaquait chez eux, ils défendraient peut-être avec acharnement leur liberté. Mais on leur persuaderait peut-être difficilement de marcher hors de leur pays pour apaiser ( ?) ou pour seconder les mouvements qui pourraient avoir lieu chez leurs voisins...
S’il existe dans tous les Cantons des mécontents^ il s’y trouve aussi des gens sages qui savent apprécier le bonheur dont Sa Majesté a laissé, et laisse encore jouir les Suisses au milieu des guerres qui déchirent le continent, et qui craindraient de voir troubler par une imprudence une tranquillité aussi précieuse... » (Au ministre. A. E., t. 493.)
Les cantons catholiques, comme on vient de le voir, s’inquiétaient particulièrement de la captivité du pape à Fontainebleau. On y colportait, depuis plusieurs mois, une prière inspirée par les circonstances ei dont l’ambassadeur envoie le texte séditieux.
« En date du 18 octobre, j’eus l’honneur de prévenir Votre Excellence qu’une propagande jésuitique cherchait à l’ombre du plus profond mystère à exciter dans les pays catholiques de la Confédération et de la Suisse un soulèvement en faveur du pape. Je joins une copie de la prière que cette secte ordonne de faire à ses pénitents, en y ajoutant une indulgence de quarante jours.
Prière.
« Dieu tout-puissant qui avez tiré saint Pierre, « votre apôtre, de ses fers et de sa prison, nous vous « prions de délivrer pareillement votre successeur, « notre S. P. Pie VII, de la captivité où l’a jeté son « ennemi impie. Préservez-le de sa fureur, et con- « fondez sa malice en rendant à l’Eglise affligée, « votre Epouse, son digne chef. Amen. »
La correspondance de Talleyrand, avec ce qu’elle signalait d’inquiétant, détermina le duc de Bassano à envoyer en Suisse un agent spécial de son ministère. Cet agent, qui s’appelait, qui signe tout au moins, Ferdinand Denois, arriva à Berne le 26 mars. Il parcourut plusieurs cantons, Berne, Fribourg, Soleure, Vaud, Zurich, Saint-Gall, Schafîouse, Bâle, et revint par le Brisgau, vers la fin de mai. Ses rapports clairs, judicieux, en apparence fondés, forment un singulier pendant à ceux de Sebastiani en 1805. Autant Sebastiani avait trouvé dans les Cantons d’attachement au Médiateur et de confiance dans l’avenir, autant Denois y trouve, à
cette heure, de désaffection et de découragement (1).
Cependant l’Empire ne semblait pas près de tomber. Uue brillante campagne de printemps (Lutzen et Bautzen), avait triomphé des Prussiens et des Russes, et rendu* à Napoléon une partie de l’Allemagne. Talleyrand écrivait le 29 mai, avec l’illusion naturelle à un bon fonctionnaire :
« Jamais la Suisse n’a été aussi tranquille qu’elle ne l’est aujourd’hui. Nos victoires en imposent aux mécontents, et les gouvernements cantonaux étant assez généralement bien disposés, il y a tout lieu de croire que Sa Majesté n’aura pas à se plaindre de la conduite de ce pays... »
La Diète s’ouvrit à Zurich le 7 juin. Les discours furent d’un bon esprit et l’éloge du Médiateur en fit encore les frais. La Suisse demanda à être représentée au congrès de Prague, dont l’Autriche venait d’obtenir la convocation. Napoléon s’y refusa, et avec raison. Il n’y avait de place au congrès que pour les représentants des puissances belligérantes, et la Suisse n’avait rien à y faire, pas plus qu’à Rastatt, en 1797. Aussi bien, ce congrès qui devait se réunir le 5 juillet n’eut pas lieu, et ce fut par la faute de Napoléon.
L’empereur d’Autriche et Metternich lui étaient alors plus favorables qu’aux alliés. On demandait à Napoléon de renoncer aux provinces Illyriennes, au grand-duché de ^Varsovie, au protectorat de la Confédération du Rhin. On lui laissait la Belgique,
(1) Je me borne à signaler ces rapports sans y emprunter. La prose de Talleyrand doit nous suffire. A. E., t. 493.
la rive gauche du Rhin et Tltalie. Il fallait accepter. Gaulaincourt, duc de Vicence, qui avait remplacé Maret, y poussa vainement Napoléon. Metternich déclara que l’armistice ne serait pas poussé au delà du 10 août (1); que si Napoléon n’adhérait pas, avant ce terme, aux conditions de l’Autriche, celle-ci se joindrait à la coalition. Le 10 août passa sans réponse. L’Autriche se joignit alors à la Prusse et à la Russie, et c’est ainsi que s’ouvrit la crise où l’Empire allait disparaître, et la médiation avant lui.
Notre ambassadeur commençait à être inquiet. Le Landammann partagea d’abord ses appréhensions, puis lui laissa espérer que la guerre ne s’approcherait pas de la Suisse, et que le pays pourrait conserver sa neutralité. Il s’engagea d’ailleurs à ne convoquer de Diète extraordinaire que s’il apercevait des mouvements dans le Tyrol et le Vorarlberg.
Talleyrand n’était qu’à moitié rassuré. D’abord la convocation d’une Diète extraordinaire était toujours grosse d’imprévu. Puis les forces fédérales ne lui inspiraient qu’une médiocre confiance. « Quoi qu’en dise M. le Landammann, écrivait-il, je persiste à croire que toutes les milices de la Confédération, disséminées sur trente à trente-cinq lieues de terrain, sans magasins préparés d’avance, commandées par des officiers peu expérimentés, n’empêcheraient pas
(1) L’armistice de Pleiswitz, signé le 5 juin précédent, grâce à la médiation de l’Autriche, et qui devait durer trente-cinq jours. Napoléon ne l’avait d’ailleurs signé que pour gagner du temps pour ses opérations militaires.
une armée de 25 000 hommes d’entrer en Suisse et de la traverser. » (De Zurich, le 31 août.)
Enfin, Reinhard qu’il était venu trouver à Zurich, comme on le voit, faisait toujours des réserves au sujet du Tessin. Il semblait mettre un prix à l’attachement de la Confédération, et ce prix, c’était la délivrance du Tessin.
Il écrivait le 31 août :
« Les embarras dont la Suisse se trouve menacée si les troupes italiennes séjournent plus longtemps sur son territoire, l’impression profonde que cette perspective affligeante fait sur tous les esprits, méritent de fixer l’attention de Sa Majesté. J’ose espérer qu’elle en sera touchée, et qu’envisageant aujourd’hui l’évacuation du Tessin comme la chose que la Suisse elle-même et tout ami de la Suisse doit désirer le plus vivement, elle consentira à donner à son allié cette preuve de sa bienveillance. » (Landammann à Talleyrand.)
Sous le coup de ces instances, Talleyrand demanda l’évacuation du Tessin. (Lettre du 3 septembre.) On ne lui répondit pas sur ce point. Il s’en inquiéta, et Reinhard plus que lui.
« Ce silence me pèse infiniment, et il me paraît incompréhensible que Sa Majesté l’Empereur reste insensible aux sollicitations que je lui ai adressées, et voie d’un œil indifférent les conséquences graves que peut avoir la présence des troupes italiennes sur le territoire suisse, dans les circonstances actuelles. » (Landammann à Talleyrand, du 27 septembre. A. E., t. 494.)
Aussi, malgré les objections de Talleyrand et malgré Popposition de Tassoni, ministre d’Italie, le Landammann déclara qu’il était forcé de recourir à une Diète extraordinaire, et que cette Diète serait <îonvoquée pour le 15 novembre.
Talleyrand fut désolé. Que devait-il faire? Depuis plusieurs semaines, il était sans instructions, et les plus fâcheuses nouvelles circulaient sur les opérations de la Grande Armée. On la disait menacée par les deux armées de Silésie et de Bohême, et forcée <de reculer devant elles pour se rapprocher du Rhin.
Le 27 octobre, après s’être plaint de n’avoir reçu ni instructions, ni argent pour s’assurer des intelligences dans la Diète, il ajoutait : « Dans tous les cas, à moins que je ne reçoive des ordres contraires de Votre Excellence, je me rendrai à la Diète, afin d’être à même de l’instruire de ce qui s’y passe, et pour veiller, autant que possible, à ce qu’il ne s’y prenne aucunes déterminations contraires aux intérêts de Sa Majesté...
« Depuis le 6 octobre, je n’ai point reçu de lettre de Votre Excellence. Elle peut juger avec quelle impatience j’en attends pour être à même de démentir officiellement les nouvelles désastreuses contenues dans V Allgemeine Zeitung du 25 octobre... » (Au ministre. A. E., t. 494.)
Ces nouvelles « désastreuses », il était malheureusement impossible de les démentir. C’étaient celles des terribles journées de Leipzig (16, 17, 18 octobre), pendant lesquelles nos alliés saxons et wurtembergeois passèrent à l’ennemi, sur le champ de bataille.
Défection suivie de celle des Bavarois qu’il nous fallut écraser quelques jours après, à Hanau (30 octobre), pour atteindre le Rhin. Le 2 novembre, nous étions à Mayence.
Pour prévenir une autre défection possible, Tal- , leyrand prit sur lui de demander l’évacuation du Tessin. Il s’adressa au prince Eugène, par l’intermédiaire de Tassoni, le 31 octobre.
Eugène lui répondit le 5 novembre pour lui donner satisfaction. Les troupes italiennes et les douaniers avaient reçu l’ordre de quitter les bailliages. L’ambassadeur communiqua aussitôt la nouvelle au Landammann qui s’en félicita. Reinhard s’engagea k faire proclamer par la Diète le double principe de la neutralité et de l’intégrité du pays. Mais les événements allaient être plus forts que lui et que la Diète.
Cependant, les alliés étaient arrivés à Francfort le 3 novembre. Ils s’y arrêtèrent pour délibérer. Napoléon, isolé et vaincu, restait encore redoutable.. Ils lui offrirent la paix.
Dans une note remise le 9 à notre chargé d’affaires, M. de Saint-Aignan, par Metternich, au nom de l’Autriche, lord Aberdeen, au nom de l’Angleterre, Nesselrode, au nom de la Russie et se portant fort pour Hardenberg, ministre de Prusse,, les alliés se déclaraient unanimement d’accord « sur la puissance et la prépondérance que la France devait conserver dans son intégrité, en se renfermant dans ses frontières naturelles qui sont le Rhin,, les Alpes et les Pyrénées. »
Ainsi, Napoléon eut deux fois l’occasion de traiter avec honneur : à Prague, avant le désastre de Leipzig; à Francfort, avant l’invasion. A Prague, il aurait gardé une partie de ses conquêtes; à Francfort, il aurait conservé nos frontières naturelles. Pour la seconde fois, il refusa.
C’est alors que l’invasion fut décidée. Mais par quel chemin?
Les Prussiens voulaient franchir le Rhin vers Mayence, et marcher sur Paris par la vallée de la Marne. Bien que l’Alsace fût dégarnie entre Huningue et Strasbourg, les Autrichiens parlaient de traverser le Rhin au pont de Bâle.
Suivant eux, il fallait passer par la Suisse pour empêcher la France de recevoir, par le Simplon, les secours qu’elle pouvait recevoir de l’Italie, et la couper de ses communications avec la vallée du Rhône. Suivant eux, la région de l’Est était docile, guerrière, attachée à l’Empereur. La vallée du Rhône, au contraire, renfermait des éléments royalistes qui, fortement contenus en temps ordinaire, pouvaient s’agiter pendant l’invasion et paralyser la défense. En réalité, ils voulaient s’assurer les moyens de rétablir leur influence en Suisse et de la recouvrer en Italie.
Les raisons stratégiques développées par le généralissime des armées alliées, le feld-maréchal prince de Schwarzenberg (1), ne persuadaient pas Alexandre
(1) Schwarzenberg (Charles-Philippe de), né à Vienne en 1773. Il avait servi contre nous en Allemagne depuis Hohenlinden jusqu’à Wagram. Ambassadeur à Paris, après la paix de Vienne, il avait
parce qu’il en apercevait les dessous politiques. En attendant, il restait à savoir ce qu’allait faire la Suisse. Or, en apparence, celle-ci ne voulait ni d’une invasion étrangère ni d’une révolution intérieure. Ce qui ne l’empêcha pas de subir à la fois l’une et l’autre.
La Diète extraordinaire, convoquée par le Landammann, s’ouvrit à Zurich le 15 novembre.
« Jamais Diète ne fut plus imposante », écrit Talleyrand.
Elle comprenait les députés habituels et dont nous connaissons les principaux.
« Ils sont tous venus mejrendre visite », ajoute l’ambassadeur. Il leur fit^un petit discours de circonstance, dont il attendit les|meilleurs effets.
« Ce discours que j’avais concerté avec M. le Landammann a produit tout l’effet que j’en pouvais attendre. Sa Majesté peut-être sûre que la Suisse est dans la ferme intention de maintenir sa neutralité et de déclarer aux puissances de la manière la plus formelle et la plus ferme qu’elle veut faire respecter son territoire et conserver sa constitution actuelle... » (Au ministre. De Zurich, le 16 novembre.)
La Diète commença par prendre des mesures militaires. Elle mit sur pied quelques troupes qu’elle confia au colonel Herrenschwand, de Morat, officier de mérite, qui établit ses quartiers à Bâle. Elle renforça successivement ces premières levées jus-
commandé le contingent autrichien dans la campagne de 1812. Généralissime en 1813, il conduisit assez médiocrement les opérations de 1814. N’eut rien à faire en 1815. Mort en 1820.
qu’à l’effectif de 15 000 hommes, et plaça cette petite armée sous le commandement supérieur de Watteville, assisté de Finsler, de Zurich, et de Heer de Glaris, l’un comme quartier-maître général, l’autre en qualité de commissaire-général des guerres.
Et quelques jours après, le 18 novembre, elle déclara hautement son dessein de conserver la neutralité.
« Nous, le Landammann et les députés des dixneuf Gantons, extraordinairement assemblés à Zurich pour veiller à la situation intérieure de notre patrie dans les actuelles circonstances politiques et militaires, et à ses rapports à l’égard des Hautes Puissances voisines,
« Déclarons unanimement et solennellement, au nom des dix-neuf Etats,
« Que la Confédération suisse, demeurant fidèle aux principes qui, pendant plusieurs siècles, ont éloigné de son sol le théâtre de la guerre, et empêché les armées qui s’en approchaient de violer son territoire, en fondant sa conduite sur une stricte impartialité envers les Etats voisins,
« Nous considérons comme un devoir sacré de rester neutres dans la guerre actuelle et d’observer scrupuleusement cette détermination envers chacune des puissances belligérantes; ayant résolu, en conséquence, pour maintenir cette neutralité et la tranquillité intérieure, de faire occuper les frontières par des troupes fédérales qui en protégeront, au besoin, l’inviolabilité. »
Cette déclaration fut bien accueillie de la majorité des Cantons, et la Diète se sépara, le 25, après avoir décidé d’envoyer à Francfort, Aloïs Reding et Conrad Escher, à Paris Rüttimann, de Lucerne, et Wieland, bourgmestre de Bâle, chargés de communiquer, les uns aux alliés, les autres à l’Empereur, la résolution qu’elle venait de prendre.
Napoléon reçut les députés suisses le 12 décembre, et leur fit le meilleur accueil. Il leur déclara qu’il respecterait la neutralité du pays et qu’il en informerait le Landammann. Ce qu’il fit, quelques jours après, dans une lettre conçue en des termes très nets et très simples.
« Monsieur le Landammann,
« J’ai lu avec plaisir la lettre que vous avez chargé MM. de Rüttimann et Wieland, envoyés extraordinaires de la Confédération, de me remettre. J’ai appris avec une particulière satisfaction l’union qui a régné entre tous les Cantons et entre toutes les classes de citoyens.
« La neutralité que la Suisse a proclamée à l’unanimité est à la fois conforme aux obligations de vos traités et à vos plus chers intérêts. Je reconnais cette neutralité, et j’ai donné les ordres nécessaires pour qu’elle soit respectée. Faites connaître aux dix-neuf Cantons qu’en toute occasion ils peuvent compter sur le vif intérêt que je leur porte, et que je serai toujours disposé à leur donner des preuves de naa protection et de mon amitié.
« Sur ce, je prie Dieu, monsieur le Landam-
mann, pour qu’il vous ait en sa sainte et digne garde.
« Au palais des Tuileries, le 16 décembre 1813.
Les députés virent également le ministre des relations extérieures. Celui-ci écrivait le 19 :
« J’ai lieu de croire qu’ils n’auront rapporté de leur voyage que des impressions favorables. Et comme M. de Rüttimann doit être, pendant 1814, Landammann de la Suisse, cette circonstance ne pourra qu’influer d’une manière favorable sur vos relations avec lui. »
Les choses allaient moins vite et moins bien à Francfort.
Les députés suisses y étaient arrivés le 3 décembre.
Ils avaient vu, les jours suivants, les ministres puis les souverains des puissances alliées. Mais MM. de Metternich, de Hardenberg et de Nesselrode ne partageaient pas sur la neutralité de la Suisse les mêmes sentiments que Napoléon. Ils ne se pressaient pas de la reconnaître, parce qu’ils se réservaient de la violer.
En attendant, ils avaient envoyé à Berne MM. de Lebzeltern (Autriche) et Capo d’Istria (Russie), chargés des assurances les plus pacifiques. Ces messieurs virent Talleyrand. Ils dînèrent avec lui chez Reinhard. Ils échangèrent des réflexions sur le
M. de Lebzeltern disait, notamment, à Talley-
rand : « Il faut avouer que ce pays-ci est bien difficile à connaître. C’est une réunion de dix-neuf gouvernements, indépendants les uns des autres, qui, chacun, ont des intérêts différents, quelquefois même opposés. L’Acte de médiation, que j’ai lu avec infiniment d’attention, me paraît un chefd^œmre de politique. » (Au ministre, du 10 décembre.) Est-ce pour cela qu’on voulait le supprimer?
Notre ambassadeur se laissait aller au découragement. Il ne voyait rien venir de Francfort. En revanche, il voyait le Landammann mollir dans ses dispositions du début, redouter la mauvaise volonté des alliés, supputer déjà les difficultés que pouvait susciter la neutralité du pays. Reinhard lui disait :
« Le système de neutralité que veut adopter la Suisse, ont dit les ministres des trois souverains (1), est tout à fait contraire aux intérêts des puissances coalisées. La paix peut se faire d’un jour à l’autre. Si la Suisse prend parti pour nous, nous nous engageons à lui faire restituer le Valais, la Valteline, Bienne, l’Erguel, enfin tout ce qui lui appartenait autrefois. Au contraire, si elle persiste dans sa résolution, à la paix nous disposerons de tous ces pays et la Suisse les perdra sans retour. Qu’elle s’en empare, nous les lui garantissons. Votre Excellence peut sentir combien notre situation est embarrassante. Car, enfin, ne vaut-il pas mieux, même pour la France, que ce soit la Suisse qui rentre^dans ces diverses possessions qu’aucune autre puissance? »
(1) Seul, comme nous le verrons, l’empereur Alexandre tenait pour le respect de la neutralité.
Enfin, Talleyrand voyait naître et grandir à Berne un mouvement oligarque dirigé contre nous et qu’il ne savait pas préparé, soutenu, attendu par les alliés.
Dès le 12 décembre, il écrivait :
« J’apprends de bonne source que le comité des mécontents suisses s’est porté à Waldshut. Il est composé, me mande-t-on, de M. Jean de Salis, chambellan de l’empereur d’Autriche, d’un autre Salis et du colonel Gatschet, de Berne. Ils entretiennent une correspondance très active avec M. de Lebzeltern. On nous assure que leur plan est de soulever le peuple d’Argovie pour fournir un prétexte aux alliés de nous occuper militairement...
« Il est sûr, monsieur le duc, que le parti bernois qui désire rétablir l’ancien ordre de choses est très fort, qu’il cherche à exciter un mouvement et à faire entrer en Suisse les coalisés. Il est bien à désirer que les puissances se dépêchent à reconnaître la neutralité de ce pays. Etc. »
Ce comité, connu dans l’histoire du pays sous le nom de comité de Waldshut (1), avait, en réalité, pour chef, l’ancien trésorier de Berne, David de Wyss, qui intriguait déjà contre nous en 1798 et en 1799, et il comptait parmi ses membres, avec le colonel Gatschet, les capitaines Steiger et de Werdt, qui avaient été au service de l’Autriche, Charles- Louis de Haller, le « restaurateur » et le comte de
(1) Waldshut est sur la rive droite du Rhin, et sur le territoire du grand-duché de Bade, à mi-chemin entre Schafîouse et Bâle. Elle faisait autrefois partie des villes forestières.
Salis-Soglio, Grison d’origine, Irlandais de naissance, et naguère agent de l’Autriche à Londres.
Le comité se mit en rapport avec Metternich pour provoquer un changement de régime en Suisse.
L’empereur Alexandre y était nettement opposé. Il n’avait pu empêcher les Autrichiens de faire prévaloir leur plan d’invasion; mais, sur les conseils de Jomini qui ne le quittait plus, et qui disposait sur lui d’une grande influence, il avait stipulé avec Metternich qu’on respecterait la neutralité de la Suisse, le gouvernement sorti de l’Acte de 1803, ainsi que l’indépendance des nouveaux cantons de Vaud et d’Argovie.
Sans lui accorder entièrement satisfaction, Metternich lui promit qu’on n’entrerait pas en Suisse sans y être appelé. Sur quoi Alexandre était parti pour Carlsruhe, voir la famille de l’impératrice.
Gomment Metternich savait-il que les Autrichiens n’auraient qu’à se présenter pour entrer? C’est ce qu’il nous apprend lui-même.
« Après avoir sondé le terrain en Suisse, j’étais absolument sûr que la partie saine du peuple helvétique ferait bon accueil aux soldats autrichiens, les seuls qui pussent mettre le pied sur le territoire suisse, et qu’elle les saluerait comme des libérateurs. »
Etÿlus loin : « Pendant les négociations de Francfort, j’avais pris toutes mes mesures pour gagner la Suisse et pour l’amener à accorder aux troupes impériales le libre passage sur son territoire. Le baron de Lebzeltern se trouvait à Zurich, près du
directoire de la Confédération, et le comte de Senft était à Berne. Le prince de Schwarzenberg s’était mis directement en rapport avec les chefs militaires des contingents suisses. Nous pouvions être absolument certains que l’armée serait bien reçue en Suisse, et que, dès son apparition, les troupes de la République se joindraient à elles (1). »
Le comte de Senft-Pilsach, ancien ministre du' royaume de Saxe, était alors retiré en Suisse. Il était lié avec le comité de Waldshut. Il fut auprès de lui l’intermédiaire de Metternich, et c’est lui que Metternich chargea de « mettre en train » la révolution aristocratique. Senft alléguait les résistances d’Alexandre : « Allons toujours, répondait Metternich. Après le succès, l’Empereur me dira que je suis le premier ministre de l’Europe (2). »
Talleyrand, dans une de ses lettres, signalait bien la présence de Senft à Berne, et ses étranges menées :
« Il est difficile de comprendre la mission de M. de Senft. Il arrive le 18 à Berne. Le 19, iFprésente au gouvernement de ce canton une note dans laquelle, sans déployer aucun caractère officiel, il déclare que les Puissances violeront le territoire
(1) Metternich, Mémoires, t. I«, p. 177. (Mémoires publiés à Paris de 1880 à 1884. 8 vol. in-8o. Plon.)
(2) Il se trompait, car Alexandre, à son retour de Carlsruhe, se plaignit vivement de ce qui s’était passé. Senft fut désavoué et rappelé (l®*" janvier 1814). Lui aussi nous a laissé des confidences sur ces affaires. Voir Mémoires du comte de Senft. Leipzig, 1863. Senft avait été ambassadeur de Saxe à Paris, de 1806 à 1810, puis ministre des affaires étrangères de Saxe. Il finit conseiller intime de la cour d’Autriche.
Suisse et passeront par Bâle. Il lui demande de rassembler le Conseil d’Etat, de se dissoudre, et lui promet le pays de Vaud et l’Argovie. » (Du 20 décembre.) Mais Talleyrand était toujours en retard.
Les souverains alliés s’étaient transportés de Francfort à Fribourg-en-Brisgau. Schwarzenberg, généralissime de l’armée autrichienne, s’était séparé d’eux pour remonter le Rhin, et s’établir à Lôrrach, dans le grand-duché de Bade, à quelque distance de Bâle. Il s’aperçut, comme il le manda à Metternich, qu’il n’avait plus les ressources nécessaires pour nourrir les troupes nombreuses qu’il avait disséminées entre Fribourg et Schaffouse et qu’il serait forcé de traverser le Rhin avant la fin de décembre. « En même temps, dit Metternich, il me faisait savoir qu’il avait pris, de concert a^ec les autres généraux suisses, les mesures nécessaires pour passer le Rhin, de Schaffouse à Bâle, sur tous les points voulus. »
Le 19 décembre, le colonel Herrenschwand, qui commandait à Bâle, fut mandé à Lôrrach. Il eut la surprise d’entendre le feld-maréchal comte de Bubna et le général comte de Langenau lui annoncer que des raisons stratégiques imposaient aux Alliés le passage par la Suisse. Langenau ajouta « qu’on agissait selon les vœux des Suisses, impatients de recouvrer une Constitution et des gouvernements qu’ils regrettaient ».
Herrenschwand protesta, et se retira décidé à faire son devoir. Mais le baron de Schraut, ministre
d’Autriche, notifia à Reinhard les intentions de son gouvernement. Gagné ou non, le Landammann se déchargea de tout sur le général de la Confédération, et celui-ci ordonna la retraite sur l’Aar. Il disait, dans sa proclamation :
« Soldats, la divine Providence a de nouveau préparé des jours difficiles pour notre patrie. Je viens de recevoir la nouvelle certaine et inattendue (?) qu’une armée formidable va bientôt traverser une partie de la Suisse et que les Puissances belligérantes ont irrévocablement i^décidé ce passage. Tous les efforts que les autorités suprêmes de la Confédération ont faits pour le prévenir (?) ont été infructueux. Ils n’ont pu faire changer le plan de campagne des hautes Puissances alliées.
« Ceux de notre petite troupe seraient tout aussi inutiles contre les masses armées qui sont accumulées sur nos frontières. Je dois donc céder à une force aussi majeure et aux circonstances où nous nous trouvons. Etc.
« Donné à Aarau, le 20 décembre 1813. Le général en chef de la Confédération, R. de Wat-
TEVILLE. »
Cet ordre fut accueilli avec étonnement par tous et par quelques-uns avec désespoir. Des officiers pleuraient; d’autres brisaient leurs armes. Le colonel Guigner de Prangins exigea, pour obéir, une réquisition écrite et formelle. Ces braves gens sentaient frissonner en eux l’âme des ancêtres de Sempach, qui n’auraient pas reculé sans combattre. •On ne comprenait rien à la conduite de Reinhard,
mais celle de Watteville fut sévèrement jugée (1).
Le lendemain, le prince de Schwarzenberg lançait à son tour la proclamation qui dévoilait le dessein des alliés.
« Habitants de la Suisse,
« Les Souverains alliés, sur l’ordre desquels je fais entrer sur le territoire de la Suisse l’armée qui est sous mon commandement, ont jugé nécessaire de vous faire connaître, ainsi qu’à l’Europe, les motifs et le but de cette démarche. Leur déclaration vous démontrera dans quels sentiments ils prennent cette détermination, et combien leurs principes et leurs projets sont clairs et équitables (?)
« Je suis convaincu que notre entrée en Suisse causera la joie la plus sincère et la mieux fondée ( ?) à tous les individus qui connaissent les véritables intérêts de leur pays, ainsi qu’à tous les amis de l’ancienne indépendance, de l’ancienne gloire et félicité de la Suisse, ainsi que de son ancienne union fédérative respectée et honorée dans le monde entier. Etc...
« Nous venons dans votre pays comme les amis de votre territoire, de votre nom, de vos droits. Nous espérons que, convaincus de votre bonne
(1) Elle serait expliquée s’il fallait en croire ce que dit Metternich « que le prince de Schwarzenberg s’était mis directement en rapport avec les chefs militaires des contingents suisses. » Mais le personnage est suspect. Il convient de se rappeler seulement que Watteville était de l’aristocratie bernoise, qu’il était un des chefs du mouvement de 1802 et qu’il avait subi l’Acte de médiation sans l’accepter sincèrement.
volonté, et de votre coopération à nos travaux ( ?), nous quitterons votre pays comme des amis et accompagnés de vos bénédictions et de vos actions de grâces, lorsque le grand but que nous poursuivons (quel but?) sera atteint, et qu’avec votre liberté et votre bonheur, la paix sera assurée au monde.
« Au quartier général de Lôrrach, le 21 décembre
« Le général en chef de V armée principale des alliés,
« Feld-maréchal prince de Sghwarzenberg. »
Dans un autre ordre à l’armée, il recommandait la discipline et la bonne tenue, le respect des habitants et des propriétés, et dans la nuit du 21 au 22 décembre, le mouvement des troupes commença. Dix mille hommes avec Bubna et Golloredo franchirent le pont de Bâle pour prendre la route de Genève.
Talleyrand n’avait pas vu :^ans émoi se succéder des événements aussi singuliers. Dès le 21, par les soins de Rouyer, demeuré à Berne, il avait fait acheminer sur la France les papiers de la légation. Le 22, au matin, en apprenant l’entrée des Autrichiens, il adressa quelques lignes indignées à Reinhard. « Dans la position actuelle des choses, je me bornerai à faire une demande sur laquelle je prie Votre Excellence de me répondre d’une manière catégorique : suis-je en pays conquis ou en pays ennemi? »
n fut bientôt renseigné. Dans la même journée,
parti de Zurich pour Berne, il fut arrêté, sur la route, par un gros d’Autrichiens qui l’envoyèrent, sous escorte, à Aarau. Là, le feld-maréchal de camp Golloredo lui déclara qu’il allait rester sous sa surveillance jusqu’à nouvel ordre.
Reinhard, prévenu de cet exploit des libérateurs, écrivit aussitôt à Lebzeltern, en même temps qu’il adressait des excuses à Talleyrand.
Il disait, à Lebzeltern : «... Il est impossible qu’il n’y ait pas eu malentendu dans cette malheureuse affaire. Si la présence d’un ministre de France en Suisse est incompatible avec celle des armées alliées, ce ministre devrait du moins en être prévenu, et mis en état de quitter ce pays avec la sûreté personnelle qui, dans tout Etat civilisé, est inséparable d’un caractère public et diplomatique. Etc. » A Talleyrand : « Il m’est impossible d’exprimer à Votre Excellence la surprise et la douleur que me cause l’atteinte portée à son caractère public et à sa liberté personnelle, etc. »
L’ambassadeur se plaignit à Lebzeltern, qui le renvoya à Schwarzenberg. Celui-ci, pour des « raisons militaires », l’invita à partir, et lui fit tenir des passeports pour Bâle.
« J’ai l’honneur d’envoyer à Votre Excellence les passeports ci-joints pour elle et pour sa suite. Elle voudra bien diriger sa route vers Bâle. Les ordres les plus précis sont donnés pour que le passage par les points occupés par mes troupes soit marqué par tous les égards qui vous sont dus. Mon aide de camp, M. le comte de Ghotek, aura
l’honneur de vous remettre la présente lettre. J’ai l’honneur, etc. » (29 décembre.)
Talleyrand fut conduit par Ghotek jusqu’à Bâle, d’où il rentra en France par Huningue.
Ainsi finit, brusquement et sans prestige, la première ambassade en Suisse du comte Auguste de Talleyrand.
Le passage des troupes autrichiennes s’accomplit sans difficultés à travers le pays par Berne, Fribourg, Lausanne et Genève, du 22 au 31 décembre. L’invasion étrangère fut accompagnée de la révolution intérieure, suivant les calculs de Metternich et de Schwarzenberg.
A Berne, le Grand Conseil rétablit la constitution aristocratique, par deux actes du 22 et du 24. A peine restauré, le patriciat voulut remettre la main sur Vaud et sur l’Argovie. Le maréchal de. Bubna se rendit à Lausanne pour seconder ces prétentions. Il se heurta à l’énergique opposition de citoyens éminents, comme H. Monod, Muret, Pidou, qui furent soutenus, non seulement par tout le parti libéral, mais encore par des aristocrates comme Roveréa.
Le colonel Roveréa, ancien commandant de la légion fidèle de 1799, compagnon d’armes de Bubna, déclara au maréchal que cette restauration était impossible (1).
(1) Cf. Roveréa, Mémoires, t. IV. — Roveréa, né en 1763, à Vevey, d’une ancienne famille vaudoise, avait reçu le droit de bourgeoisie à Berne. Il avait servi chez nous et en Autriche. Mort en 1829. — Ses Mémoires (4 vol. 1848, in-8o) sont intéressants, clairs, et d’une impartialité qui lui fait honneur.
En marchant sur Genève, les Autrichiens reprirent Neufchâtel.
Berthier n’avait pas mis les pieds dans sa petite principauté. Son service auprès de l’Empereur nelui en avait jamais laissé le temps. Il s’y était fait représenter par une manière d’intendant, affable et. inoffensif, le baron de l’Esperut. Devant l’approche des Autrichiens, le baron fît atteler ses voitures, y chargea ses bagages et partit sans attendre les^ adieux de ses administrés. Ceux-ci demandèrent au roi de Prusse à faire partie de la Confédération^ Le souverain y consentit, et l’annexion fut approuvée par le Congrès de Vienne.
La république de Genève, en 1798, était devenue le département du Léman. Il semblait que ce petit pays, de langue et d’habitudes françaises, rattaché à la France par de longues relations de commerce et d’amitié, dût se résigner à ses nouvelles destinées. Bien au contraire. Il se brouilla avec nous, du jour qu’il devint français. Il fut d’une administration très difficile. D’abord, à cause de l’esprit volontiers frondeur des Genevois; puis, à cause du blocus continental, qui atteignit sensiblement le travail et la fortune de l’industrieuse cité (1).
Le département du Léman avait eu successive-
(1) Voir sur cette question et les conséquences du blocus à Genève, un livre récent et plein de renseignements minutieux et inédits, le Commerce et l’industrie à Genève pendant la domination française (1798-1813), par E. Chapuizat. Genève et Paris, in-8o, 1908. — Sans doute le blocus a fait du tort à Genève, mais il en faisait également à la France. Ce n’est pas à cet unique point de vue qu’il faut se placer pour condamner notre administration.
ment pour préfets, d’Eymar, le baron de Barante et le baron Gapelle.
D’Eymar était un administrateur de talent très apprécié, qui mourut trop tôt, en 1803, mais qui eut un digne successeur dans le baron de Barante.
Il y avait alors à Genève un groupe de lettrés et de savants représentés par les deux Pictet, et les rédacteurs habituels de la Bibliothèque britannique, le professeur Prévost, le médecin L. Odier, le pasteur Bridel, les agronomes Marc Lullin et Lullin de Chateauvieux. Ces messieurs professaient peu d’admiration pour l’Empire, mais beaucoup pour l’Angleterre. M. de Barante sut les laisser dire et détourna parfois de leur journal les foudres administratives.
Il y avait un autre foyer d’opposition dans le voisinage, et autrement redoutable, celui de Goppet. M. de Barante ne se crut pas obligé d’être inconvenant envers Mme de Staël, et on put lui reprocher d’être allé la voir quelquefois. Ge qui lui valut d’être rappelé à la fin de 1810.
Il fut remplacé par le baron Gapelle, jadis républicain fougueux, puis rallié au Gonsulat, enfin préfet de Livourne, en 1808. Il était jeune, spirituel, d’agréable tournure. Il fut cependant mal accueilli, et, comme on disait qu’il avait joué autrefois la comédie, on le surnomma Floridor.
Le baron Gapelle déclara la guerre à Mme de Staël et lui suscita mille tracasseries. Il fit partir ses amis, Schlegel et Mathieu de Montmorency.
Il envoyait à Savary, ministre de la police, des lettres piquantes sur la société de Goppet. L’imprudent et romanesque mariage de Mme de Staël avec le jeune baron de Rocca redoubla les épigrammes du préfet. Mme de Staël comprit qu’elle devenait ridicule. Elle partit à son tour, et Floridor affecta des airs vainqueurs et satisfaits.
Lorsqu’on apprit l’entrée des Autrichiens à Bâle, Floridor parut inquiet. A partir du 25, on ne le vit plus. Le 29, il fit comme le collègue de Neufchâtel, il déguerpit (1).
Le général Jordy, qui commandait à Genève, était un soldat énergique qui avait fait la guerre en Vendée sous Hoche, et en Suisse avec Schauenbourg. Il avait reçu des renforts de Grenoble, et il parlait de se défendre. On parvint à l’en dissuader, et à le faire partir avec la garnison, le 30 décembre.
Les Autrichiens entrèrent le lendemain. Un gouvernement provisoire, constitué par une vingtaine de citoyens dévoués aux vieilles institutions, et parmi lesquels se trouvaient Lullin de Ghateauvieux, Pictet de Rochemont, Amy des Arts, Saladin, etc., rétablit la petite république : « Gette restauration, dit Pictet, fut l’œuvre d’une très petite poignée d’hommes, peu ou point secondés au premier moment par la masse de la population (2). »
Pour échapper à de nouvelles entreprises de la
(1) Il fut destitué par un décret impérial du 4 janvier suivant, mais il reparut comme préfet sous la Restauration et il devint même ministre, pas pour longtemps, sous Charles X (1829),
(2) Voir sur ces événements l’ouvrage de A. Rilliet, Histoire de la restauration de la république de Genève. 1849.
France, Genève n’avait qu’une ressource : c’était d’appartenir à la Confédération. C’est à quoi s’employèrent, dès le premier jour, les restaurateurs de la république, qui envoyèrent aux alliés Pictet, Amy des Arts et Saladin. Les députés allèrent à Bâle. Ils y virent les ministres, Metternich, Nesselrode, Stein. Le ministre de Prusse, Stein, leur dit, dans un langage expressif : « Il faut vous coller à la Suisse. » C’est ce qu’ils firent.
Cette union de Genève avec la Confédération fut un mariage de raison. L’inclination n’y entra guère, car l’ours de Berne a quelquefois des manières un peu rudes. Mais Genève s’en tient à l’alliance, et n’a pas envie de demander le divorce.
Disparut aussi le département du Simplon. Occupé par un corps autrichien qui en délogea quelques troupes italiennes envoyées par Murat, le Valais recouvra son indépendance avec autant d’enthousiasme qu’il en avait mis à la perdre. Il demanda, lui aussi, à faire partie de la Confédération, qui s’accrut de trois cantons nouveaux en 1815.
L’Acte de médiation ne survécut pas à l’invasion étrangère et mourut du désordre qui l’accompagna.
Dès le 29 décembre 1813, une Diète de quatorze Cantons, réunie à Zurich (1), et présidée par Reinhard, déclara l’Acte de 1803 supprimé, et adopta un Concordat qui servit de Constitution provisoire au pays, en attendant la rédaction d’un nouveau
(1) Zurich, Bâle, SchafTouse, Glaris, Fribourg, Uri, Schwitz, Zug, Appenzell, Saint-Gall, Tessin, Thurgovie, Argovie, Vaud. On remarquera l’abstention de Berne.
Pacte fédéral. Esprit instruit et avisé, homme d’Etat formé par l’expérience, Reinhard voulait que ce pacte nouveau reposât, comme celui de 1803, sur l’indépendance des Cantons, l’égalité des droits, la bonne administration de la justice, le souci des besoins intellectuels, etc.
Le patriciat bernois s’y opposa, et fut soutenu par les cantons aristocratiques, auxquels se joignirent les petits cantons. Ceux-ci, en effet, se flattaient de reprendre les bailliages italiens, qui ne sentaient pas le besoin de renoncer à leur liberté, et qui se montrèrent disposés à la défendre, tout comme Vaud et l’Argovie. Partout les anciens partis dépossédés voulaient ressaisir leur influence, leurs privilèges ou quelque portion de leur territoire.
Zurich, maintenue par le Concordat du 29 décembre dans les fonctions de Vorort, et chargée de la direction des affaires fédérales, essaya de gouverner au milieu du désordre. Elle avait groupé autour d’elle des cantons éclairés, comme Bâle et Schaffouse; impartiaux, comme Appenzell et les Grisons, et les cantons menacés, Vaud, Argovie, Thurgovie, Tessin et Saint-Gall. Saint-Gall était réclamé de nouveau par l’abbé Pancrace Forster.
Mais Berne avait attiré Fribourg, Lucerne, Soleure, les petits cantons, et réuni une contre-Diète à Lucerne, présidée par l’avoyer de Lucerne, notre ancien ami Rüttimann. Le pays était dans une agitation extrême, qui dépassait ce qu’on avait vu en 1802, et que l’on revit seulement lors du Sort'" derbund de 1847.
Aussi bien, ces querelles ne se renfermaient pas dans les limites du pays. Elles débordaient au dehors. Pendant la marche des alliés en France, le quartier général des souverains était escorté de députés suisses de différents cantons qui essayaient de gagner soit Alexandre, soit l’Autriche à leurs passions et à leurs intérêts. A chacune des grandes «tapes, à Langres, à Vesoul, à Chaumont, à Troyes, ■on les retrouvait actifs, tenaces, jamais découragés. On avait autre chose à faire que de s’occuper de leurs petits débats. Stein, le ministre prussien, tout entier à sa haine contre nous, écrivait à sa femme, avec quelque dédain : « J’avoue que je suis obligé de contracter mon rayon visuel pour pouvoir me mettre à la portée de ces petites affaires. On ne peut s^ empêcher d’ailleurs de vouloir du bien à ces gens-là. Ils sont honnêtes, sensés, éclairés, respectables, et d’un commerce fort agréable. »
Alexandre, trompé naguère par Metternich, demeurait désormais inattaquable. Toujours assisté de Jomini, son aide de camp, conseillé par La Harpe, son ancien précepteur, qui l’avait rejoint à Langres, exactement renseigné par Capo d’Istria, qui continuait de résider à Zurich et se démêlait avec beaucoup de zèle et de clairvoyance parmi ces intrigues, Alexandre en était arrivé à penser comme Napoléon. Il tenait pour la politique équitable et modérée qui avait inspiré l’Acte de 1803, et qui avait fait ses preuves. Il voulait maintenir les dix-neuf Gantons, et il gagna les alliés à cette politique.
Dans une note du 26 mars 1814, les ministres des trois souverains alliés (Russie, Autriche, Prusse), déclarèrent au gouvernement de Berne « qu’ils ne reconnaîtraient l’existence politique de la Suisse qu’autant que sa Constitution fédérale serait basée sur sa division en dix-neuf cantons, qui en fait le' fondement depuis 1803 ».
Devant cette déclaration, Berne s’inclina. Le 6 avril, les deux Diètes rivales s’unirent à Zurich pour n’en former qu’une seule, qui dura jusqu’au 13 août 1815, et qu’on appela la longue Diète (die lange Tagsatzung), en souvenir, sans doute, du Long Parlement d’Angleterre. Le gouvernement, continua d’être exercé par Zurich, et la Diète, après avoir été présidée par Reinhard, le fut par Conrad Escher (de la Linth), et enfin par David de Wyss, bourgmestre de Zurich (1).
Mais les dissensions intérieures continuèrent, le travail de la Constitution traîna, la prospérité matérielle languit. Et les historiens de la Confédération conviennent eux-mêmes que la période de la Longue Diète fut une des plus confuses et des plus stériles de l’existence nationale.
Voilà ce que la Suisse avait gagné à ce qu’elle appelait sa délivrance.
(1) Le noble et bienfaisant Conrad Escher mourut brusquement, le 12 octobre 1814, emportant les regrets du canton de Zurich et. de la Suisse tout entière.