‹ Napoléon et la Suisse, 1803-1815Chapitre 13 sur 21 · LA SUISSE ET LES CENT- JOURS LE NOUVEAU PACTE FEDERAL · texte numérisé non relu

LA SUISSE ET LES CENT- JOURS LE NOUVEAU PACTE FEDERAL

Pendant que la Suisse demandait à la Longue Diète une Constitution politique et la paix intérieure, l’Empire était tombé, et la France rendue aux Bourbons.

La Suisse salua avec joie la Restauration. Des liens plus étroits Punissaient avec la vieille maison de France qu’avec le soldat parvenu de la Révolution. Si elle devait à Napoléon dix ans de tranquillité, elle devait à la monarchie légitime de longues années de protection, d’alliance et|de services.

Dès que le Conseil de Berne eut appris la chute de l’Empire, il écrivit au comte d’Artois, lieutenant général du royaume, pour le féliciter du|retour de sa famille sur le trône de ses pères (9 avril).|Et il envoya le colonel de Grafîenried pour lui présenter, ainsi qu’au Roi, les assurances de son dévouement.

Le 6 mai, la Diète députa à Paris, en mission spéciale, de Mulinen, Reding et Monod ; et le 20 mai, Louis XVIII écrivit lui-même aux Louables Can-

tons, de ce haut et noble style, qui était comme la marque de la maison de France :

« Très chers grands Amis, Alliés et Confédérés,

« Ramené sur le trône de nos ancêtres, nous y apportons les sentiments d’affection qu’ils avaient constamment témoignés au Louable Corps helvétique, et notre but sera toujours d’entretenir avec lui les plus intimes relations de bon voisinage et d’amitié. Nous connaissons le noble caractère des Suisses. L’Europe a vu leur courage, nos pères ont éprouvé leur dévouement. Tous ces titres à notre confiance ne s’effaceront point. Nous voyons dans vos Cantons les plus anciens alliés de la France, et nous chercherons toujours à leur donner des preuves de l’intérêt que nous prenons à leur bonheur, de notre bienveillance et de notre affection.

« Sur ce, etc. »

Une autre lettre, du même jour, leur annonçait qu’il avait choisi Auguste de Talleyrand comme ambassadeur auprès d’eux. Enfin, le général Mallet, de Genève, était chargé de négocier avec eux de nouvelles capitulations militaires. En attendant, le général de Castella, nommé inspecteur général des Suisses (dont le comte d’Artois était devenu colonel général), s’occupa de réorganiser les quatre régiments, sortis de la convention de 1803, et maintenus par celle de 1812.

A l’ambassade de Suisse à Paris, le premier secrétaire de légation, Tscharner, remplaça Maillardoz,

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trop compromis par son attachement pour Napoléon.

Auguste de Talleyrand fut satisfait de retourner en Suisse, comme ministre de Louis XVIII, puisque la monarchie légitime avait conservé ses secrètes préférences. Mais il n’y retrouva pas la situation qu’il avait laissée (1).

D’abord, au lieu de la tranquille unité que présentait naguère la Confédération, c’était le désordre suscité par deux partis rivaux, et la division propagée, au sein même des Cantons, entre les villes et les campagnes.

Le comte Auguste écrivait de Zurich, le 30 juillet, après avoir repris possession de sa charge :

« Votre Altesse aura vu, par mes dépêches, la situation des affaires en Suisse. Les esprits s’aigrissent et s’échauffent de plus en plus. Berne ne se désiste en rien de ses prétentions sur l’Argovie, et l’Argovie, s’appuyant sur les paroles des empereurs de Russie et d’Autriche, paroles confirmées par leurs ambassadeurs, ne veut rien céder.

« La Suisse est partagée en deux partis : Fribourg, Lucerne, Soleure et les Petits Cantons soutiennent le parti bernois; Zurich et les nouveaux cantons celui de l’Argovie. Le premier paraîtrait plus puissant que l’autre; mais la crainte qu’ont les gouvernements de Fribourg, de Lucerne et de Soleure

(1) Sa nomination le trouva à la Ferté-Saint- Aubin (Loiret) où son frère Alexandre possédait une agréable propriété. Alexandre, baron de Talleyrand, né en 1776, fut député du Loiret, préfet de la Restauration dans plusieurs départements, enfin diplomate et mourut en 1839.

que les campagnes ne marchent pas d’accord avec eux, rend les forces à peu près égales des deux côtés. » (A. E., t. 496.)

Puis, au lieu d’être, comme naguère, le premier personnage du corps diplomatique, notre ambassadeur était relégué au second plan, par la prépondérance de l’Autriche, de la Russie et de l’Angleterre.

M. de Lebzeltern, envoyé à Rome, avait été remplacé par ce baron de Schraut, que le comte Auguste n’aimait pas, et dont la fortune de l’Autriche avait redoublé l’orgueil et la suffisance. La Russie, qui n’avait pas eu de ministre en Suisse, y avait maintenant le sien. C’était le comte Gapo d’Istria, conseiller influent d’Alexandre, diplomate habile et instruit, qui se chargeait de légiférer en Suisse, avant d’administrer la Grèce affranchie (1).

C’est, en effet, Capo d’Istria qui avait reçu la mission de surveiller les débats constitutionnels de la Diète, et d’aider à la confection du nouveau Pacte fédéral, dont elle poussait péniblement le travail.

Enfin, l’Angleterre, exclue de la Suisse depuis quinze ans, y avait repris pied avec d’autant plus d’ardeur qu’elle avait à reconquérir le terrain

(1) Capo d’Istria (Jean de), né à Corfou en 1776. Son rôle en Suisse lui valut le droit de bourgeoisie à Genève et dans le canton de Vaud.

Plus tard, les services qu’il rendit à la cause de l’indépendance Hellénique lui méritèrent d’être élu président de la nouvelle république (1829). Victime des rivalités politiques, il fut assassiné à Nauplie en 1832. Homme de grand talent et de noble caractère..

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perdu. Elle était représentée par sir Stratford Ganning, parent du grand ministre, que sa compétence dans les affaires de la Suisse appela à figurer au Congrès de Vienne.

Aussi bien, les instructions de Talleyrand le condamnaient presque à l’effacement.

Au lieu de ressaisir, avec plus de souplesse, la tutelle exercée par Bonaparte et qu’auraient rendue facile les longues relations du pays avec la maison de France, Louis XVIII, prudent et circonspect, peu confiant peut-être dans la solidité de son trône nouveau, exagérait la discrétion. Les instructions de Talleyrand lui prescrivaient de garder une extrême réserve, de ne s’immiscer en rien dans la politique intérieure du pays, et de se borner à marcher d’accord avec l’Autriche. Or, la politique du baron de Schraut était équivoque, et l’Autriche, de concert avec l’Angleterre, ne cherchait qu’à ruiner notre influence'" pour y substituer la sienne.

Le corps diplomatique avait quitté Berne pour Zurich, où se tenait la Diète.

Celle-ci était composée, comme les précédentes, de députés dont la plupart nous sont familiers. C’étaient, pour Zurich, avec le président Reinhard, Usteri et Finsler; pour Berne, l’avoyer Frédéric de Mulinen, les conseillers Sturler et Fischer; pour Lucerne, l’avoyer Rüttimann et Pfyffer ; pour Soleure, les deux anciens Landammanns, Glutz et Grimm; pour Fribourg, le fougueux Montenach; pour Bâle, Wieland; pour Appenzell, l’inévitable Zellweguer; pour Schwitz, Aloïs Reding; pour

Glaris, le Landammann Heer;pour Zug, le jeune Sidler, dont le discours avait fait tant de tapage en 1811 ; pour Vaud, H. Monod, Jules Muret, Secretan ; etc. Il y avait, dans cette Assemblée, du talent, de l’expérience, de la bonne volonté, et cependant l’œuvre législative n’avançait pas. Il fallut l’approche du Congrès de Vienne pour l’activer.

A plusieurs reprises, la Diète s’était ajournée pour laisser le champ libre au travail de la commission. Enfin, elle se réunit le 9 septembre 1814, pour délibérer sur le projet définitif qui lui était présenté. Après plusieurs heures de discussion, elle l’adopta : pour avoir été long à venir, il n’en était pas moins fort mal venu.

C’est en vain que de nombreux députés avaient demandé l’organisation d’un pouvoir central assez fort. Les Cantons avaient tenu à recouvrer leur ancienne souveraineté, et le Pacte n’était, suivant l’expression officielle, qu’un contrat (^alliance de vingt-deux Etats indépendants, n’agissant en commun que pour les affaires extérieures et le maintien de l’ordre intérieur.

On avait supprimé la charge de Landammann ; il ne restait qu’un chancelier et quelques magistrats nécessaires. On avait ramené de six à trois les cantons directeurs ou Vorort : Berne, Zurich, Lucerne. Et la Diète de la vieille Suisse reparaissait avec son cortège d’instructions, de protocoles, de formalités qui entravaient la marche des affaires et retardaient les décisions importantes. Le principe de la souveraineté cantonale était poussé si

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loin qu’on laissait à l’arbitraire de chaque canton et sa Constitution particulière, et la conclusion des capitulations militaires.

En revanche, les privilèges de la naissance étaient rétablis, les droits politiques inégalement partagés, la liberté des cultes oubliée, et l’instruction publique livrée à l’abandon. Sans être grand clerc, on pouvait mesurer la différence qui séparait de l’Acte de médiation ce contrat informe, gros de difficultés et de querelles nouvelles.

Talleyrand écrivait, le 19 septembre :

« La Diète, pressée par l’approche du Congrès, ' et dans la crainte qu’elle ne se constituât pas avant cette époque, que son sort ne fût décidé impérativement par les Puissances, a enfin accepté, en quelque sorte malgré elle, le Pacte fédéral, dont aucun canton n’est content. On ne peut donc pas regarder comme bien stable l’ordre de choses actuel.

« Votre Altesse sera peut-être étonnée qu’au bout de huit mois de séances la Diète n’ait pu parvenir à se donner une bonne Constitution, ou, au moins, une Constitution qui convînt à la grande majorité de la Suisse. En voici les raisons. »

Il essaie de les déduire, mais il y réussit moins qu’un long mémoire, anonyme, placé dans sa correspondance, et qui explique très judicieusement les causes de l’embarras où se débattait le pays. Ce mémoire dit, en parlant du régime fondé en 1803, si brusquement détruit, et si mal remplacé :

« ... On peut soutenir que l’Acte de médiation suisse était son meilleur ouvrage (à Napoléon),

parce que la stabilité du repos intérieur de la Suisse, s’accordant avec ses vues politiques, cet acte avait concilié tous les intérêts avec impartialité et sagesse...

«Les puissances alliées, en entrant en Suisse, commirent une faute énorme en déclarant annulé l’Acte de médiation. Elles ne virent pas que les Suisses, ayant à maintenir le droit national de neutralité, refusaient de^’allier avec elles, parce qu’ils étaient contents de l’Acte de médiation, et laissaient violer leur droit national, parce qu’ils étaient mécontents du Médiateur.

« Les puissances alliées, se méfiant encore de leurs succès contre la France, mal informées de l’état des choses, et séduites par quelques mécontents, crurent devoir s’attacher un parti au lieu de la nation. Elles s’aperçurent promptement de leur erreur. Elles revinrent sur leurs pas. Mais des engagements avaient été pris, des promesses données ; toutes les craintes, toutes les espérances ont été réveillées.

« Voilà la véritable cause de l’incohérence des derniers événements. Les Suisses, placés dans une situation analogue à celle de 1802, ont été, comme alors, incapables de s’entendre. Il a fallu de nouveau une intervention étrangère et, jusqu’à présent, l’ouvrage de 1814 ne vaut pas celui de 1802.

« Au milieu de toutes les prétentions anciennes et nouvelles, au milieu des dissensions et des défiances générales, à la veille d’une guerre civile, un nouveau Pacte fédéral a été adopté par la Diète helvétique. Il est obscur, rapiécé, incomplet. Il n’a

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pas encore l’assentiment de tous les Gantons. Il n’empêchera pas la guerre civile, s’il ne reçoit pas son complément au Congrès de Vienne, et s’il n’est pas garanti par toutes les puissances. Etc. (1). »

Le Congrès de Vienne s’ouvrit le 22 septembre

La Diète y avait député Reinhard de Zurich, Montenach de Fribourg, et Wieland de Bâle, pour les affaires générales de la Confédération et •avec des instructions secrètes. Mais les Cantons avaient tenu à s’y faire également représenter par des députés particuliers chargés de soutenir leurs intérêts ou leurs réclamations.

Berne avait fait choix de Frédéric de Mulinen et de Zerléder. Elle réclamait tout simplement l’Argovie, Vaud, et son ancienne souveraineté sur des pays indûment affranchis. Mais l’Argovie avait pour champion l’ancien ministre Rengger, qui déclarait à Gastlereagh « que l’Argovie ne se laisserait incorporer à Berne que par les baïonnettes ». Et Vaud fut défendu par César de La Harpe, aidé de Jomini, dont l’empereur Alexandre ne se séparait plus.

Les Petits Gantons réclamaient les bailliages italiens : les Grisons, Ratzuns et la Valteline ; Genève, Neufchatel et le Valais, leur annexion à la Confédération. Genève, représentée par Pictet de Rochemont, demandait en outre un accroissement de territoire. Ces rivalités se faisaient jour autour

(1) « Mémoire sur les événements qui se sont passés en Suisse •depuis 1798. » Anonyme. — A. E., t. 496.

du Congrès, comme naguère au quartier général des alliés ; elles désarmaient toutefois devant la table^ de l’ambassadeur fédéral à Vienne, l’aimable et hospitalier baron de Muller.

On sait comment travaillait le Congrès, lorsqu’il se décida à travailler. Il avait été formé pour chaque question : affaires d’Italie, d’Allemagne, de Suisse, etc., des comités particuliers composés des Etats intéressés et de puissances conciliatrices.

Les affaires de Suisse étaient parmi les plus importantes. Le comité chargé d’y travailler s’assembla pour la première fois le 12 novembre. On y avait fait entrer l’Autriche, la Prusse, la Russie et l’Angleterre. On n’y avait oublié que la France. Il fallut pourtant lui faire une place, sur la demande même des cantons les plus réactionnaires, Berne,.. Fribourg, Lucerne, qui avaient avec nous, à cause des régiments capitulaires, les relations les plus anciennes et les plus étroites.

Cette place, on la donna au duc de Dalberg, auxiliaire dévoué de la politique de Talleyrand. Or, Talleyrand, sur les affaires de la Suisse, partageait entièrement les idées d’Alexandre. Aussi quand on vit, après Alexandre, Talleyrand, et après Talleyrand le duc de Dalberg se déclarer contre le retour à l’ancienne Confédération, prendre la défense de Vaud, de l’Argovie et du Tessin, et réclamer le maintien des dix-neuf cantons conservés par la Diète, alors Berne et ses alliés finirent par céder et il ne s’agit plus que de trouver des dédommagements territoriaux et pécuniaires. On donna à.

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Berne l’ancien évêché de Bâle (Porentruy) et Bienne, Elle se contenta d’une somme d’argent pour reconnaître la liberté de Vaud el d’Argovie.

Le Congrès se prononça le 20 mars 1815. Dans son A de final, il reconnut le contrat d’alliance adopté par la Diète, l’intégrité des dix-neuf cantons et l’accession des trois cantons nouveaux de Genève, Neufchâtel et Valais. Il fut déclaré que la Confédération recevrait plus tard un acte particulier consacrant la reconnaissance et la garantie de sa neutralité.

C’est ainsi que la Suisse alla chercher une constitution et la paix à Vienne, comme elle était allée chercher l’une et l’autre à Paris douze ans auparavant. Mais l’Acte de 1815 ne valait pas celui de 1803.

Elle était cependant rétablie dans ses anciennes limites et assurée d’une nouvelle existence, lorsque Napoléon débarqua inopinément de l’île d’Elbe. Quelle attitude allait-elle prendre à l’égard de son ancien Médiateur ?

Napoléon essaya de remettre la main sur la Suisse, mais Talleyrand (l’ambassadeur) refusa de le servir.

Le duc de Vicence (Caulaincourt), redevenu ministre des relations extérieures, avait adressé, le 30 mars, à nos agents diplomatiques, une circulaire qui les mettait en demeure de choisir entre le Roi et l’Empereur, entre la cocarde blanche et celle que

reprenait le pays. Talleyrand répondit, simplement :

« Monsieur le duc, je m’empresse de répondre à la lettre que Votre Excellence m’a fait l’honneur de m’écrire, en date du 30 mars.

« Toute ma vie, j’ai été fidèle à mes serments, à mon devoir. Le roi Louis XVIII m’a accrédité auprès des Suisses. Lui seul peut me rappeler. Agréez, je vous prie, etc. Auguste de Talleyrand. » (De Zurich, le 4 avril. A. E., 498.)

Il fut destitué et remplacé par Félix Desportes, notre ancien ministre à Genève sous le Directoire. Ce démocrate fougueux avait été calmé par le Consulat, et son civisme s’était accommodé de la préfecture de Strasbourg, où le trouva 1814. En 1815, il ne put occuper son nouveau poste, et Talleyrand n’eut qu’à laisser passer les événements. Il rompit d’ailleurs toute relation avec le gouvernement de « l’usurpateur » et envoya désormais sa correspondance à Gand, où le comte de Jaucourt dirigeait la politique de Louis XVIII.

Il demanda à la Diète de ne laisser pénétrer dans le pays aucun agent de « Bonaparte ». Gomme il l’écrivait au duc d’Angoulême, alors dans la vallée du Rhône, il redoutait le souvenir de l’Acte de 1803 et les sympathies qu’il avait laissées pour Bonaparte.

« L’Acte de médiation, on ne peut se le dissimuler, est regretté par la majorité des peuples de la Suisse, et les gouvernements sont très médiocrement contents de l’état actuel des choses.

« Les nouveaux cantons sur lesquels Tempe-

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reur Alexandre compte et doit compter le plus, qu’il a le plus protégés, seront, sans contredit, ceux qui seconderont le moins ses vues magnanimes. Si Bonaparte envoie seulement 10 000 hommes sur la frontière d’un de ces cantons, ils abandonneront bientôt leur père adoptif pour celui qui leur a donné le jour. Le bon Docadi, dans le Calife de Bagdad (1), pardonnez-moi, monseigneur, cette comparaison, peut seul donner une idée de l’effet que produit, en Suisse comme en France, le nom de Bonaparte. Etc. » (Du 7 avril.)

Ses craintes n’étaient pas fondées. Sauf dans le pays de Vaud, qui nous devait sa liberté et qui nous avait, en revanche, donné des soldats comme La Harpe, Reynier, Jomini et bien d’autres, sauf dans ce pays qui resta, jusqu’au bout, fidèle à Napoléon, l’opinion en Suisse s’était entièrement retournée contre l’ancien Médiateur.

Dès le 12 mars, en apprenant le débarquement de Napoléon, la Diète avait adressé une circulaire aux Cantons pour les informer de l’événement et leur prescrire les mesures militaires les plus urgentes.' Elle ordonna ensuite la levée d’un contingent de 30 000 hommes, qui fut placé sous le commandement du général Bachmann. Enfin, le 26, elle déclara que ces mesures étaient purement défensives et destinées à protéger le pays contre tout désordre intérieur.

Elle approuva les colonels des régiments suisses à

(1) Opéra-comique de Boïeldieu, donné en 1800 et qui avait obtenu un ^»’and succès.

Paris qui refusaient tout service à Napoléon et réclama leur rappel. (Lettre du 28 mars, à Castella.)

Sur la demande de Talleyrand et de ses collègues, les ministres d’Autriche, de Prusse et d’Angleterre, entendus le 8 avril par sa commission diplomatique, elle décida de ne laisser pénétrer ni séjourner sur son territoire aucun envoyé de Paris. C’est ainsi qu’on interdit à Lucien Bonaparte de se rendre à Lucerne, auprès du nonce.

C’est ainsi que le littérateur inolîensif Ginguené, qui avait choisi ce singulier moment pour aller voir, à Zurich, son ami La Harpe, se vit prendre pour un conspirateur dangereux et entourer de précautions vexatoires dont il nous a laissé l’agréable récit (1).

Enfin, la Diète refusa nettement de reconnaître Napoléon.

Le 4 avril, celui-ci s’était adressé officiellement aux souverains étrangers pour leur annoncer son retour, en expliquer les causes et proclamer hautement ses intentions pacifiques. Et le même jour, Caulaincourt avait écrit dans le même sens à ses collègues des gouvernements étrangers.

Le président de la Diète répondit le 20 avril :

« La Suisse ne peut, par la reconnaissance du gouvernement actuel de la France, suivre un sys-

(1) Cette relation, trouvée dans ses papiers après sa mort (1816) et restée longtemps inédite, fut publiée par la Revue des Deux Mondes. {Une mission en Suisse, 1®^ octobre 1860.) Elle donne bien l’idée de l’effervescence qui régnait dans le pays, en juin 1815. Un mémoire que Ginguené avait écrit pour La Harpe, mémoire sur l’état de la France pendant les Cent- Jours, fut confisqué par les autorités. Talleyrand en donne une copie.

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tème opposé à celui de toutes les puissances de l’Europe. Lorsque la France, en paix avec elle-même, aura retrouvé le bonheur sous un gouvernement stable et reconnu par l’Europe, le voeu le plus sincère de la Suisse sera rempli. »

Allait-elle garder la neutralité ? C’était le dessein que lui prêtait Talleyrand (1). C’était aussi celui que supposait Napoléon. Pourquoi cependant des armements qui semblaient si peu justifiés? C’était ce que demandait Caulaincourt, dans une note à la Diète, du 5 mai.

« ... Cependant, on fait en Suisse des armements. Ils sont tous dirigés vers les frontières de France, quoique ce côté de son territoire ne soit menacé ni par des rassemblements de troupes, ni par le voisinage d’aucune agitation... Quel peut être le but de ces armements et de ces obligations d’honneur et de gratitude par lesquelles la Diète paraît se croire liée ?

« L’Empereur se refuse encore à y trouver un caractère offensif. Il aime à croire que la Suisse, toujours fidèle à ses principes et à ses intérêts les plus chers, voudra se maintenir dans une situation neutre. Enfin, il ne peut présumer qu’elle ait pu contracter l’engagement de s’en écarter. Quelles que soient ses relations nouvelles, la situation du pays n’a pas changé et la Suisse n’a pu faire, à cause d’aucune autre puissance, le sacrifice de son indépendance et de son système de tous les temps. Etc. » (A. E., t. 498.)

(1) « Résumé sur tout ce qui s’est passé et sur ce que j’ai fait en Suisse depuis le débarquement de Bonaparte. » A. E., t. 498.^ J

Napoléon, Caulaincourt et Talleyrand se trompaient tous les trois. La Suisse allait faire défection et passer à l’ennemi. Gomme l’Allemagne en 1813.

Le 13 mars 1815, à Vienne, en apprenant le débarquement de Napoléon, les souverains avaient lancé contre lui une déclaration violente qui le mettait « hors des relations civiles et sociales » et qui le livrait « à la vindicte publique, comme ennemi et perturbateur de la paix du monde ».

Ce n’étaient là que des mots, des gros mots. Il fallait y ajouter des actes. Aussi, quelques jours après, le 25 mars, les ministres d’Angleterre, de Russie, de Prusse et d’Autriche signèrent un traité d’alliance « ayant pour but le maintien de la paix », en vertu duquel les puissances contractantes s’engageaient à tenir constamment en campagne chacune 150 000 hommes, « tant que Bonaparte ne serait pas mis absolument hors de la possibilité d’exciter des troubles, de renouveler ses tentatives pour s’emparer du pouvoir en France et de menacer la sûreté de l’Europe ».

Un plan de campagne fut élaboré chez le prince de Schwarzenberg. Après d’assez longs débats, il fut décidé que deux armées, l’une anglo-hollandaise sous Wellington, l’autre prussienne sous Blücher, se réuniraient en Belgique, en attendant l’arrivée sur le Rhin des Autrichiens et des Russes.

L’Autriche devait mettre sur pied deux armées. L’une, dite du Haut- Rhin, sous le commandement de Schwarzenberg, était dirigée contre l’Alsace. Elle était formée, avec les Autrichiens, des Bavarois

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Badois, Wurtembergeois et autres Allemands de l’ancienne Confédération du Rhin. Une partie devait s’avancer par la vallée de la Sarre; l’autre, franchir le Rhin par le pont de Bâle, comme en 1813.

La seconde armée, dite de la Haute-Italie, sous le commandement du général Frimont, devait traverser le Simplon et le mont Cenis et pénétrer en France par Genève. Les Russes viendraient ensuite. Le commencement des opérations, fixé au 1®^ juin, fut ajourné plus tard au 27.

Pour un pareil plan, le concours de la Suisse était nécessaire. \

C’est à l’obtenir que tendait la Note qui fut remise à la Diète, dans la séance du 12 mai, par les ministres des puissances alliées.

« Dès le moment où Napoléon a reparu en France, toute la Suisse s’est déterminée par une volonté unanime et énergique à prendre les armes pour défendre ses frontières et écarter les désordres de tout genre dont l’Europe est menacée par le retour de cet usurpateur...

« Dans cette crise inattendue et sans exemple, la Confédération helvétique, guidée par son antique loyauté, s’est jointe d’elle-même au système de l’Europe et a embrassé la cause du salut des peuples et de l’ordre social. Elle a senti qu’aussi longtemps que le volcan rallumé en France menacerait d’embraser et de bouleverser le monde, les avantages inappréciables dont les hautes Puissances aimaient à voir jouir la Suisse, son bien-être, son indépendance, sa neutralité seraient toujours précaires et exposées

aux’^attaques’^ de ce pouvoir illégaFet destructeur qu’aucun frein moral n’est cap able^d’ arrêter.

« Réunies par le même vœu d’anéantir ce pouvoir, les Puissances rassemblées au Congrès de Vienne ont proclamé leurs principes dans le traité du 25 mars, ainsi que les engagements qu’elles ont pris de les maintenir.

« Tous les autres Etats de l’Europe ont été invités à y accéder et ils se sont empressés de répondre à cette invitation. Ainsi, le moment est venu où les augustes souverains dont les soussignés sont chargés d’accomplir ici les ordres, s’attendent que la Diète, à la réception des présentes communications officielles, adoptera, par une déclaration authentique et formelle, les mêmes principes et réglera, de concert avec les soussignés, les mesures qui pourront devenir nécessaires pour s’opposer au danger commun (1). »

On ne demandait pas à la Confédération de déployer le même effort que les Puissances, mais de faire appel à toutes ses ressources militaires et de combiner avec elles les mesures exigées par les circonstances.

La Diète répondit qu’elle croyait assez faire en défendant sa neutralité et en consacrant à cette défense une armée de 30 000 hommes.

« Déterminée à maintenir ce développement de forces, la Suisse croit à son tour pouvoir attendre

(1) « Note remise à la Diète, par les ministres soussignés, dans la séance du 12 mai : Stratford-Canning (Angleterre), Krudner (Russie), de Schraut (Autriche), de Chambrier (Prusse). » — A. E., t. 498.

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de la bienveillance des Puissances qu’aussi longtemps qu’elle n’appellera pas elle-même leur secours, les armées respecteront son territoire. Des assurances à cet égard sont absolument nécessaires pour tranquilliser le peuple et l’engager à supporter avec courage le fardeau d’un armement considérable. »

Elle n’en chargea pas moins le président de Wyss, l’avoyer de Berne, Mulinen, et Wieland, bourgmestre de Bâle, de traiter avec les ministres des Puissances, « en réservant toutefois aux Cantons le droit d’en connaître définitivement et de donner force à une transaction par leur ratification constitutionnelle.

De ces négociations sortit la convention du 20 mai, en vertu de laquelle les Gantons, sauf trois, Bâle, Vaud, Tessin, qui s’abstinrent, adhéraient à la politique des alliés. Cette convention comprenait sept articles.

« Pour remplir l’engagement de coopération stipulé par l’article précédent, disait l’article 2, la Suisse, qui a déjà mis sur pied 30000 hommes et qui organise une réserve pour les soutenir au besoin, promet de tenir constamment en campagne un corps d’armée suffisant pour garantir la frontière contre toute attaque de Vennemi et pour empêcher de ce côté toute entreprise qui pourrait nuire aux opérations des alliés.

« Art. 3. Dans le même but, les hautes Puissances s’engagent à destiner aussi longtemps que les circonstances le permettront, et d’une manière compatible avec le plan d’opérations générales, une

partie suffisante de leurs forces pour se porter, à l’aide de la Suisse, toutes les fois que les frontières seront attaquées et qu’elles réclameront secours.

« Art. 4. En considération des secours que la Suisse s’engage à fournir de concert avec elles, les Puissances renoncent à former des établissements de routes militaires, d’hôpitaux et de dépôts onéreux sur son territoire. Dans le cas d’urgence où V intérêt commun exigerait un passage momentané de troupes alliées à travers quelques parties de la Suisse, on recourra à l’autorisation de la Diète. Etc. » Signé, les quatre ministres, et MM. de Wyss, Mulinen, Wieland.

Le général autrichien de Steigenteisch fut envoyé à Zurich pour y régler, de concert avec les autorités fédérales, les mouvements de troupes dont la Suisse allait être le théâtre. Ce Steigenteisch était d’agréable compagnie, instruit, lettré, poète dramatique à ses heures. Mais tomber de Napoléon à Gapo d’Istria, puis de Gapo d’Istria à Steigenteisch, c’était bien la preuve que la Suisse ne s’appartenait plus.

En attendant et pour expliquer sa conduite, la Diète adressa la proclamation suivante à l’armée fédérale :

(( Lorsque nous vîmes le repos et la sûreté de la Suisse compromis par les événements qui se passaient en France, nous vous appelâmes aux armes. Vous êtes accourus pleins d’ardeur. Vous avez volé aux frontières de la patrie. Soldats, un danger plus grand et plus pressant la menace aujourd’hui. Le chef actuel de la France, celui contre lequel s’est

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formée la ligue redoutable des puissances européennes prépare toutes ses forces (1)...

(( La Confédération a accédé à cette sainte alliance, non pas pour faire la guerre aux habitants de la France, dont elle reste toujours l’amie et auxquels elle souhaite une félicité durable. Mais la Suisse, si près du danger, et n’étant plus assurée pour son propre territoire, ne peut nullement, par l’application de son système de neutralité, rester dans l’inaction ou l’insouciance à l’approche d’une crise aussi redoutable.

« Vous devez donc, soldats confédérés, ainsi que nous en avons contracté l’engagement envers les autres Puissances alliées, vous devez couvrir par votre énergie et votre valeur notre frontière du côté de la France, la seule que nous envisagions comme menacée. Vous devez repousser toute attaque dirigée contre elle. Telle est, braves fils de la patrie, votre honorable destination. Sachez l’apprécier et la remplir. Etc.

« Donné à Zurich, le 10 juin 1815.

« Au nom de la Diète fédérale :

« Le bourgmestre du canton de Zurich, président :

« D. DE Wyss.

« Le chancelier de la Confédération :

« Mousson. »

Pendant que toute l’Europe s’armait contre lui, Napoléon déployait une activité extraordinaire.

(1) On en était arrivé à ne plus prononcer le nom de l’ancien Médiateur, entouré naguère de tous les éloges officiels.

Secondé par l’habileté de Davout et le patriotisme de Carnot, en deux mois il avait refait une armée des troupes éparses laissées par la Restauration et mobilisé une partie de la garde nationale. Toutefois, l’effectif qu’il parvint à réunir était insuffisant contre le million d’ennemis dont il était menacé. L’armée, au 1®^ juin, ne s’élevait qu’à 270 000 hommes, et, vers le 15, on ne pouvait compter que sur 150 000 hommes de gardes nationaux (1).

Il était instruit du plan des alliés. Contre les deux armées de Belgique, il prépara une armée du Nord, qu’il se chargeait de conduire lui-même. A l’Autriche il opposa une armée du Rhin, chargée de couvrir l’Alsace et dont il donna le commandement à Rapp ; et une armée des Alpes, dont le commandement fut donné à Suchet. Entre le Rhin et les Alpes, un corps dit (T observation fut confié à Recourbe. Recourbe, injustement tenu à l’écart pendant tout l’Empire et dont les services auraient été précieux, était chargé de défendre les débouchés de la Suisse par les Vosges et le Jura. Son quartier général était Belfort. Sa gauche s’appuyait à Huningue, sa droite au fort l’Ecluse, et il devait se relier, suivant les circonstances, soit à l’armée du Rhin, soit à celle des Alpes.

Le 14 juin, tandis que Napoléon lançait, du camp d’Avesnes, la fameuse proclamation qui se terminait ainsi : « Pour tout Français qui a du cœur, le moment est venu de vaincre ou de périr », la lutte commençait sur les Alpes.

(1) Sur cette période et sur l’effort militaire des Cent- Jours, voir les belles pages de M. Henry Houssaye, 1815.

LA SUISSE ET LES CENT-JOURS

Le général Dessaix, chargé de couvrir la Savoie, son pays natal, contre les Piémontais (1), marcha de Chambéry sur Genève, où il n’entra pas, refoula l’ennemi et s’établit à Annemasse. Il y reçut l’ordre de nettoyer les bords du Léman jusqu’au Valais pour reconnaître les mouvements des Autrichiens qu’on disait venir de la haute Italie. Il envoya quelques troupes sur Thonon. Au delà de Thonon, elles forcèrent le passage de la Dranse, défendu par les Piémontais. A Meillerie, elles rencontrèrent un parti de 700 ou 800 Autrichiens qu’elles disper-t sèrent. Lesjprisonniers leur annoncèrent la marche d’un corps de 12 000 hommes qui formait l’avantgarde de Frimont. De peur d’être tourné par la Tarent aise. Joù débouchaient les Autrichiens de Bubna, descendus du mont Genis, Dessaix ramena ses troupes en arrière. Les Autrichiens entrèrent dans Genève le 28. C’est alors qu’en apprenant la défaite de Waterloo, Suchet signa un armistice.

D’après le plan général, l’armée de Schwarzenberg ne devait entrer en France que vers le 27 juin. La nouvelle de Waterloo lui fit hâter ses mouvements.

Le 23, le corps des Bavarois, avec le feld-maréchal de Wrède, franchit la Sarre, à Sarrebruck, et se porta sur la Lauter, derrière laquelle l’attendait Rapp.

Le 25, le corps de Golloredo, celui du prince de Hohenzollern-Hechingen et la réserve avec les

(1) Dessaix, né à Thonon en 1764. D’abord médecin, puis capitaine à la fameuse légion allobroge, en 1792 ; chef de brigade à l’armée d’Italie; général en 1803, divisionnaire et comte de l’Empire en 1809; défenseur des Alpes en 1814 et en 1815; un des plus glorieux enfants de la Savoie. Mort en 1834.

archiducs Jean et Ferdinand, étaient rassemblés sur la rive droite du Rhin, aux environs de Bâle. Le 26, ils traversèrent le fleuve entre Rheinfelden et Bâle. Le 27, ils se répandirent autour de Huningue. Mais quand ils poussèrent en avant, ils se heurtèrent à Lecourbe dont ils essayèrent vainement de tourner la gauche. Devant les forces supérieures de Golloredo, Lecourbe recula sur Belfort, ne cédant le terrain que pied à pied, comme il avait fait autrefois devant Souvarof, et livrant chaque jour des combats de détail, où ses troupes infligeaient à l’ennemi des pertes sensibles. Sa résistance ne s’arrêta que le 11 juillet, en vertu d’un armistice.

Au Nord, sur la Lauter, pour être moins habile, Rapp n’était pas moins heureux. Ces derniers combats de 1815, livrés après Waterloo, sont injustement oubliés. Ils sont restés comme perdus dans l’éclat de la défaite impériale (1).

Cependant, la Suisse entière était en armes. Jamais encore elle n’avait présenté un aspect militaire aussi imposant.

Elle avait mis successivement sur pied, depuis le mois de mars, une armée de 36 000 hommes partagée entre les trois divisions Gady, Füssli, d’Affry. Gady couvrait la frontière de Neufchâtel à Genève ; Füssli, la ligne de Berne à Soleure; d’Affry, avec le reste, était sur l’Aar. Enfin, les Suisses revenus de France formaient une brigade de réserve sous le colonel Abyberg.

(1) Voir Précis des opérations des armées du Rhin et du Jura en 1815. 1819, in-80.

LA SUISSE ET LES CENT-JOURS

Le commandement de cette armée avait été “dévolu au vieux baron de Bachmann, ancien lieutenant-colonel au service de Louis XVI, puis général au service du Piémont, chef des troupes de la Diète dissidente en 1802, et récemment promu lieutenant général par Louis XVIII (1). On lui avait adjoint comme chef d’état-major Nicolas de Gastella, avec Finsler, de Zurich comme quartiermaître général, Luthernau, de Berne, comme chef de l’artillerie et Heer, de Glaris, en qualité de commissaire général.

Cette belle armée n’avait pas eu l’occasion de donner sa mesure.

Allait-elle se dissoudre sans recueillir sa part de lauriers ? Aux yeux de la Diète, c’était le plus sage. Mais une partie de l’état-major pensait autrement. Excitée par l’odeur de la poudre — quinze jours après Waterloo — elle voulut s’offrir le régal d’une petite campagne de France, à l’instar des alliés. Elle se mit en marche pour conquérir la Franche- Comté. Ce fut l’opérette, après le drame.

L’affaire de Huningue en fournit le prétexte.

On sait de quelle importance était cette place pour la surveillance du pont de Bâle et la défense de l’Alsace. Il y fallait un officier énergique. On l’avait confiée à Barbanègre.

Il était l’aîné de trois frères, soldats comme lui et

(1) Voir sur lui une courte et curieuse notice : A la mémoire du baron de Bachmann (Nicolas-François). Anonyme. Zurich, 1831, in-8° (88 pages). — Il était né à Nafels-Glaris en 1740. Entré au service à seize ans, il était en 1780 lieutenant-colonel à Salis-Samade. Mort en 1831.

dont le second fut tué à léna, étant colonel de hussards (1).

Successivement marin, volontaire, officier, il s’était fait dans l’armée une réputation particulière de bravoure et d’énergie. Colonel du 48® de ligne à Austerlitz, il avait enlevé à l’ennemi 3 drapeaux et 4 canons. Général en 1809, il s’était signalé dans la campagne de 1812. Après celle de 1813, il s’était enfermé dans Stettin qu’il avait défendue avec les débris du 1®^ corps et qu’il ne rendit que le 5 dé^ cembre.

Le 20 mars 1815 le trouva commandant du département du Loiret. C’est de là qu’il fut envoyé à Huningue (3 mai).

En arrivant, dans le courant du mois, il avait trouvé la place fort délabrée. La tête de pont qui nous avait été accordée, en 1810, sur la rive droite, n’existait plus. Le corps de place était à découvert. Le général s’occupa d’abord de relever les ouvrages et de faire passer dans la petite garnison l’ardeur dont il était animé.

Il ne disposait que d’environ 2 700 hommes, dont 115 canonniers du 1®^ régiment, 53 canonniers sédentaires, 38 soldats du 6® de ligne, quelques gendarmes, 60 douaniers et 250 vétérans. Le reste était formé de gardes nationaux mobilisés.

On savait Barbanègre capable de tenir jusqu’à la

(1) Barbanègre (Joseph), né à Pontacq (Basses- Pyrénées) en

Mal vu de la Restauration, et pour cause, il fut mis en non-activité en 1818, et mourut à Paris en 1830. Il a aujourd’hui sa statue dans son pays natal.

LA SUISSE ET LES CENT-JOURS

dernière extrémité ; et le voisinage d’un tel homme était dangereux pour la ville de Bâle. On essaya de le gagner. Détail édifiant, une lettre qui lui fut envoyée le 18 juin, « au nom du roi », lui offrait une somme de 500 000 francs « qui sera déposée chez tel banquier suisse ou allemand que le général Barbanègre désignera, et qui sera mise à sa disposition aussitôt qu’il aura rempli, lui et sa garnison, les engagements que Sa Majesté désire et que l’honneur lui commandera de prendre ». Et la lettre ajoutait : « Les souverains alliés et amis de la Suisse sont garants de l’exécution des conditions ci-dessus énoncées (1). »

Il ne fit pas à cette offre l’honneur d’une réponse. On crut qu’il trouvait la somme trop faible. On la poussa jusqu’à 1 500 000 francs. Même silence.

Le 25 juin, on apprit la défaite de Waterloo. Elle fut accueillie en Suisse avec une allégresse indécente. Par ordre de la Diète et du quartier général, les salves d’artillerie retentirent, comme au temps des fêtes impériales. Partout la joie se donna carrière, sauf dans le canton de Vaud, fidèle à son attachement pour Napoléon.

La ville de Bâle, si respectueuse en 1810, lorsqu’elle nous cédait le terrain du Marquisat, se fit un plaisir de porter ces mauvaises nouvelles à la con- I naissance de Barbanègre. Elles n’affaiblirent en rien ses résolutions.

Le 27 parurent les premiers détachements de

(l) 4Le texte de la lettre est dans la correspondance de Talleyrand. A. E., t. 498.

l’archiduc Jean. Le prince fit sommer Barbanègre qui répondit : « J’ai de la poudre et de l’honneur, je ne me rendrai pas. » Comme leur parc de siège n’était pas arrivé, les Autrichiens se bornèrent à investir la place et, pour passer le temps, brûlèrent et pillèrent quelques villages des environs, Burgfeld et d’autres.

Des Bâlois s’étaient associés à ces déprédations. Barbanègre s’en plaignit aux magistrats de la ville. N’ayant pas obtenu de réponse, il lança sur Bâle, le 28, quelques bombes qui ne firent pas grand dommage.

Mais le vieux Bachmann éclata. Dans un ordre du jour, d’une violence quelque peu ridicule, il conviait son armée à la lutte et à la victoire.

Après avoir rappelé la défaite de Napoléon et la conclusion d’un armistice, il annonçait « qu’au mépris de l’engagement conclu », la ville de Bâle venait de subir le feu des canons de Huningue et il ajoutait :

« Soldats, préparez-pous à punir les auteurs de l’injure. Nous devons aviser à ce qu’aucune autre partie de notre territoire ne puisse être foulée par un ennemi perfide.

« Il faut mettre un tel ennemi hors d’état de nuire. Camarades, préparez-vous à combattre pour la justice et l’honneur, pour la liberté et la patrie. Dieu bénit la forte ligue à laquelle nous appartenons et à laquelle nous unit le devoir le plus sacré.

« Donné à notre quartier général de Berne, le 29 juin 1815.

« Le général en chef des troupes de la Confédération^

« Bachmann. »

LA SUISSE ET LES CENT-JOURS 317

La Franche-Comté n’avait rien à voir dans l’incident de Huningue. C’est elle qui en souffrit.

Le juillet, les troupes fédérales passèrent la frontière et débutèrent par la prise de Blamont. Le 2, elles occupèrent Morteau et Saint-Hippolyte. Le 3, Pontarlier. Le 4, l’avant-garde arrivait devant Salins, où se trouvaient d’importants magasins, et se disposait à y entrer, lorsque la Diète envoya l’ordre de rebrousser chemin.

D’abord, plusieurs bataillons refusaient de marcher, alléguant que leur devoir ne les obligeait qu’à défendre le pays sans en sortir. Puis cette offensive prenait un singulier caractère, alors que Napoléon était tombé et que Louis XVIII, fidèle ami des Cantons, avait recouvré son trône.

Rüttimann et Zellweguer portèrent au belliqueux Bachmann les décisions de la Diète. Il s’en plaignit assez vivement, mais il fallut obéir, et l’armée rentra chez elle après cette courte campagne qui ne faisait guère honneur à la Suisse et qui laissait de fâcheux souvenirs à la Franche-Comté (1).

Pendant le mois de juillet, des renforts avaient grossi les corps ennemis sous les murs de Huningue et en avaient porté l’effectif jusqu’à 20 000 hommes, sur lesquels 4 600 confédérés. Le reste était formé d’Autrichiens, de Badois, de Hessois et de Wurtembergeois.

(1) Cf. Francs- Comtois et Suisses, par Fleury. Besançon, 1865. C’était le maréchal Jourdan qui commandait en 1815 à Besançon et qui, naturellement, demeura immobile devant cette petite invasion.

De nouvelles sommations étant restées sans effet, l’archiduc Jean fit savoir à Barbanègre que plusieurs places de la frontière, Strasbourg, Lille, avaient ouvert leurs portes et qu’en prolongeant sa résistance, Huningue s’exposait à des traitements plus sévères. Le général ne voulut rien entendre.

Le parc de siège étant arrivé, la tranchée fut ouverte dans la nuit du 17 au 18 août par 1 600 Autrichiens et 800 Suisses, et la ville devint le point de mire de 176 pièces réparties entre 20 batteries dont 5|servies par des Suisses. On ne pouvait accuser la Confédération de tiédeur envers ses alliés.

L’archiduc avait invité le prince impérial d’Autriche, plusieurs princes et princesses d’Allemagne, le feld-maréchal Barclay de Tolly et d’autres personnages à assister au bombardement de Huningue. Pictet de Rochemont, de Genève, et de nombreux Suisses y étaient accourus comme à un beau spectacle. Mais la garnison, sous le feu incessant, ne perdait rien de son intrépidité et de sa constance.

Dans la soirée du 24 août, la moitié de la ville était en flammes. Barbanègre ne voulut pas la condamner à la destruction. Le 26, il capitula. Il obtenait de sortir avec la garnison, tambours battant et enseignes déployées. Après avoir déposé leurs armes sur les glacis, les soldats allèrent rejoindre l’armée de la Loire et les gardes nationaux rentrèrent chez eux.

Ce fut une grande surprise pour l’archiduc et son entourage de ne voir sortir de la place, avec Barbanègre, qu’une petite troupe de 150 hommes, aux

LA SUISSE ET LES CENT-JOURS

îiabits déchirés, au visage noir de poudre. Le général avait désarmé ses gardes nationaux et ses vétérans et n’avait gardé avec lui que ses canonniers, les soldats du 6® et les gendarmes. C’est ainsi qu’est née la légende des 150 hommes de la garnison de Huningue.

L’archiduc félicita ces braves de leur belle résistance et prit possession de la ville le 29, avec 6 000 hommes, dont un détachement suisse. Elle avait été une menace constante pour Bâle, qui l’avait surnommée Zwing-Basel. Aussi, fut-il décidé qu’elle serait démolie. Les travaux, commencés quelques semaines après, furent conduits avec rapidité et il ne resta plus que des ruines de la forteresse élevée par Louis XIV et illustrée par la défense de Barbanègre (1).

Le canon n’avait pas commencé de tonner contre Huningue, lorsqu’une belle cérémonie rassembla, à Zurich, la députation à la Diète, les ministres étrangers et un grand nombre de personnages de distinction, parmi lesquels l’archiduc Jean et son état-major.

Ce fut la promulgation du Pacte fédéral et la prestation du nouveau serment d’alliance entre les Cantons.

Elle eut lieu le 7 août, dans la cathédrale.

(1) S’il m’est permis de laisser place ici à des impressions personnelles, j’avouerai que la journée que j’ai passée jadis à Huningue, -au milieu de ses murs en ruines et de ses bastions écroulés, reste parmi les plus profonds de mes souvenirs. Et ce passé qui revivait • devant mes yeux, dans le silence de la petite ville, je ne me doutais ipas alors que j’en écrirais l’histoire.

Elle fut ouverte par un discours du bourgmestre de Zurich, président de la Diète, David de Wyss, qui résuma l’histoire du pays depuis la révolution de 1798. Après l’avoir montré livré aux disputes des partis et au désordre intérieur, il en vint à l’Acte de 1803 et dut rappeler les services de la médiation. Il disait, en effet, de cette période marquée par la tutelle de Napoléon :

« L’incorruptible histoire, en traçant le tableau des exploits sanglants d’un conquérant dont l’ambition ne connut pas de bornes, marquera d’un burin plus adouci (mit milderem Griÿel) sa médiation et les ménagements qu’il observa dès lors envers la Suisse, si longtemps maltraitée. La Constitution par lui garantie valut à notre patrie onze ans de paix (friedliche Jahré) qui, malgré les exigences multipliées et les charges toujours plus onéreuses auxquelles elle dut se soumettre, peuvent encoreÿasser pour des années de bonheur, lorsqu’on les compare aux calamités sans nombre qui pesèrent sur tant de peuples voisins (im Vergleich mit den schrecklichen Drangsalen vorunter soi^iele benachbarte Vôlker seuftzen, immer noch glücklich zu nennen wàren). )>

Il montra ensuite la chute de Napoléon, le Congrès de Vienne, le retour inattendu, Waterloo. Il fit l’éloge des souverains dont l’alliance avait délivré l’Europe, celui de l’armée fédérale, qui avait justifié* les espérances du pays et des alliés. Et il termina par ses vœux pour les destinées nouvelles de la Confédération.

Après lui, se leva le chancelier Mousson. Figure*

LA SUISSE ET LES CENT-JOURS 321

originale encore que celle de ce légiste érudit et sceptique. Les vicissitudes dont on venait de retracer rhistoire, il en avait été, depuis 1798, le témoin attitré et officiel, et ce spectacle des hommes et des choses — ^^qu’il allait encore contempler jusqu’en 1830 — l’avait empreint d’une indulgente philosophie.

Mousson lut le texte du nouveau Pacte fédéral qui commençait ainsi :

« Au nom du Tout-Puissant,

« Les vingt-deux cantons souverains de la Suisse, savoir...

« Se réunissent par le présent Pacte fédéral pour le maintien de leur liberté et de leur indépendance contre toute’^attaque de la part de l’étranger, ainsi que pour la conservation de Tordre et de la tranquillité dans l’intérieur. Ils se garantissent réciproquement leurs constitutions telles qu’elles auront été statuées par l’autorité suprême de chaque canton, en conformité avec les principes du pacte fédéral. Ils se garantissent de même réciproquement leur territoire. »

Il lut ensuite la formule du serment que devaient prêter les députés des vingt-deux cantons (au nombre de cinquante-cinq), et*”parmi lesquels figuraient la plupart de nos anciennes connaissances. Après le serment, les signatures furent recueillies et le Pacte muni du sceau nouveau de la Confédération.

La cérémonie, accompagnée de salves d’artillerie, fut suivie d’un grand banquet et terminée le soir

par un bal magnifique auquel assista Farchiduc Jean. En 1797, c’était au général Bonaparte qu’étaient accordées de pareilles fêtes. Sie transit glorial

Le discours du président de Wyss pourrait être regardé comme la conclusion de cette histoire de la Longue Diète. Il y en a une autre, plus significative. C’est la déclaration des Puissances, du 20 novembre 1815. Elle est comme un certificat de bonne conduite délivré à la Suisse, après la crise qu’elle venait de traverser.

La liquidation des Cent- Jours s’était faite à Paris, comme celle de l’Empire à Vienne.

Les Puissances auraient pu faire une Suisse agrandie et plus forte en lui donnant la frontière du Jura. C’était ce que demandait Pictet de Rochemont qui trouvait l’intérêt de Genève dans celui de la Confédération. Mais on avait fait assez pour elle en la replaçant dans son ancien cadre. Il|ne restait qu’à reconnaître la neutralité qu’on lui avait promise. On le pouvait d’autant mieux qu’on n’avait plus besoin de la violer. C’est ce que firent les Puissances dans cette déclaration du 20 novembre, où elles se plaisaient à étaler leur satisfaction pour la Suisse et pour les services qu’elle leur avait rendus.

« Les Puissances qui ont signé la déclaration du 20 mars (1815), reconnaissent d’une manière formelle et authentique, par le présent acte, la neutralité perpétuelle de la Suisse, et lui garantissent l’inviolabilité de son territoire, circonscrit dans ses nouvelles limites, telles qu’elles sont fixées

LA SUISSE ET LES CENT-JOURS

par le Congrès de Vienne et la paix de Paris d’aujour d’hui...

« Les Puissances signataires de la déclaration du 20 mars font connaître, d’une manière authentique et formelle, par le présent acte, que la neutralité et l’inviolabilité de la Suisse, ainsi que son indépendance de toute influence étrangère, sont conformes auxjvéritables intérêts de la politique européenne.

« Elles déclarent, en conséquence, qu’on ne peut ni ne doit tirer aucune conséquence désavantageuse à la neutralité et à l’inviolabilité de la Suisse des événements qui ont occasionné le passage des troupes alliées sur une partie du territoire de la Confédération.

« Le passage accordé volontairement par les Cantons, dans la convention du 20 mai, a été une suite nécessaire de l’accession libre de la Suisse aux principes que les Puissances signataires du traité d’alliance du 25 mars ont manifestés.

« Les Puissances reconnaissent avec satisfaction que les habitants de la Suisse ont montré dans ce moment d’épreuve quels grands sacrifices ils savaient faire pour le bien général et pour la cause défendue par toutes les puissances de l’Europe, et qu’ils étaient dignes des grands avantages qui leur ont été accordés par les résolutions du Congrès de Vienne et par la paix de Paris, ainsi que par le présent acte auquel toutes les puissances de l’Europe sont invitées d’accéder (sic),

« En foi de quoi, la présente déclaration a été

faite et signée à Paris, le 20 novembre de l’an de grâce 1815. »

Suivaient les signatures.

Il est impossible de se moquer de la vérité, de l’histoire et des peuples avec un cynisme plus élégant et plus protocolaire. Il faut en rester sur ce petit morceau. C’est la véritable conclusion de ce chapitre (1).

'^(1) Quant à notre ambassadeur, le comte Auguste de Talleyrand, nommé pair de France dans le courant de septembre 1815, il resta en Suisse jusqu’en 1823. Il fut alors remplacé par le marquis de Moustiers et rendu à la vie privée. Il mourut à Milan, au cours d’un voyage, en 1832.

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