CHAPITRE X
Nous venons de voir l’histoire intérieure de la Suisse, sous l’Acte de médiation. Il en est une autre.
Tandis que les Landammanns se succèdent, que les Diètes se réunissent, que nos ambassadeurs écrivent et que le pays vit tranquille, il est une autre Suisse, plus petite encore que la patrie, qui agit, qui lutte et qui meurt ; c’est celle que forment, loin du pays natal, les soldats des régiments capitulaires au service de la France.
C’est, en quelque sorte, l’histoire extérieure de la Confédération. C’est la moins connue; ce n’est pourtant pas la moins intéressante, ni la moins belle. On en jugera.
On sait que depuis la paix de Fribourg, ou paix perpétuelle, signée entre François I®^ et les Cantons, en 1516, les Suisses étaient entrés dans l’armée royale où ils formaient plusieurs régiments. Ils avaient joué un grand rôle dans les guerres religieuses du seizième siècle, et pris une part glorieuse
aux campagnes de Louis XIV et de Louis XV.
Au moment de la Révolution, sans compter le régiment des Gardes et les Cent-Suisses de la maison du Roi, le corps des Suisses comprenait onze régiments avec un effectif de plus de 13 000 hommes. Le colonel général en était le comte d’Artois (1).
Malgré leurs services, ils n’étaient pas populaires. Depuis 1789, ils avaient été mêlés à quelques histoires retentissantes, comme la révolte à Nancy dufrégimenV de Ghateauvieux (1790). Aussi, l’Assemblée constituante, qui avait mis au nombre de ses réformes celle de notre organisation militaire, avait-elle décidé, en principe, la suppression des régiments étrangers. Les événements du 10 août 1792 la provoquèrent.
Après un rapport de Brissot, présenté le 20 août à l’Assemblée législative, les Suisses furent licenciés.
« Le sang français, disait Brissot, a coulé sous le fer du régiment des Gardes-Suisses. Vous ne pouvez plus accorder à ces régiments étrangers une faveur incompatible avec les principes de votre Constitution. Des hommes libres doivent se défendre euxmêmes. La journée du 10 août a ôté tout moyen de renouveler les capitulations. » La dernière était de 1777.
Fallait-il, toutefois, se priver des services de
(1) Ces onze régiments étaient les suivants: Castella, Ghateauvieux, Courten, Diesbach, Reinach, Salis-Grisons, Salis-Chamade, Steiner, Sonnenberg, Vigier et Watteville. La France recrutait principalement dans les cantons catholiques. Les cantons protestants servaient plus volontiers en Angleterre et dans les Pays-Bas.
pareils soldats? L’orateur ne le pensait pas. Il ajoutait :
« On vous dira peut-être qu’au milieu d’une guerre il est dangereux de licencier un si grand nombre de corps. Sans doute les Suisses sont de bonnes troupes. Aussi, vos comités vous proposent-ils d’incorporer dans vos armées tous ceux qui voudront y prendre du service. Ils formaient une force publique isolée et étrangère à nos principes. Il était impossible de concilier leur existence en France avec la Constitution. Leur licenciement est donc devenu in- . dispensable sous tous les rapports. Mais, en les licenciant, il faut les bien traiter, accorder à ceux qui voudront retourner dans leur pays les pensions stipulées par les capitulations, et, d’un autre côté, faire des avantages pécuniaires à ceux qui voudront rester en France et y embrasser lafdéfense de la liberté. D’après des renseignements sûrs, nous pensons qu’au moins les deux tiers reprendront du service (1). ..
Ce rapport, qui n’avait rien d’agressif ni d’injurieux, comme on l’a prétendu, — sans le lire, — était suivi d’un projet de décret en sept articles, qui décidaient le licenciement des Suisses, et réglaient tout ce qui concernait leur entrée dans de nouveaux corps, ainsi que les pensions de retraite. Le projet fut adopté.
Comme l’avait prévu Brissot, un grand nombre
(1) Rapport de Brissot. Ancien Moniteur, t. XIII, p. 482. Brissot fait remarquer également que, sous le nom de Suisses, beaucoup de ces soldats étaient en réalité Alsaciens, Savoyards ou Flamands.
de soldats acceptèrent de passer dans les régiments de ligne. Mais les officiers partirent, et leur retour dans leur pays y souleva une vive irritation, que notre ambassadeur Barthélemy dut s’employer à calmer.
Tout en rompant avec l’ancien régime, la Révolution ne renonça pas au système des capitulations, ainsi qu’on appelait ces traités particuliers conclus avec les Suisses. C’est pourquoi le Directoire signa avec la République helvétique la capitulation du 15 novembre 1798, qui nous accordait 18 000 hommes partagés en six demi-brigades helvétiques. Et Bonaparte en usa comme le Directoire.
Il est à remarquer, d’ailleurs, que Napoléon reprit les habitudes de l’ancienne monarchie, dont l’armée était en grande partie recrutée d’étrangers. On oublie trop que, sous les drapeaux de l’Empire, on vit combattre, en même temps que des Français, les Allemands de la Confédération du Rhin, les Italiens du prince Eugène, les Polonais, les Suisses, les Hollandais, des Espagnols, des Portugais, des Croates, des Irlandais, et jusqu’à des Grecs et des Albanais, sans parler des fameux Mameluks de la Garde.
La capitulation de 1803, conclue à Fribourg, le 27 septembre, sur les bases de la paix perpétuelle de 1516 et de l’Acte de médiation, stipulait d’abord paix et amitié « perpétuelles » entre les deux républiques, et alliance défensive entre elles pour une période de cinquante ans.
La France garantissait l’indépendance et la neutralité du pays allié; mais celui-ci mettait à sa disposition un secours militaire de 8 000 hommes, sans préjudice des régiments accordés par la capitulation (articles 3 et 4). La France prenait à sa solde 16 000 hommes répartis entre quatre régiments de 4 000 hommes, sans compter un dépôt de 1 000 hommes pour chacun d’eux, destiné à en combler les vides et à en tenir l’efîectif au complet.
Chaque régiment était composé d’un état-major et de quatre bataillons. Le bataillon était de neuf compagnies, dont une de grenadiers.
La durée de l’engagement était de quatre ans. 11 pouvait être renouvelé pour deux, quatre et six ans. Les hommes étaient enrôlés « librement et volontairement ». Leur engagement terminé, ils pouvaient demander leur congé absolu, avec une pension de retraite.
Plusieurs articles entraient dans de longs détails sur l’état-major, le recrutement et la solde. Un autre stipulait que l’ancienne charge de colonel général des Suisses serait rétablie. « Cet officier supérieur commandera les troupes suisses qui seront à Paris, et il aura la surveillance sur les autres. Il sera nommé par le Premier Consul. » (Article 10.)
Cette charge fut exercée provisoirement par Constantin de Maillardoz, de Fribourg, envoyé extraordinaire de la Suisse à Paris. Plus tard, comme nous l’avons vu, elle fut accordée à Lannes, et.
en 1810, à Berthier, parce qu’^il était prince de^ Neufchâtel (1).
Toutefois, en vertu d’anciennes traditions, d’au-tres Etats continuèrent de recruter en Suisse : l’Espagne, Naples et l’Angleterre. En 1804, l’Espagne, qui était alors notre alliée, signa avec les Cantons une capitulation relative à cinq régiments. Plus tard, quand elle se souleva contre nous, des' bataillons suisses se trouvèrent dans les deuxcamps opposés. Avec la chute des Bourbons de Naples, le recrutement des Suisses fut arrêté. Mais il continua en Angleterre, ce qui indisposa Napoléon, et suscita ses fréquentes réclamations contre les « ressortissants » des Cantons, comme on disait, qui servaient sous les drapeaux de son irréconciliable ennemie.
On est surpis de voir ce petit pays, dont la population n’atteignait pas alors 2 millions, fournir tant de soldats au service étranger. Il faut en chercher' les raisons dans une tradition glorieuse, dans les qualités militaires d’un peuple énergique et brave, solidement trempé par l’air de ses montagnes ; enfin, dans le peu de débouchés que le pays offrait à son activité.
Ce goût pour la carrière militaire finit, d’ailleurs, par se refroidir avec les années. Le métier avait du bon sous l’ancienne monarchie, pendant la paix,.
(1) Berthier tira de sa principauté un bataillon, dit des serins ou des canaris de Neufchâtel, parce que les hommes étaient habillés en jaune, tandis que ceux des autres régiments conservaient leur ancien uniforme rouge.
dans le loisir et la vie facile des plantureuses garnisons. Sous l’Empire, avec un chef comme Napoléon, toujours en lutte contre ses voisins, et terriblement prodigue des vies humaines dont il payait ses victoires, le service perdit singulièrement de ses avantages.
Aussi, la correspondance de Vial et de Talleyrand ' est-elle instructive sur ce sujet.
Pendant plusieurs années, le Médiateur et la Confédération marchent d’accord. Le premier régiment est équipé et fourni en 1806. Mais pour les trois autres, lenteur, difficultés, récriminations. D’abord, on accorde des primes; puis les primes diminuent ; enfin le recrutement languit.
Alors l’Empereur ne tarit plus. Il se plaint à Maillardoz, qui se plaint au Landammann. Il se plaint à Champ agny, qui ranime le zèle de Talleyrand. Il se plaint à d’Affry, à Reinhard, et il en arrive à pousser ce gémissement :
« La Suisse me coûte un argent immense, et ne me rend aucun service. Jusqu’à cette heure, je suis fort dupe, puisque j’ai là une cohorte d’officiers sans soldats.
« Il faut : L que les Cantons se chargent de recruter; 2° réduire les bataillons de neuf à six compagnies, ce qui réduira les officiers d’un tiers. J’aurai alors quatre régiments, chaque régiment de quatre bataillons, chaque bataillon de six compagnies, chaque compagnie de 140 hommes, et 3 200 hommes par régiment, ou 12 000 hommes, p'our recruter ces 12 000 hommes, il faut que les
Cantons s’obligent à les tenir au complet. J’approuve cependant qu’ils ne soient pas obligés de fournir plus de 3 000 hommes par an.
(( Il faudrait pourtant que, dans le cas d’une guerre avec la Russie ou l’Autriche, guerre qui intéresse les Suisses, puisque, en cas de nonsuccès, ils seraient compromis, ils fournissent 4 000 hommes au lieu de 3 000. Voilà les bases sur lesquelles il faut travailler sans délai. Ils doivent fournir 16 000 hommes. Il y aura donc pour eux économie. » (Note à Clarke, du 12 novembre 1811. — Correspondance, t. XXIII.)
Ce qui l’irrite, surtout, c’est de voir les Suisses des régiments de Roll et de Watt e ville rester au service de l’Angleterre. Il veut bien avoir des Suisses, mais il ne veut pas que les autres en aient. Aussi bien, n’est-il pas choquant que ses alliés servent en même temps ses ennemis? C’est ce qu’il faisait observer, très justement, dès 1807, dans une lettre au Landammann (Reinhard).
Après avoir souhaité de voir bientôt les régiments au complet, parce qu’il faisait grand cas « de la bravoure, de la fidélité, et de la loyauté des Suisses », il ajoutait :
» Si j’avais un désir à former, ce serait que les Suisses ne permissent pas le recrutement dans leur pays à aucune puissance étrangère, qu’aux Etats dont le système est lié au mien. Je désirerais d’autant plus que cette proposition passât en loi que tous les hommes éclairés ne peuvent voir qu’avec douleur le frère combattre contre le frère. Si vous
soumettez cette pensée à la Diète prochaine, une décision sur cet objet me serait agréable, parce qu’elle serait conforme à l’honneur et à la dignité des Suisses. » (Du camp de Finkenstein, mai 1807. — Correspondance, t. XV.)
Cette demande parut si légitime que la Diète, dans sa séance du 2 juillet, adopta le décret souhaité. Il interdisait tout recrutement dans le pays qui serait contraire à l’article 7 du traité d’alliance ou qui serait pour le service non avoué d’une puissance étrangère. Chaque canton était tenu de le faire observer avec rigueur.
Il resta néanmoins lettre morte, et Napoléon continua ses plaintes contre les « ressortissants » du service étranger, qui n’étaient pas loin de passer à ses yeux pour des réfractaires.
En 1811, à Saint-Cloud, dans cette audience de congé aux députés suisses, qui fut remplie des éclats de sa colère (29 juin), en même temps qu’il se plaint des discours de la Diète, il revient sur le chapitre du recrutement, sur les vides faits dans nos régiments d’Espagne par la désertion. Suivant lui, si on déserte, c’est l’œuvre des régiments anglais, véritables agences de désertion qui travaillent nos Suisses. C’est pourquoi, une fois de plus, il réclame des mesures énergiques.
La Diète, effrayée, les accorde. Elle décide, le 8 juillet, que les Suisses au service de l’Angleterre seront rappelés avant la fin de l’année ; que ceux qui n’obéiront pas aux ordres de rappel perdront leur droit de bourgeoisie, leur nationalité, leurs biens.
Enfin la défense est renouvelée, formellement, d’entrer au service de l’Angleterre.
Cependant le fardeau, pour la Confédération, devient trop lourd. Depuis plusieurs années, elle se plaint, elle aussi. Alors, d’un commun accord, on prépare le projet d’une capitulation nouvelle qui est débattue pendant les derniers mois de 1811 et signée le 12 mars 1812.
Elle allégeait celle de 1803. Elle réduisait l’effectif de chaque régiment à trois bataillons de chacun 1 000 hommes, sans compter les trois dépôts. Chaque année, le pays devait fournir 2 000 recrues et 1 000 de plus, en cas de guerre en Italie et en Allemagne.
La prime était de 130 francs par homme pour un engagement de quatre ans. Le pays s’obligeait à remplacer à ses frais les déserteurs. Enfin, il prenait l’engagement de ne mettre aucun régiment au service de pays étrangers. Quant à ceux de ses « ressortissants » qui se trouvaient au service étranger, il promettait de les rappeler par tous les moyens de persuasion ou d’autorité dont il pouvait disposer.
Pour la première fois depuis leur formation, les quatre régiments se trouvent réunis en 1812. C’est pour faire la campagne de Russie, où ils ajoutent une belle page à leur histoire militaire. La campagne finie, Vogre de " comme dit Mme de
Staël, n’est pas corrigé par la défaite. |I1 lui faut encore de la chair fraîche, et pas de tromperie|sur la livraison.
Le 21 janvier 1813, il demande à Clarke un rapport sur les régiments suisses, et il ajoute :
« Il est indispensable d’avoir un inspecteur aux revues fixe pour ces régiments, et qui soit responsable s’il y entre aucun soldat qui ne soit pas Suisse.
« Autant je fais cas des Suisses, autant je fais peu de cas de la canaille étrangère qu’ils ramassent. Au commencement de la campagne, tous les régiments suisses ont perdu les trois quarts de leur monde; beaucoup ont déserté, et il s’est trouvé que tous étaient des anciens déserteurs qu’on avait engagés. Les véritables Suisses sont restés, et quoique cela ait réduit les bataillons à rien, ils ont bien fait. J’entends donc qu’il y ait quelqu’un de responsable, quelqu’un à qui je puisse m’en prendre, si un seul Allemand ou étranger entre dans un régiment suisse. » (Correspondance, t. XXIV.)
Il ne demanda rien aux Suisses pendant la campagne de 1813, et, lorsqu’il tomba, la Confédération respira.
Arrivons maintenant à quelques détails, et voyons par quelle patiente discipline, par quel froid courage, les régiments suisses ont mérité la reconnaissance du pays qu’ils ont servi. C’est une histoire qu’on ne trouve pas chez nous, et qu’il faut demander à leurs compatriotes (1).
(1) Voir H. DE ScïïALLER, Histoire des troupes suisses au service de France sous Napoléon. Lausanne, 1883, in-8o. — A. Maag, Geschichte der S. Truppen im Kriege N. 1. in Spanien und Portugal (1807-1814). Bienne et Berne, 1892, 2 vol., in-8°. — Chez nous on peut consulter le livre de Fieffé, Histoire des troupes étrangères au service de la France.
Les régiments « capitulés » ne furent pas levés immédiatement après la convention de 1803. C’est seulement le 15 mars 1805, alors que le Consulat avait fait place à l’Empire, que parut le décret qui donna naissance au 1®^ régiment.
Il fut formé des débris des anciennes demi-brigades de la République helvétique, et reçut pour colonel André Raguetli, des Grisons, ancien capitaine au régiment de Salis, officier de valeur et d’expérience, qui resta, comme tant d’autres, dans les plaines de la Russie.
Le régiment fut dirigé sur l’Italie, où il se trouva sous les ordres d’un Vaudois, le général Reynier, un des meilleurs divisionnaires de l’Empire.
Après avoir combattu en Vénétie contre l’Autriche, il fut envoyé dans le royaume de Naples, au service du roi Joseph. Il fit d’ahord la guerre aux Anglais, alliés des Bourbons détrônés, maîtres encore de la Sicile ; puis, quand les Anglais furent partis, aux bandes de partisans qui infestaient les Calabres. Il connut ainsi cette guerre de montagnes, de surprises, d’embuscades et de dangers que nous allions retrouver en Espagne, et dont Paul-Louis Courrier nous dépeint l’agrément dans ses lettres sprituelles, envoyées du fond de la Calabre.
« Maintenant, nous faisons la guerre, ou plutôt la chasse aux brigands, chasse où le chasseur est souvent pris. Nous les pendons, ils nous brûlent le plus doucement possible, et nous feraient même l’honneur de nous manger. Nous jouons avec eux à cache-cache, mais ils s’y entendent mieux que
nous. Nous les cherchons bien loin lorsqu’ils sont tout près. Nous ne les voyons jamais; ils nous voient toujours; etc. » (A M. Leduc, 18 octobre 1808.) Paul-Louis Courrier était chef d’escadron d’artillerie dans la division Reynier, et presque toujours avec le « patron », comme il dit du général.
Plusieurs fois, grâce à leurs habits rouges, les Suisses furent pris pour des Anglais par les paysans. On devine de quelle façon ceux-ci revenaient de leur surprise, quand ils en revenaient... Exemple, à Cassano.
« Le bataillon suisse marchait en tête, fort délabré, comme tout le reste, commandé par Muller, car Clavel a été tué à Sainte-Euphémie. Les habitants de Cassano, voyant cette troupe rouge, nous prennent pour des Anglais; cela est arrivé souvent. Ils sortent, viennent à nous, nous embrassent, nous félicitent d’avoir bien frotté ces coquins de Français, ces voleurs, ces excommuniés... On reçut ainsi toutes leurs confidences, et ils ne nous reconnurent que quand on fit feu sur eux, à bout touchant. On en tua beaucoup. On en prit cinquante-deux, et le soir on les fusilla sur la place de Cassano. » (P.-L. Courrier.)
Le premier régiment resta à Naples jusqu’en 1811. Il fut plus heureux que les trois autres.
Ceux-ci sortirent d’un décret impérial du 12 septembre 1806. Ils étaient destinés à défendre les côtes de France : le 2®, en Provence ; le 3® en Flandre ; le 4® en Bretagne. Ils reçurent pour colonels : le 2®, Xavier de Castella, de Fribourg; le 3®, Louis
May, de Berne ; le 4®, François Perrier, d’Esta^ vayer, et, en 1810, Charles d’Afîry, fils du Landammann; tous, anciens officiers de la monarchie.
Réunis en 1807, les trois régiments servirent en Espagne, représentés par bataillons dans les différents corps d’armée que Napoléon épuisa dans ces guerres longues et difficiles (1).
On les voit, avec Junot, faire la conquête du Portugal^et compris plus tard dans la convention de Cintra, qui nous força d’évacuer le pays (1808). On les voit, avec le général Dupont, dans cette expédition d’Andalousie, qui fut marquée par la prise de Cordoue, et terminée par la désastreuse capitulation de Baylen (juillet 1808). Ils s’y trouvaient d’ailleurs aux prises avec d’autres Suisses qui combattaient pour la Junte. C’est un frère d’Aloïs Reding, le landammann de Schwitz, c’est le général Théodore Reding, qui contribua plus que le général en chef Castanos à la défaite de Dupont. (Reding fut d’ailleurs tué, trois ans plus tard, en Catalogne).
Sollicités par leurs compatriotes, un certain nombre de soldats passèrent au service de la Junte ; mais la plupart restèrent fidèles au drapeau, et beaucoup moururent sur les pontons de Cadix ou sur les rochers de Cabrera.
Il y eut enfin des Suisses dans l’armée de Catalogne sous Gouvion-Saint-Cyr jusqu’à la fin de 1811.
(1) Je me permets de renvoyer le lecteur, pour ces guerres d^Espagne, au volume que je leur ai consacré, les Guerres d'Espagne sous Napoléon. 1902, Plon, éditeur, Paris.
Pendant ces quatre ans, de 1807 à 1811, il n’était resté en France que les dépôts des trois régiments.
A la fin de 1811, les quatre régiments se trouvaient de retour en France. En 1812, ils furent dirigés sur la Russie. Ils n’étaient réunis que pour éprouver la communauté du malheur.
Ils devaient d’abord faire partie du l®^’ corps de la Grande Armée, commandé par Davout. Dans ce cas, ils auraient poussé jusqu’à Moscou. En route, l’ordre fut changé. Ils furent attribués au 2® corps, commandé par Oudinot et ne dépassèrent pas la Bérézina.
Le 2® corps, dont l’effectif atteignait 44 000 hommes, comprenait les trois divisions d’infanterie Verdier, Legrand et Merle; une division de grosse cavalerie sous le général Doumerc et deux brigades de cavalerie légère, sous les généraux Castex et Gorbineau. Marbot, dont les Mémoires ont eu tant de succès, commandait le 23® chasseurs à cheval de la brigade Castex. Les Suisses faisaient partie de la division Merle.
Le 2® corps franchit le Niémen, suivit la vallée de la Vilia (Vilna), mais laissa l’armée continuer sa marche pour prendre à gauche et s’établir dans la vallée de la Duna, à Polotzk. Il était destiné à appuyer les opérations de Macdonald, du côté de Riga.
Il fut rejoint, au commencement d’août, par le corps auxiliaire des Bavarois (6®) que commandait Gouvion-Saint-Gyr, et attaqué, peu après, par les Russes de Wittgenstein. On se battit deux jours, le 17 et le 18.
Le 17, après des manœuvres maladroites, le maréchal Oudinot fut heureux d’être blessé pour remettre le commandement à Gouvion. Les troupes avaient été rejetées sur la rive droite de la Duna, mais il n’en faut pas croire Marbot lorsqu’il dit : (( L’infanterie française, les Bavarois, les Croates combattaient bravement, et même avec avantage; mais la légion portugaise et surtout les deux régiments suisses fuyaient devant les Russes et ne s’arrêtèrent que lorsque, poussés dans la rivière, ils eurent de l’eau jusqu’aux genoux. » [Mémoires, t. III, p. 112.) Il faut s’en tenir au récit de Louis Begos, alors capitaine adjudant-major au 2® régiment (1).
Le lendemain, Gouvion recommença la lutte. Son habileté triompha des efforts des Russes qui durent s’éloigner. On demandait au général pourquoi il ne portait pas les Suisses en avant. « Parce que je les connais, dit-il, et que s’il faut battre en retraite, nous pourrons compter sur leur sang-froid et sur leur courage. »
Il venait d’en faire l’épreuve en Catalogne. L’Empereur fut très satisfait du succès de Polotzk. Il envoya à Gouvion le bâton de maréchal, qui lui était dû depuis longtemps, et cent vingt croix d’honneur dont la moitié pour les Bavarois.
Après cette affaire, le 2® et le 6® corps séjournèrent à Polotzk pendant deux mois. La ville était entourée
(1) Voir Soldats Suisses au service étranger, chez Jullien, éditeur, Genève, 1909. Il s’y trouve une reproduction des Mémoires de L. Begos, qui avaient été publiés à Lausanne, en 1859.
de murailles en terre élevées au temps de Charles XII et assez abondamment pourvue. Les troupes étaient logées dans de vastes hangars couverts de paille et s’occupaient de leur mieux. Les Français s’employaient à moissonner dans les environs, à battre le blé, à pétrir du pain. Les Suisses partageaient leurs travaux. Seuls, les Bavarois, sous le général de Wrède, ne faisaient rien. Livrés à la paresse, ils tombaient dans le découragement.
Ils en furent tirés par une nouvelle attaque de Wittgenstein qui dura encore deux jours (17 et 18 octobre).
Le premier jour, Wittgenstein fut fait prisonnier par le brave colonel Curely, du 20® chasseurs à cheval. Mais il parvint à s’échapper. En revanche, le lendemain, Gouvion fut blessé et il fallut battre en retraite, après avoir incendié la ville et traversé la rivière. Il y eut un combat de nuit dont les Suisses portèrent tout le poids.
Aussi, furent-ils cités à l’ordre du jour avec leurs colonels Raguetli (1®*^), de Gastella (2®) et d’Afîry (4®). Le quatrième avait perdu 35 officiers et près de 400 hommes. Le vingt-huitième Bulletin de la Grande Armée publia le rapport de Gouvion qui faisait l’éloge des Suisses pendant ces deux pénibles journées, du 18 et du 19 octobre. « La division suisse s’est fait remarquer par son sang-froid et sa bravoure. » Et plus loin : « Les Suisses de la division Merle se sont précipités au-devant des Russes et ont combattu avec une bravoure, un ordre et un sang-froid qui ont|été très remarqués. »
Le 2® corps, conduit par le général Merle jusqu’au 6 novembre, époque où le maréchal Oudinot en reprit le commandement, se rapprocha du 9® corps, conduit par Victor. Ce sont ces deux corps, moins éprouvés que les autres, qui virent arriver, sur les bords de la Bérézina, ce qui restait de la Grande Armée partie de Moscou :
Tous les deux furent chargés d’en protéger le passage.
Après l’établissement des ponts par le général Eblé et ses pontonniers, — on sait au prix de quel dévouement, — le passage commença dans l’aprèsmidi du 26 novembre. Le corps d’Oudinot prit la tête, en bon ordre, la division Merle fermant la marche. Le passage continua dans la soirée, reprit le 27 et se poursuivit dans la nuit du 27 au 28. Mais c’est alors que les Russes nous attaquèrent sur les deux rives, Wittgenstein sur la rive gauche, Tchitchakof sur la rive droite.
Sur la rive droite, le corps d’Oudinot gardait la route de Vilna, par Zembin et Molodezno. Il importait de la tenir ouverte pour le salut de l’armée.
Le 28, à sept heures du matin, le canon des Russes commençait à tonner, quand un chant grave s’éleva des rangs des Suisses :
Unser Leben gleicht der Reise eines Wandrers in der Nacht
C’était le lieutenant Leglos, du 1®'^ régiment, qui, sur l’ordre du commandant Blattmann, successeur du brave Raguetli, tombé pendant la retraite, lan-
çait de sa voix sonore le chant patriotique continué par la voix des camarades :
Jeder hat auf seinem Gleise vieles das ihm Kummer macht. Etc.
Puis tous les officiers prêtèrent le serment de combattre jusqu’au dernier homme, et la bataille s’engagea.
La division Merle, portée en avant, refoula les Russes de Tchitchakoff à plusieurs reprises. Renforcée par la légion de la Vistule, elle parvint à disperser l’ennemi et à garder la route de Zembin, mais ce ne fut pas sans des pertes énormes. Lorsque le général Merle passa devant les cantonnements : « Braves Suisses, s’écria-t-il, vous méritez tous la croix d’honneur! » L’Empereur en accorda sur-le-champ soixante-deux à partager entre les quatre régiments. Mais le 4® était réduit à un seul bataillon.
L’arrière-garde de la Grande Armée repassa le Niémen le 13 décembre. Dans cette campagne, les Suisses avaient perdu 6 000 hommes, mais pas un drapeau. Presque tous les officiers étaient tués ou prisonniers. On recueillit tout ce qui restait dans les dépôts, et on en forma quatre bataillons, chacun de 1 000 hommes, qui remplacèrent les quatre régiments. Napoléon ne s’en servit pas dans la campagnarde 1813. Il les employa à garder les places de la Westphalie et de la Hollande.
En décembre 1813, la Dièle décida le rappel des régiments, et le 15 avril suivant, après l’abdica-
tion de Napoléon, les délia de leur serment de fidélité.
Pendant la première Restauration, comme nous l’avons vu, les troupes suisses furent réorganisées par le lieutenant général Nicolas de Gastella, et partagées entre quatre régiments, tandis que le général Mallet (de Genève), était chargé de négocier de nouvelles capitulations avec les Gantons. En effet, tandis que les conventions de 1803 et de 1812 avaient été signées avec la Gonfédération tout entière, représentée par la Diète, celles-ci firent l’objet de traités particuliers, conclus avec chacun des Gantons (1).
Lorsque Napoléon revint de l’île d’Elbe, les quatre régiments résistèrent à l’entraînement qui jetait l’armée dans les bras de son ancien chef, et se déclarèrent obligés par leur serment envers Louis XVIIL
Dès le 21 mars 1815, Gastella et les quatre colonels, qui étaient alors Réal de Ghapelle (1®^), Abyberg (2®), de Buchet (3®) et d’Affry, tinrent conseil et convinrent de s’en rapporter à la Diète. Gelle-ci décida le rappel immédiat des troupes, et en informa Gastella, qui écrivit à l’Empereur la lettre suivante :
« Sire,
« Les chefs et officiers supérieurs des troupes suisses ont reçu l’ordre de leur gouvernement de
(1) Voir A. E., t. 495. Le volume est presque entièrement consacré à ces capitulations, dont la première (avec Fribourg) est du 23 septembre 1814, et dont les dernières sont du 21 mars 1815. Manquent Appenzell et Unterwalden.
partir sans délai avec les troupes qu’ils commandent. Veuillez permettre qu’ils se rendent aux ordres souverains de leur patrie qui les rappelle.
« Je suis avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté Impériale le très humble et très obéissant serviteur.
« Le maréchal de camp des troupes suisses au service de France.
« Comte DE Gastella.
« Paris, 2 avril. »
Bien que l’on pût contester l’autorité de la Diète ‘dans cette affaire. Napoléon n’insista pas. Il ordonna le licenciement des quatre régiments, qui fut conduit par le général Fririon. (Décret du 2 avril.)
Fririon décida que les officiers et les soldats partiraient séparément. Il ajouta qu’on garderait ceux des uns et des autres qui voudraient rester à notre service. Presque tous les officiers partirent. Des soldats, il resta de quoi former un bataillon, qui fut confié au commandant Christ Stoffel, d’Arbon, tt qui prit part à la dernière campagne de Napoléon.
Mais il fut licencié au retour des Bourbons, et Deux qui en avaient fait partie furent très mal reçus dans leur pays.
Napoléon ne s’était pas contenté de demander quatre régiments à la Confédération. Il exigea encore un bataillon de la principauté de Neufchâtel, après qu’il l’eût donnée au maréchal Berthier.
La lev.ée du nouveau bataillon fut décrétée le 11 mai 1807, au camp de Finkeinstein. Il ne de-vait être recruté que dans la principauté, les Gantons et le Valais, et les officiers en étaient nommés par Berthier. Il eut pour commandant Jean-Henri de Bosset, de Neufchâtel, ancien officier et capitaine adjoint à l’état-major de la division Oudinot.
A la différence des régiments suisses qui portaient leur ancien uniforme rouge, le bataillon de Neufchâtel était habillé de jaune, ce qui le fît surnommer le bataillon des serins ou des canaris, mais ce qui ne l’empêcha pas de déployer la même valeur que les habits rouges.
Après avoir fait la campagne d’Allemagne en 1809, il servit dans l’armée de Masséna, envoyée au fond du Portugal contre les lignes de Torres- Vedras, et ne revint de la Péninsule que pour faire la campagne de 1813. La chute de l’Empire fut accueillie avec soulagement à Neufchâtel.
Il n’est pas jusqu’au Valais qui n’ait été astreint au tribut militaire.
Gomme on l’a vu, il formait, depuis 1803, un petit Etat indépendant. En 1805, Napoléon conclut avec lui une capitulation militaire, en vertu de laquelle le Valais s’engageait à fournir un bataillon d’infanterie qui devait être toujours au complet de 960 hommes.
Mais ce bataillon ne fut organisé qu’à la fin de 1807, et il fut commandé par Gharles-Louis de Bons, officier de mérite. Après avoir tenu garnison à Montpellier, il fut dirigé sur la Gatalogne, où il
resta jusqu’en 1810. Lorsque le Valais fut annexé à l’Empire, le bataillon fut versé dans nos troupes, et perdit ainsi, comme son petit pays, son caractère original. Ce ne fut pas pour longtemps.
Telle fut l’histoire de ces soldats suisses, au service de Napoléon. Ils avaient eu la mauvaise fortune de n’être employés que dans celles de nos campagnes qui furent les moins heureuses, celles d’Espagne et de Russie. Mais leur discipline, leur endurance et leur courage avaient triomphé du destin, et ils avaient soutenu la réputation militaire de leur pays.
Il était sorti de leurs rangs une vingtaine de généraux dont trois peuvent être mis hors de pair, et tous les trois sont des Vaudois. Ce sont les généraux La Harpe, Reynier et Jomini.
Amédée-Emmanuel de La Harpe (1754-1796), était né à Yens, et cousin de Frédéric-César, qu’on appelle parfois le colonel, à cause de son passage en Russie, où toutes les fonctions correspondent à un grade.
Après avoir servi dans l’armée des Pays-Bas (on disait l’armée des Etats généraux), il était revenu chez lui lorsqu’il fut mêlé à l’agitation du pays de Vaud, et proscrit par « Messieurs de Berne », pour ce fameux banquet des Jordies, du 14 juillet 1791. Condamné à mort, privé de ses biens, il se réfugia dans les rangs de notre armée. Il combattit sur les Alpes en 1793, fut promu général sous les murs de Toulon, et servit en Italie en 1795 et en 1796. Il commandait la 1^® division (avant-garde), de l’ar-
mée de Bonaparte, lorsqu’il fut tué sur les bords du Pô, à Godogno, dans la nuit du 8 mai 1796.
Les Autrichiens avaient surpris notre camp. La Harpe, avec sa bravoure ordinaire, se porta en avant pour rallier ses troupes en désordre, et peut-être, dans l’obscurité, tomba-t-il sous des balles françaises. Bonaparte annonça sa mort au Directoire dans une phrase qui conservera la mémoire de La Harpe :
« La République perd un homme qui lui était attaché, l’armée un de ses meilleurs généraux, tous les soldats un camarade aussi intrépide que sévère pour la discipline. »
Reynier (Jean-Louis-Ebenezer), était né à Lausanne en 1771.
Entré au service en 1792, il était général de brigade en 1795. Chef d’état-major de Moreau à l’armée du Rhin, divisionnaire en 1796, il prit une part brillante à la campagne d’Egypte, mais il ne put s’entendre avec Menou, qui le renvoya en France. Tenu quelque temps à l’écart, pour avoir tué en duel le général Destaing, il fut chargé d’une division à l’armée d’Italie en 1805, puis reçut le commandement de l’armée de Naples et pacifia les Calabres. Ministre de la guerre du roi Murat en 1808, il fut rappelé pour la campagne de 1809, enfin envoyé en Espagne.
Il quitta les sierras de la Péninsule pour les steppes de la Russie en 1812, et se distingua dans la campagne de 1813. A Leipzig, il commandait le corps auxiliaire saxon. Quand celui-ci quitta nos rangs,
pour passer à l’ennemi sur le champ de bataille, le 18 octobre, Reynier essaya vainement de lui barrer le chemin. « Retirez-vous, général », lui criaient les soldats qui avaient pour lui la plus grande estime. R fut entraîné avec eux et retenu prisonnier. Echangé au bout de quelques mois, il mourut peu après son retour en France.
Napoléon l’avait fait comte de l’Empire en 1809, mais il ne l’aimait pas. D’abord, il avait servi sous Moreau, puis il avait gardé une extrême indépendance de caractère. Reynier, Jomini, et d’autres, également sortis de la Suisse, étaient ainsi. Rs tenaient, de leur pays, une liberté d’allures et une aversion pour le « collier » qui les rendaient un peu suspects à l’Empereur.
« Le Suisse, écrit Sainte-Beuve dans son intéressante étude sur Jomini, a cela de propre et de particulier de rester le même et de son pays à travers toutes les pérégrinations et les nationalités étrangères. La petite patrie, il ne l’abdique jamais. Tout vrai Suisse a un ranz éternel au fond du cœur. » C’est vrai. R ne faut pas toutefois que l’indépendance prenne un air de désertion, comme ce fut le cas de Jomini, en 1813.
Henri Jomini, devenu le baron de Jomini, était né en 1779, à Payerne, où son père était syndic (1).
(1) Voir les travaux du colonel fédéral Ferdinand Lecomte, La vie militaire et les écrits du baron de Jomini. Lausanne, 1861 et 1869. — Précis historique et militaire des campagnes, de 1812 à 1814. Extrait des souvenirs du général Jomini. Paris, 1886, in-8o. — Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. XIII (quatre articles).
Quant aux ouvrages d’art et d’histoire militaires de Jomini, j’en
Il fut destiné au commerce, et envoyé à Paris. Mais ses goûts étaient ailleurs. Lors des événements de 1798, il s’offrit comme aide de camp au chef de bataillon Keller, devenu ministre de la guerre de la République helvétique. Keller était incapable. Il fut bientôt remplacé. Jomini resta. Il fut employé à la formation des légions helvétiques et y gagna le grade de chef de bataillon. C’est ainsi qu’il put assister aux opérations militaires dont la Suisse fut le théâtre en 1799, et qu’il apprit|la guerre à|récole de Masséna et de Recourbe, « qui avaitfporté^l’art de la guerre de montagne à un degré de perfection inconnu avant lui ». (Jomini.)
La réaction de 1801 le força de s’éloigner. Il revint à Paris et y publia son Traité de la grande tactique. Il essaya de se remettre au commerce, mais la guerre le reprit encore.
Attaché volontaire au maréchal Ney pendant la campagne de 1805, il se distingua dans les combats qui amenèrent la capitulation d’Ulm. Il suivit Ney dans le Tyrol, et rejoignit la Grande Armée au lendemain d’Austerlitz.
En 1806, il fut attaché officiellement au 6® corps (Ney) et fit la campagne de Prusse. Il était colonel en 1807. Mais il est à remarquer qu’il ne fut jamais officier de troupes et qu’il servit toujours dans l’état-major.
Envoyé en Espagne comme chef d’état-major de Ney, il ne tarda pas à se brouiller avec lui. Ney
ai parlé assez longuement dans mon livre, Nos écrivains militaires, t. II. Paris, chez Plon, éditeur, 1899.
était un admirable soldat. Mais il se piquait de ne rien entendre à la tactique. Au contraire, Jomini jugeait de tout d’après les règles de l’art, et il avait trop souvent l’occasion de critiquer les opérations du maréchal.
Ney s’en délivra en le chargeant d’une mission auprès de l’Empereur. Celui-ci, qui avait lu le livre 4e Jomini, put apprécier les qualités de l’auteur ; mais il eut le tort de le renvoyer en Espagne. Il adressa alors sa démission à Berthier, en 1810. Elle ne fut pas acceptée, et, quelque temps après, il recouvra la faveur impériale.
Nommé général de brigade et attaché au grand état-major, il fit la campagne de 1812 et faillit rester sur les bords de la Bérézina. Il fut encore chef d’état-major de Ney en 1813. C’est alors que de nouvelles injustices de Berthier le poussèrent à ce qu’il appelle une « démarche douloureuse ». Au lendemain de la rupture de l’armistice, il fit défection. L’empereur Alexandre lui avait fait des offres de service depuis 1807. Il nous abandonna pour la Russie.
Napoléon écrivait le 16 août, à Cambacérès :
« L’Autriche nous a déclaré la guerre. L’armistice est dénoncé et les hostilités commencent.
« Jomini, chef d’état-major du prince de la Moskowa, a déserté. C’est celui qui a publié quelques volumes sur les campagnes et que, depuis longtemps, les Russes pourchassaient. Il a cédé à la corruption. C’est un militaire de peu de valeur. C’est cependant un militaire qui a saisi quelques idées sur la guerre. Il est Suisse. »
Le jugement était sévère et injuste. Napoléon l’adoucit plus tard. Il disait, à Sainte-Hélène : « Cet officier général ne connaissait pas le plan de l’Empereur. Il n’a pas trahi ses drapeaux comme Moreau. Il avait à se plaindre d’une grande injustice. Il a été aveuglé par un sentiment honorable. Il rl était pas Français, l’amour de la patrie ne l’a pas retenu. »
« Il était Suisse, il n’était pas Français », il avait le droit de s’en aller. — D’accord. Mais encore fallaitil choisir un meilleur moment. Ce départ avait un fâcheux aspect. Aussi, malgré l’estime d’Alexandre, qui avait fait de Jomini son aide de camp, et l’avait nommé lieutenant général, le nouveau venu fut regardé de travers dans l’état-major des alliés. Il ne fut pourvu d’aucun commandement et se borna à figurer dans des conseils de guerre où régnait, d’ailleurs, une singulière anarchie, comme il le raconte lui-même.
« Le prince de Schwarzenberg, brave militaire, d’un caractère doux, liant, modeste, n’était pas l’homme capable de donner l’impulsion à une machine si compliquée. Il se laissait mener par Radetzky et Langenau, émigré saxon. L’empereur Alexandre consultait Moreau et Jomini, sans compter Barclay, Wolkonski, Toll et Diebitsch. Le roi de Prusse avait aussi ses conseillers et Barclay, influencé par Diebitsch, n’était jamais de l’avis de personne... Mettre d’accord tant d’intérêts et d’avis différents était chose impossible. »
Avant de faire oublier sa défection, par les remar-
quables ouvrages qu’il publia sur l’art de la guerre, et qui sont restés si longtemps classiques dans l’enseignement des écoles militaires, Jomini, et ceci tient à notre sujet, témoigna de son affection pour le pays de Vaud en protégeant sa liberté dans des heures difficiles.
Autrefois, on faisait honneur à La Harpe, son ancien précepteur, de la politique, libérale et généreuse suivie par Alexandre. La Harpe n’agit que plus tard, et surtout à Vienne. Jomini avait pris les devants. Au quartier général de Francfort, et pendant l’invasion, alors que s’agitaient autour des souverains les rivalités et les convoitises, Alexandre, grâce à Jomini, persista dans la politique qü’il avait adoptée et qui triompha. Gomme le dit Monnard, « l’opinion du prince s’était fortifiée encore dans ses entretiens avec un Vaudois, toujours patriote, loin de sa patrie, son aide de camp le baron Jomini, dont il appréciait non seulement le génie militaire, mais aussi la haute intelligence politique et le franc parler ».
Voilà qui suffit amplement pour que le canton de Vaud se souvienne avec fierté de Jomini (1).
Parmi les autres généraux sortis des Gantons, il faut citer :
Amey, du canton de Fribourg (1768- ? ). Gadet au régiment de Vigier, en 1783, sous-lieutenant à
(1) Après avoir été honoré de la faveur d’Alexandre, Jomini exerça de hauts emplois sous Nicolas 1®^, fut général en chef en 1826 et publia à loisir ses nombreux et savants ouvrages. Il mourut à Paris en 1869, à quatre-vingt-dix ans. — La ville de Payerne vient de lui élever une statue (1909).
Chat eau vieux en 1788, capitaine à la légion du Rhin en 1792, général de brigade en l’an II, échappé aux dangers de Saint-Domingue, il servit sous l’Empire en Espagne, en Russie, dans la campagne de France, et fut associé, avec Pacthod, au glorieux combat de Fère-Champenoise (25 mars 1814).
Pendant plus de six heures, avec deux divisions formées de gardes nationaux et de conscrits, Amey et Pacthod tinrent tête à l’armée russe tout entière, commandée par Alexandre et le roi de Prusse. C’était en vain que pleuvait la mitraille et que la cavalerie russe multipliait les charges, ces soldats improvisés serraient les rangs et continuaient de combattre aux cris de : « Vive l’Empereur ! »
Lorsque le général Pacthod, blessé lui-même, eut accepté de mettre bas les armes, Alexandre le félicita, ainsi que les autres généraux qui servaient sous ses ordres (1).
Boinod, de Vevey (1756-1852), commissaire des guerres et inspecteur aux revues, inspecteur en chef en 1810, avec le grade de général de division.
Dutruy, de Genève, qui était général en 1793, et qui servit dans les guerres de Vendée contre Gharette.
Girard, dit Vieux, né à Genève, ancien sergent au régiment des Gardes. Compromis dans les troubles de Genève en 1788, et condamné à mort, il
(1) Schaller (ouvrage cité) fait de Pacthod un Suisse de Carouge. C’était un Savoyard, comme Dessaix et Dupas. Il était né à Saint- Julien en 1764. Général de brigade en 1795, divisionnaire en 1808, inspecteur général de l’infanterie sous la Restauration. Mort en
reprit du service dans notre armée. Général de division dans l’armée du Rhin, en 1796, il fut chargé, en 1798, d’occuper Genève. Il y entra le 15 avril, avec 1 500 hommes, tambour battant, enseignes déployées, comme dans une ville conquise. C’était la revanche du proscrit. Il laissa faire ensuite notre ministre Desportes, qui persuada aux Genevois que leur bonheur était dans leur réunion à la France. C’est ainsi que naquit le département du Léman.
Girard ne vit pas la restauration de l’ancienne république. Il était mort en 1809.
Avec eux, il faut citer encore :
Mainoni, de Lugano, un des plus braves soldats de l’armée du Rhin, général de brigade à l’armée d’Helvétie, divisionnaire en 1803, mort à Mantoue en 1805 ; Richter, de Genève, général en 1813 ; Schinner, de Sion, ancien soldat au régiment de Courten ; Voirol, du pays de Neufchâtel, soldat des guerres d’Allemagne et d’Espagne, un des chefs futurs de notre armée d’Algérie ; enfin Wonderi>eid (Félix), de Fribourg, un des champions du parti unitaire sous l’ Helvétique, puis général à notre service, signalé dans les campagnes de 1805 et de 1807 pour son courage et ses talents; mort prisonnier en Espagne en 1810.
On voit que la plupart sortaient de la Suisse romande à cause de l’affinité de la langue et des mœurs ; mais les Suisses de langue allemande étaient nombreux, et apportaient le même dévouement.
Il en est qui n’arrivèrent pas au premier rang, mais dont les services n’étaient pas moins appréciés. Tels furent Charles d’Afîry, Louis Begos, Bleuler, les Gastella, Maillardoz, Raguetli, Abraham Rôsselet, de Berne, Schaller, de Fribourg, et bien d’autres.
Il en est enfin, comme Louis Begos, Rilliet, Rôsselet, Schaller, Sprünglin, qui nous ont laissé le récit des campagnes auxquelles ils ont pris part. C’est en lisant ces mémoires, simples et sincères, qui n’ont d’autre souci que de fournir une modeste contribution à l’histoire de ces temps extraordinaires, c’est là qu’on verra de près le courage et la discipline de ces braves gens, à la fois fidèles à la France et à leur pays (1).
Et l’on achèvera de se persuader ainsi qu’une rapide histoire des régiments suisses au service de France était le complément nécessaire de l’histoire intérieure de la Suisse sous la médiation de Napoléon.
(1) Voir la bibliographie de ces Mémoires en Appendice.