‹ Napoléon et la Suisse, 1803-1815Chapitre 8 sur 21 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l’ambassade du général VI al (1803-1808)

Trois traits particuliers caractérisaient la Constitution nouvelle : l’institution des cantons direct leurs, celle du Landammann, la régularité de la Diète.

L’Acte de médiation restaurait les souverainetés cantonales, mais six cantons principaux recevaient le privilège de posséder la Diète à tour de rôle et de fournir le premier magistrat de la Confédération.

« La Diète se réunit tour à tour, et d’une année à l’autre, à Fribourg, Berne, Soleure, Bâle, Lucerne et Zurich. Les cantons dont ces villes sont les chefslieux deviennent cantons directeurs. L’année du directorat commence le janvier. » Et c’était l’avoyer ou le bourgmestre du canton directeur qui devenait le Landammann de la Confédération.

Celui-ci avait des fonctions importantes. Il convoquait et présidait la Diète, représentait le pays dans ses relations avec les Etats étrangers, nommait les ministres auprès de ces Etats, levait les troupes, etc. Il aurait pu être dangereux sans le renouvellement périodique.

Il était assisté du conseil cantonal du Vorort (canton directeur), et de quelques hauts fonctionnaires, dont un secrétaire d’Etat, un quartiermaître général de l’armée, et un chancelier, élu pour deux ans et rééligible.

La stabilité relative du chancelier compensait dans une certaine mesure la mobilité du Landammann. Cette charge fut dévolue, de 1803 à 1830, au juriste vaudois Marc Mousson, qui avait été secrétaire général du Directoire helvétique et dans lequel s’incarna, pour ainsi dire, la tradition des affaires fédérales.

La Diète s’assemblait en session ordinaire chaque année, le premier lundi du mois de juin, et en session extraordinaire, s’il le fallait, sur la demande de plusieurs cantons ou celle d’un Etat voisin, ou si le Landammann jugeait cette convocation nécessaire. Elle ne comptait qu’un ou deux députés par canton* et ces députés n’avaient que des pouvoirs limités. Ils devaient s’en tenir aux instructions qu’ils avaient reçues de leur canton.

Le premier Landammann fut le comte Louis d’Afîry. Aucun autre n’était mieux désigné par l’éclat des services et les qualités du caractère.

Il était né à Fribourg, en 1743, d’une famille de vieille noblesse vouée au service de la France. Son père avait été colonel au régiment des Gardes.

Entré dans le même régiment, à quatorze ans, il avait eu le temps de voir la guerre de Sept Ans et d’y servir comme aide de camp du lieutenant général comte de Saint-Germain, le futur ministre de la

guerre. Successivement colonel, maréchal de camp, employé dans le gouvernement du Dauphiné en 1788 et dans celui de l’Alsace en 1791, il avait quitté notre pays après les tristes événements du 10 août 1792.

« Son extérieur, dit une lettre de Fribourg, semblait annoncer la beauté de son âme. Sa figure pleine de noblesse portait en même temps l’empreinte de la douceur et de la bonté. L’ambition n’avait aucune prise sur son coeur. Il préférait à tout la tranquillité dont il jouissait auprès de ses parents. »

En 1798, il avait refusé de se jeter dans la lutte des partis et n’avait usé de son influence qu’en faveur de la paix. Membre de la Consulte helvétique, il venait de contribuer à l’Acte de 1803 et le Premier Consul se plaisait à lui témoigner une déférence et une estime que lui continua l’Empereur. Il y répondit par un absolu dévouement à nos intérêts (1).

Il voulut résider à Fribourg, son pays natal. Rien ne s’y opposait. Il y fut conduit par Ney et installé le 10 mars. C’est alors que le nouveau gouvernement commença.

Le général Ney, qui restait provisoirement notre ministre en Suisse, signa avec la Confédération un traité d’alliance défenswe entre les deux pays. Cette alliance, fondée sur la paix perpétuelle de 1516 et

(1) Landammann pour la seconde fois en 1809, il mourut à Fribourg, le 26 juin 1810, au retour d’une mission à Paris.

Voir dans le Moniteur du 13 juillet suivant le long article qui lui est consacré.

IdS NAPOLÉON ET LA SUISSE

l’Acte de 1803, était conclue pour cinquante ans. (27 septembre.)

L’article 2 disait :

« L’un des effets de cette alliance étant d’empêcher qu’il ne soit porté atteinte à l’indépendance et à la sûreté de la Suisse, la République française promet d’employer constamment ses bons offices pour lui procurer sa neutralité et pour lui assurer la jouissance de ses droits envers les autres puissances. La République française s’engage, dans le cas où la Suisse ou une partie quelconque de la Suisse serait attaquée, de {sic) la défendre et de l’aider de ses forces et à ses frais ; mais seulement sur la réquisition formelle de la Diète helvétique. )>

Le traité comprenait vingt et un articles. La Suisse obtenait quelques avantages commerciaux et le droit d’envoyer vingt jeunes gens à l’Ecole polytechnique. Elle recouvrait les drapeaux enlevés en 1798. Etc. (Affaires étrangères, t. 481.)

En revanche, ce traité était accompagné d’une capitulation militaire signée le même jour et qui remplaçait la convention du 18 novembre 1798 (1). Elle obligeait les Cantons à nous fournir quatre régiments, chacun de 4 000 hommes, qui devaient être enrôlés librement, mais toujours au complet. Les parties contractantes s’engageaient à ne signer aucune convention ou capitulation contraire à cette alliance. Demeuraient réservées les capitulations

(1) On donnait ce nom particulier de capitulation aux traités qui stipulaient l’enrôlement des Suisses dont les régiments prenaient eux-mêmes le nom de « capitulaires » ou « capitulés ».

conclues ou à conclure avec les républiques batave et italienne, l’Espagne et le Saint-Siège.

Constantin Maillardoz de Fribourg, parent du Landammann, et envoyé à Paris pour remplacer Stapfer, fut chargé tout particulièrement de débattre et de conduire avec notre gouvernement les questions relatives à l’enrôlement, à l’équipement, à la solde des nouveaux régiments capitulaires. Il le fit avec un zèle qui ne fut pas toujours partagé par ses compatriotes et qui lui attira les reproches du Landammann Mérian, de Bâle, en 1806.

Quelques semaines après, dans le courant de novembre, Ney fut rappelé et remplacé par le général Vial (1). Rouyer, secrétaire particulier de Ney, fut nommé en même temps premier secrétaire de notre légation et chargé de l’intérim jusqu’à l’arrivée du nouvel ambassadeur.

Pendant les quelques mois qui venaient de s’écouler, le pays avait goûté le premier bienfait de l’Acte de médiation. C’était la paix publique.

Presque tous les cantons avaient organisé tranquillement leur administration particulière et s’étaient soumis aux lois nouvelles. Dans quelquesuns, les curés essayèrent encore d’agiter les esprits, oubliant que Bonaparte venait de réconcilier la France avec l’Eglise romaine. Parmi les plus échauffés se démenait le ci-devant abbé de Saint-Gall, Pan-

Ci) « Le général Vial, ministre plénipotentiaire près le grande maître de l’Ordre de Malte, est nommé ambassadeur de la République en Helvétie. 7 frimaire an XII (27 novembre 1803). Pour le Premier Consul : Marbt. » (A. E., t. 481.)

crace Forster, que sa turbulence, à défaut de talent, avait fait connaître dans toute la Suisse. Il fallut se taire, devant l’impérieuse volonté du médiateur, secondé par le zèle des autorités.

D’Affry, bien que protestant, renoua les relations avec Rome, interrompues depuis 1798, et reçut un nouveau nonce. Testa Ferrata, évêque in partibus de Beryte, qui allait rester dans le pays près de quatorze ans. Mais il refusa de rendre à Pancrace son abbaye et de rappeler les jésuites.

Grâce à cette paix intérieure, le pays respira. Avant tout, il fallait subvenir aux dépenses causées par cinq ans de luttes politiques, de guerre étrangère et d’anarchie administrative. Ce fut la liquidation de la dette.

L’Acte de 1803 l’avait expressément stipulée. La commission qui en fut chargée écarta toutes les indemnités qui pouvaient être réclamées contre la révolution de 98 par les corporations ou les particuliers. Elle restitua leurs biens aux couvents, leurs propriétés domaniales aux cantons, évalua le montant de la dette et en fixa la part contributive pour chaque canton. L’ensemble du travail fut publié à Fribourg, le 1®^ novembre 1804, sous le titre de Décret définitif. La dette nationale était fixée à 3 075 731 francs de notre monnaie.

Le janvier 1804, le canton de Berne devint directeur et d’Afîry céda la place de Landammann à l’avoyer de Berne, Rodolphe de Watteville (1).

(1) Watteville (Wattenwyl) (Nicolas-Rodolphe de). — Né en 1760, à Aarburg où son père était landvogt (bailli).

S’enrôla dès l’âge de dix-sept ans au service des Provinces-Unies,

Berne reprit ainsi, pour un moment, son air de petite capitale. Nos troupes qui occupaient le pays depuis le mois d’octobre 1802 le quittèrent au commencement de février en ne laissant derrière elles que les meilleurs souvenirs; et, peu après, notre nouvel ambassadeur arriva.

Tour à tour marin, soldat et diplomate, pour revenir aux champs de bataille où il trouva la mort des braves, le général Honoré Vial était sorti de la Provence. Il était né à Antibes, en 1766.

Après s’être engagé dans la marine, où il servit trois ans, il passa dans l’armée de terre où il était lieutenant en 1792. Employé successivement à l’armée du Nord, à celle des Alpes, puis à l’armée d’Italie, il était adjudant général en 1796 et sa brillante conduite à Arcole lui valut d’être promu général de brigade.

Il se distingua encore à Rivoli et dans la campagne menée par Joubert à travers le Tyrol. Bonaparte écrivait au Directoire le 1®^ février 1797 :

« Le général Vial à la tête de l’infanterie légère, après avoir fait une marche très longue dans la neige et dans les montagnes les plus escarpées,

revint à Berne comme major des milices, et entra au Grand Conseil en 1795. Après avoir combattu contre nous en 1798, il fut membre de la Consulte en 1802.

Landammann en 1804 et en 1810, commandant des troupes en 1805, 1809 et 1813. Avoyer de Berne en 1815, et président du Vorort, il continua de tenir une grande place dans le gouvernement fédéral. Mort en 1832, avec la réputation d’un homme d’Etat remarquable.

Un de ses fils avait été tué à notre service à la bataille de Borodino, pendant la campagne de 1812.

tourna la position des ennemis et obligea un corps de 450 hommes et de 12 officiers à se rendre prisonniers. On ne saurait donner trop d’éloges aux 4® et 17® demi-brigades d’infanterie légère que commandait ce brave général. Rien ne les arrêtait. La nature semblait d’accord avec nos ennemis, le temps était horrible; mais l’infanterie légère de l’armée d’Italie n’a pas encore rencontré d’obstacles qu’elle n’ait vaincus. » (Correspondance, t. II, m 1432.)

Il n’est pas étonnant qu’après quelques mois de pareils dangers, le général Vial soit tombé malade. Et il ne l’est pas davantage que Bonaparte, en apprenant sa convalescence, lui ait adressé quelques lignes qui font honneur à ce brave soldat.

« ... Le principal est de vous ménager dans votre convalescence pour éviter des rechutes et pour vous remettre à même d’acquérir une nouvelle gloire et de rendre à la République et à l’armée de nouveaux services. Je vous salue. » (Du quartier général de Passeriano, le 13 octobre 1797. Correspondance, t. III, n® 2298.)

Désigné le 12 janvier suivant pour faire partie de l’armée d’Angleterre qui devint peu après l’armée d’Orient, Vial y commanda d’abord une brigade de la division Menou, puis passa divisionnaire et acheva de s’attirer l’estime de Bonaparte par sa conduite en Syrie et sous les murs de Saint- Jeand’Acre.

Aussi, après son retour en France, fut-il nommé le 23 floréal an XI (7 avril 1803) ministre plénipo-

tentiaire « auprès du grand maître de l’Ordre de Malte (1) », et, l’année suivante, ambassadeur en Suisse. C’était en dépit de ses goûts et peut-être de son humeur, un peu ombrageuse, que la confiance de l’Empereur dans un « vieil Egyptien », l’appelait au poste nouveau qu’il allait occuper plus de quatre ans.

Avec un maître tel que Napoléon, le métier d’ambassadeur était partout difficile, même en Suisse, dans un pays où il semblait qu’on pût se passer d’ambassadeur.

En Suisse, il consista surtout à pousser le recrutement des régiments « capitulés » et à surveiller le travail de la Diète.

Le recrutement des quatre régiments stipulés par le traité de 1803 tient une place énorme dans la correspondance impériale. A chaque instant, jusqu’en 1806, Napoléon s’en informe. Il gronde, s’il tarde trop, et il tarde toujours à son gré. Enfin, en 1806, le premier régiment est prêt. On l’envoie dans le royaume de Naples qui vient d’être donné à Joseph. Mais les mêmes questions et les mêmes reproches reparaissent pour les autres régiments jusqu’en 1808. Après 1808 et jusqu’à la fin, de nouvelles circonstances ramènent inévitablement le même refrain (2).

(1) Ce grand maître de l’Ordre, qui fut le dernier, était l’Italien Tomasi. Il s’était fixé en Sicile, à Gatane, parce que les Anglais, malgré les clauses du traité d’Amiens, s’étaient refusés à rendre l’île de Malte. Tomasi mourut en 1806. Après lui, l’Ordre n’eut plus qu’une existence fictive qui lui permit cependant de se faire représenter au Congrès de Vienne.

^ (2) Voir plus loin, (chap. x et dernier), l’histoire de ces quatre régiments.

Pour la Diète, c’est autre chose.

Chaque année, quelques semaines avant le mois de juin, notre ambassadeur envoie au ministre les noms des députés qui doivent siéger, la liste, et, comme nous dirions aujourd’hui, l’ordre du jour des travaux. Quand la Diète est ouverte, il envoie le bulletin quotidien des séances, l’analyse et quelquefois le texte des principaux discours.

L’Empereur lit tout cela comme il lit les débats du Corps législatif et les rapports de ses ministres, comme il lit tout, que ce soit à Paris, au cœur de l’Allemagne ou ailleurs. Si les séances ont été calmes, si les travaux de la Diète se sont poursuivis comme il l’attendait, il est satisfait et il ne manque pas de le faire savoir.

Exemple, cette lettre de Talleyrand, envoyée de Tilsitt, le 6 juillet 1807 :

« Monsieur l’ambassadeur, j’ai reçu les lettres que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser jusqu’au 4 juin. Toute votre correspondance prouve le zèle avec lequel vous vous êtes occupé de la formation des régiments suisses. Sa Majesté en a été satisfaite.

« La Diète s’est ouverte avec dignité. Elle suit avec sagesse ses travaux. On remarque chaque jour davantage par le calme et le bon esprit des assemblées en Suisse que ce pays a été rendu au système qui lui convenait le mieux. » (A. E., t. 486.)

La Diète, d’ailleurs, s’efforce à la docilité et à la bonne conduite. Quand on dépouille la correspondance et qu’on lit les observations impériales,

on est édifié sur la manière dont Napoléon entendait la médiation. Ce fut une étroite tutelle. Elle rendit de grands services, mais elle n’en parut pas moins gênante à nos voisins. Ils s’en délivrèrent, mais ils reconnurent plus tard que les lisières ont du bon; elles habituent à bien marcher.

La première lettre du général Vial est du 18 février. Il écrivait au ministre, de Berne :

« J’ai l’honneur de vous informer de mon arrivée dans cette résidence...

« Les troupes françaises sont parties depuis quelques jours. Le citoyen Rouyer, secrétaire de la légation, pense que les esprits ne sont pas absolument tranquilles et qu’il pourrait y avoir sous peu quelque fermentation. J’ose espérer le contraire et je vais toutefois me mettre à même d’en bien juger (1)... »

Rouyer avait raison. Cette « fermentation » donna naissance à l’affaire Willi.

Elle avait pour théâtre les bords du lac de Zurich où plusieurs communes, Horgen, Meilen, Stâfa, troublées déjà en 1795, restaient animées d’une singulière exaltation démocratique.

Elles refusèrent de se soumettre au mode adopté par leur canton pour le rachat des dîmes, menses et autres charges féodales. Elles avaient trouvé comme chef un cordonnier de Horgen, du nom de Willi, qui avait servi en Piémont. Ce Willi prenait des airs de redresseur de torts et s’était entouré de

quelques hommes énergiques suivis aveuglement par plusieurs centaines de paysans.

Le gouvernement cantonal essaya de calmer l’agitation qui menaçait de s’étendre. Il n’y réussit pas. Il s’adressa au Landammann qui ne fut pas plus heureux. Sur le conseil de Vial, qui ne connaissait que le sabre pour trancher les difficultés, Watteville fit venir plusieurs bataillons de milices des cantons voisins. Il y eut quelques engagements entre les insurgés et les troupes, mais du 4 au 7 mars, les communes en révolte furent occupées et désarmées.

Willi fait prisonnier, avec ses acolytes, passa devant un conseil de guerre établi à Zurich et qui prononça plusieurs condamnations capitales. On s’accorda à louer l’activité et l’énergie du gouvernement fédéral, mais Bonaparte fit blâmer Vial pour son ingérence dans les affaires cantonales.

Cette courte crise, toute locale d’ailleurs, et connue dans le pays sous le nom de Bookenkriegy faisait sentir le besoin de forces militaires organisées. La Confédération ne pouvait recourir qu’à ses milices. L’Acte de 1803 lui permettait d’en porter l’effectif jusqu’à 15 000 hommes, mais n’avait rien prévu de leur organisation.

Une commission nommée par Watteville proposa la création d’une école militaire, d’un état-major et d’un budget militaire pour toute la Confédération. Mais ces projets rencontrèrent dans la Diète l’opposition de plusieurs cantons : Argovie, Saint-Gall, Tessin, Vaud; et se heurtèrent surtout à l’oppo-

sition de Napoléon. Celui-ci se prononça, à plusieurs reprises, contre des innovations qui ne convenaient, suivant lui, ni aux ressources, ni aux traditions, ni à la neutralité du pays.

« La Suisse ne doit pas perdre de vue que, rendue au système fédératif, elle ne doit pas avoir toutes les institutions militaires qui conviendraient au régime de l’unité. Si ses forces doivent pouvoir se réunir dans un moment de danger, elle ne doit pas, dans les temps ordinaires, puisqu’elle est organisée pour un système de neutralité, donner à ses institutions militaires trop de développement ; etc. » (Note du 4 thermidor an XII (22 juillet). A Vial.)

Et dans une autre note relative à l’état-major : « La constitution d’un état-major serait contraire aux dispositions de l’ordre de choses actuel par l’ascendant qu’acquerrait en Suisse cette nouvelle autorité et par les attributions qui lui seraient nécessairement conférées. » C’est l’argument invoqué par les cantons opposants. (Diète : séance du 18 juillet.)

Dans une lettre au Landammann, il s’expliqua nettement :

({ Saint-Cloud, 20 octobre 1804.

« Très cher et grand Ami, j’ai reçu votre lettre du 22 août. Je l’ai lue avec l’intérêt particulier que je porte à tout ce qui intéresse votre patrie.

« Vos pères n’avaient pas d’état-major général. Ils ont été célèbres par leur indépendance, par leur bravoure, par la bonne organisation de leurs milices,

toutes composées de militaires instruits aux dépens des puissances amies. Point d’état-major général permanent, point d’armée helvétique, point d’impositions; voilà la base de votre organisation. Votre armée est composée des dix-neuf armées des dixneuf cantons suisses, organisées, soldées et commandées par des officiers nommés par chaque canton. Et le commandement général, s’il en faut un, est temporaire. La Diète suivante peut le changer et le remplacer. C’est là votre ancienne manière de faire. Tout autre système est destructif de l’Acte de médiation.

Ne compromettez pas le bien présent pour satisfaire des passions qui sont déjà sans intérêt. La nature a fait la Suisse fédérale. Vos pères ont trouvé le bonheur dans l’état fédéral; restez dans l’état de fédération.

Croyez à l’estime que je vous porte, que rien jusqu’ici n’a pu altérer et dont vous éprouveriez les effets si les circonstances s’en présentaient. — Napoléon (1). »

Pourquoi cette opposition? Napoléon craignait-il qu’en devenant plus forte la Suisse ne demeurât moins soumise? C’est ce que pensent les historiens du pays. Il est difficile de prononcer là-dessus. Le fait est qu’il fallut s’incliner devant des arguments aussi décisifs et que le pays fut réduit à ses milices cantonales. Elles auraient été impuissantes à en faire respecter la neutralité en 1805 et en 1809, sans

(1) Correspondance, t. X.

les victoires de Napoléon. On s’en aperçut en 1813.

Dans le courant de cette année (1804), un grand changement s’était accompli. Le Premier Consul s’était fait proclamer empereur par le Sénat (18 mai). L’article 1®^ du sénatus-consulte de l’an XII disait : « Le gouvernement de la République française est confié à un empereur. Cet empereur est Napoléon Bonaparte. » Une députation helvétique composée de l’ancien Landammann d’Afîry, de Reinhard de Zurich, de Heer de Claris, de Zellweguer d’Appenzell, de Reding de Schwitz, de Salis des Grisons, et du colonel Gady, vint offrir ses compliments à Napoléon, lors du couronnement à Notre- Dame. Et une autre députation lui renouvela l’expression des mômes sentiments, quelques mois plus tard, à Chambéry, lorsqu’il traversa la Savoie pour se rendre en Italie (avril 1805).

En 1805, le canton de Soleure devint directeur, et l’avoyer Glutz remplaça Watteville.

Rien de particulier ne marqua les premiers mois de cette année. La Diète s’ouvrit à Soleure, le 3 juin, avec le cérémonial accoutumé. A la droite du Landammann était placé notre secrétaire Rouyer (1). A ses côtés, le nonce et l’ambassadeur d’Espagne; à gauche, l’ambassadeur d’Autriche, le ministre de Bavière et d’autres diplomates.

On entendit de la musique et des discours, à commencer par celui du Landammann. Glutz retraça le tableau de l’ancienne Confédération et le

(1) Le général Vial était en congé, ce qui lui arrivait souvent, et ce qui finit par indisposer l’Empereur contre lui.

compara à l’organisation nouvelle qui assurait au pays la même prospérité qu’ autrefois. Il disait de Napoléon :

(( Le médiateur de la Suisse, en relations plus étroites avec la Confédération que tout autre monarque, honore les droits que des services de trois siècles, des traités récemment renouvelés et des bienfaits reçus nous ont donnés à son amitié. Il envisage notre bonheur comme une partie de sa gloire... La bienveillance active qu’il voue à nos intérêts, son respect pour notre indépendance et son zèle à défendre nos intérêts en conformité avec des traités ne permettront plus à la Suisse de jeter un regard douloureux sur le passé. Etc. »

Le soir, il y eut grand banquet et spectacle et la session se poursuivit sans incident.

Elle venait de finir lorsque le général Sébastian! accomplit une tournée rapide à travers les Cantons et le Tyrol. Elle était destinée à renseigner le gouvernement sur l’esprit public et les dispositions du pays à la veille des événements que Napoléon prévoyait en Allemagne.

L’Empereur écrivait à Berthier, le 18 juillet 1805 (1) :

« Le général Sébastian! a eu ordre de se rendre à Dijon. Faites-lui connaître qu’il est chargé de remplir une mission. Il se rendra à Berne, puis dans

(1) Une erreur peu explicable des éditeurs de la Correspondance place cette lettre en 1804. Il est facile de voir qu’elle annonce la brusque volte-face de Boulogne. Le rapport de Sébastian! est aux Affaires étrangères, dans le volume de 1805.

les petits cantons, à Goire, Feldkirch, Constance, Lindau, Kempten, suivra l’Inn jusqu’à Innspruck; de là, ira à Brixen, Villach, Salzbourg, Munich, Passau.

Il parcourra les bords de l’Inn, se rendra à Nuremberg, parcourra la Rednitz et rejoindra l’Empereur partout où il se trouvera. Il prendra des notes sur la situation des troupes autrichiennes, sur les préparatifs qu’elles pourraient faire, achètera les meilleures cartes, fera des reconnaissances et m’instruira généralement de tout ce qui peut m’intéresser sous le point de vue politique et militaire. Il ne se dira pas chargé de mission, mais voyagera simplement pour son plaisir. » {Correspondance, t. IX, m 7859.)

Sébastian! était fait aux grandes routes (1). Il revenait d’une mission à Constantinople en attendant d’y retourner comme ambassadeur. Ce qui ne l’empêcha pas de faire campagne en Espagne, puis en Russie. Il joignait à cette activité des vues rapides avec un tour d’esprit agréable et léger. Sa relation est facile et claire.

Elle débute ainsi :

« Les ordres de Sa Majesté m’ayant été transmis,

(1) Sébastian! (François-Horace), 1772-1851. Né en Corse.

Capitaine en 1794, chef de brigade en 1799, il avait coopéré activement aux deux journées de brumaire avec son régiment de dragons, le 3®. Général de brigade en 1803, divisionnaire après Austerlitz, Ambassadeur à Constantinople en 1806. Plus tard, ministre sous Louis-Philippe et maréchal de France. Il joignait les agréments de la personne à ceux de l’esprit.

Son manuscrit (Affaires étrangères, t. 484) a seulement pour titre : Rapport à V Empereur. Il est signé : « Sébastiany. »

le 3 thermidor, par M. le maréchal Berthier, ministre de la guerre, je partis le même jour et je me dirigeai sur Berne.,.

(( Mes observations sur la Suisse se sont portées principalement sur la position actuelle, intérieure et extérieure de chaque canton, résultant de l’Acte de médiation, de l’effet que l’établissement de la nouvelle dynastie en France y a produit, de leurs dispositions pour le gouvernement français, leurs rapports avec les autres puissances de l’Europe. Et j’ai cherché a découvrir enfin quelle serait la conduite de l’Helvétie, en cas d’une nouvelle guerre continentale. »

Il semble bien que voilà l’objet particulier de cette mission.

Elle commence par Berne. « Dans ce canton, l’Acte de médiation a fait généralement plaisir... L’Empereur y est aimé. L’établissement de la nouvelle dynastie plaît aux deux partis, Les oligarques trouvent plus d’affinité dans le nouveau gouvernement français avec leurs idées ; les autres y voient plus de stabilité et ont plus de confiance... »

Elle se continue par Lucerne. « La grande majorité est très affectionnée à l’Empereur ; etc. » Par Unterwalden. « Ce petit canton est déchiré par les dissensions intestines. )> Par Uri. « L’Acte de médiation lui a donné le bonheur de runion. Aussi l’Empereur y est adoré ( ?). Un jeune enfant demandait un jour à son père qui parlait souvent de Bonaparte et de ses victoires, si Bonaparte était aussi grand que Guillaume Tell, « Mon ami, lui répondit cet habitant

(c d’Altorf, ces deux héros sont également grands. « Si Bonaparte était né à Uri, il aurait été Guil- « laume Tell. Et si Guillaume Tell était né en « France, il aurait été Bonaparte. »

Cette petite anecdote m’a été contée par un ancien officier au service du Piémont, plein d’instruction et de jugement. »

Schwitz. (( Les prêtres, dans ce canton, sont ennemis de la France. Aujourd’hui, ils entretiennent le peuple de la prochaine destruction de cet Empire par les Russes que Dieu appelle pour venger la religion et lui rendre sa pureté primitive. Et on les croit (1) !... ))

Glaris. — Quelques lignes seulement. — Appenzell : (( Esprit excellent. » — Grisons : « Le canton a deux partis ; le premier a pour chefs les Salis et les Planta. Les deux partis sont attachés à l’Empereur et désirent le servir. Etc. »

Ce rapport est terminé par des vues générales sur la Suisse et sur la politique autrichienne dans ses relations avec les Etats voisins. Il est clair, intéressant et de style alerte. Mais le voyage de l’auteur était trop rapide pour lui permettre une observation pénétrante et bien assise. Tel qu’il est, il nous donne, dans l’ensemble, l’idée du prestige qui entourait alors l’Empire nouveau et du respect qui s’attachait au médiateur.

Sébastian! était de retour quand l’orage éclata.

(1) Il est en effet singulier de voir compter sur la Russie, schismatique d’ailleurs, après la campagne de Zurich et la défaite de Souvarov.

Les formidables armements préparés à Boulogne contre l’Angleterre n’avaient pas abouti. On sait pourquoi. Napoléon tourna la Grande Armée contre le continent où l’Angleterre venait de soudoyer une troisième coalition, formée de l’Autriche et de la Russie.

Napoléon avait l’alliance de plusieurs Etats de l’Allemagne, dont la Bavière. En vain, il s’efforça de gagner la Prusse. Celle-ci s’obstina dans l’indécision, mais sa neutralité assura notre victoire.

La coalition prit l’offensive. L’Autriche commença les hostilités, le 9 septembre, par l’invasion de la Bavière. Napoléon y répondit par les manœuvres admirables qui, en quinze jours, du 9 au 25 septembre, transportèrent les 150 000 hommes de la Grande Armée dans les vallées du Rhin et du Mein.

Le 24, Napoléon avait quitté Paris. Il était le 26 à Strasbourg. Devant cette guerre nouvelle, la Suisse décida de garder la neutralité, mais de couvrir ses frontières. Tel fut l’objet d’une Diète extraordinaire qui se réunit à Soleure le 20 septembre. Elle mit en mouvement les troupes cantonales et leur donna comme général en chef l’ancien Landammann Watteville, avec Müller, de Schwitz, comme chef d’état-major, et Finsler, l’ancien ministre des finances, comme trésorier. Elle nomma ensuite douze colonels fédéraux et se sépara le 28.

Le choix de Watteville fut désagréable à l’Empereur. Il avait souhaité et presque désigné d’Affry (1).

(1) « Il est probable que les Suisses devront prendre les armes pour garder leur territoire. La nomination du chef de l’état-major

Il s’en plaignit à Glutz, qui n’en pouvait mais. Et il écrivit le même jour à Watteville une lettre assez singulière où reparaissaient ses défiances contre l’oligarchie et les menées de l’Angleterre.

« M. de Watteville, j’ai reçu la lettre que vous avez bien voulu m’écrire. Puisque la Confédération n’a pas jugé à propos de nommer la personne qui m’aurait offert le plus de garanties contre les intrigues que l’Angleterre va fomenter en Suisse, je suis aise, du moins, que ce soit un sujet de Berne assez éclairé pour connaître toute l’urgence des circonstances.

« Dans les relations que j’ai eues avec vous, j’ai conçu de l’estime pour votre caractère et vos talents. Vous pouvez faire le bien de votre patrie. Mais dans votre position, il n’y a pas de petites fautes. J’ai besoin de couvrir mes frontières de Franche-Comté, et si les officiers de l’état-major de l’armée fédérale sont des hommes ennemis de la France et connus pour avoir fait la guerre contre mes armées, vous sentez que je me trouverai obligé de former une nouvelle armée en Franche-Comté; et, dès lors, la neutralité de la Suisse me serait onéreuse et dangereuse pour la France. J’ai fait connaître à MM. d’Affry et Glutz tout ce que je pense de la conduite du gouvernement.

« Je suivrai l’Acte de médiation. Suivez-le. Si j’ai

général est un objet de haute importance. Il faut faire nommer M. d'Aÿry, le désigner d’avance et écrire au général Vial que s’il y a une masse {sic) pour défendre le territoire, nous désirons que M. d’Alïry en ait le commandement. » (A Talleyrand, du 29 août.)

évacué la Suisse, c’est par ma simple bonne volonté. Faites que je n’aie pas à me repentir de ce que j’ai fait pour les patriciens suisses. Ayez une armée qui inspire de la confiance aux Suisses et à leurs anciens et vrais amis au nombre desquels je crois avoir le droit de tenir le premier rang. — Napoléon. » (De Strasbourg, 29 septembre.)

Watteville répondit à la confiance de la Diète et même à celle de Napoléon. Il établit son quartier général à Zurich et plaça des troupes sur la frontière du Tyrol et sur la ligne de Constance à Bâle. Il n’en mit pas du côté du Jura, de telle sorte que la neutralité n’était défendue que contre l’Autriche. Près de 10 000 hommes manœuvrèrent avec beaucoup de précision, tandis que d’autres troupes étaient en réserve dans les cantons et prêtes à marcher. Mais ces précautions militaires furent rendues inutiles par les victoires impériales. Aussi, deux jours après Austerlitz, dès le 4 décembre, Watteville licenciait sa petite armée avec des éloges pour son activité et sa discipline.

Le traité de Presbourg força l’Autriche à reconnaître l’indépendance de la Suisse et le changement consacré par l’Acte de 1803.

Le 1®^ janvier 1806, le canton de Bâle remplaça celui de Soleure et le landammann Glutz transmit ses pouvoirs au bourgmestre de Bâle, André Mérian. Cette année, qui laissa le pays à sa paix habituelle.

fut cependant traversée d’inquiétudes particulières qui persistèrent l’année suivante, comme ces vagues légères qui plissent encore la surface d’un lac tranquille lorsqu’à cessé le vent qui les avait soulevées.

Il faut en parler, une fois pour toutes.

Ces inquiétudes venaient des agrandissements de Napoléon.

En 1805, lorsque la République Cisalpine avait fait place au royaume d’Italie, la Confédération s’était émue. Etait-elle destinée au même sort? Allait-elle, en dépit de ses montagnes, de ses mœurs indépendantes, de son histoire, se perdre au sein du vaste Empire? Il n’en fut rien (1).

En 1806, la République Batave disparut à son tour. Elle forma un royaume de Hollande, donné à Louis Bonaparte qui ne fut, sur son trône éphémère de quatre ans, qu’un préfet impérial.

Puis la principauté de Neufehâtel tomba entre des mains françaises.

Séparée de la Confédération en 1798, elle était restée à la Prusse. Après l’avoir obtenue, dans le courant de février 1806, Napoléon la fit occuper, le mois suivant, par le général Oudinot.

Il mandait à Oudinot, le 9 mars :

(( Vous vous rendrez à Neufehâtel et vous prendrez possession en mon nom de cette souveraineté.

(1) Déjà, en 1804, une pétition de Jomini, du colonel Dolder, du général Won der Weid, et de quelques autres, demandant la réunion de la Suisse à l’Empire aurait été remise à Ney, qui ne crut pas devoir la transmettre. D’après Daguet, qui aurait puisé ce renseignement dans des correspondances particulières. T. II. Mais je n’ai rien trouvé de semblable nulle part.

Vous ordonnerez que toutes les contributions se lèvent comme à l’ordinaire. Vous aurez soin de ne rien changer aux douanes qui séparent Neufchâtel de la France. Vous confirmerez les autorités.

(( Vous ferez confisquer toutes les marchandises anglaises qui se trouvent dans le pays. Il y a plusieurs négociants qui en ont fait venir une grande quantité de Bâle, dans le dessein de les répandre en France, espérant que les barrières de douane se lèveraient. Vous aurez soin de faire maintenir une bonne discipline.

« Vous aurez un bon langage pour la Prusse. Vous ferez publier et afficher la proclamation suivante : « Au nom de Sa Majesté l’Empereur et Roi, mon (( souverain, je viens prendre possession de la prince cipauté de Neufchâtel que le roi de Prusse lui a (( cédée. Les troupes sous mes ordres maintiendront (( une sévère discipline. En retour, elles seront (( accueillies des habitants avec les sentiments qu’ils (( leur doivent. »

(( Vous ne dérangerez du reste rien à l’administration jusqu’à ce que je vous aie fait passer de nouveaux ordres. — Napoléon (1). »

Trois semaines après, il faisait cadeau de la principauté au maréchal Berthier.

Il lui écrivit, le avril, le jour même où paraissait le décret impérial :

((Je vous envoie le Moniteur, vous y verrez ce que j’ai fait pour vous. Je n’y mets qu’une condition.

(1) Correspondance, t. XII, p. 209.

c’est que vous vous mariiez et c’est une condition que je mets à mon amitié. Votre passion a duré trop longtemps. Elle est devenue ridicule. Vous avez cinquante ans, mais vous êtes d’une race où l’on vit quatre-vingts ans, et ces trente années sont celles où les douceurs du mariage sont le plus nécessaires. Etc. »

Avec ce terrible homme, si bourgeoisement sentimental à ses heures, comme on voit, on ne pouvait ni rire ni se fâcher. Il fallait obéir, simplement. Berthier accepta la principauté et prit une femme dans la maison royale de Bavière (1).

M. de Chambrier, ministre de Prusse auprès de la Confédération, fit remise de la principauté le 16 mai suivant. Berthiern’y parut jamais. Il se contenta d’en toucher les revenus et d’y lever un bataillon. Il la fit administrer par une manière d’intendant, le baron de Lesperut, qui tint l’emploi jusqu’à la fin de 1813.

Ce qui se passait de l’autre côté du Rhin était encore plus extraordinaire. Napoléon y faisait, à son gré, des promotions de rois, de grands-ducs, de princes nouveaux et, sur les débris de la vieille Allemagne, d’où l’Autriche était exclue, il fondait la Confédération du Rhin, dont il se déclarait le protecteur (juillet 1806).

(1) Il épousa, en 1808, à Paris, Marie-Elisabeth-Amélie-Françoise de Bavière, fille du duc Guillaume, frère du roi. Il avait alors cinquante-quatre ans, sa femme vingt-quatre.

Il ne renonça pas pour cela à sa « passion », qui était la belle Mme Visconti, avec laquelle il vivait. Ce fut un ménage à trois. Mais Berthier n’atteignit pas les quatre-vingts ans que lui promettait Napoléon. Il mourut à Bamberg, en juin 1815.

Devant ces remaniements de territoires, les petits Etats étaient en émoi. Ils supputaient l’appétit impérial. Ils se croyaient à la veille d’être dévorés. De là, les bruits nés de la crainte et aussi de la malveillance. Car l’Autriche excellait à répandre les nouvelles alarmantes, de fabrique anglaise, quand elles ne sortaient pas de Genève où l’on ne nous aimait pas (1).

C’est ainsi que le bruit courut, en 1806, en 1807 et jusqu’en 1808, d’une transformation possible de la Suisse. On en aurait fait un stathoudérat, au profit soit de Berthier, soit du prince Charles, héritier du grand-duché de Bade.

Pourquoi Berthier? Parce qu’il était prince de Neufchâtel.

Que Berthier se flattât de voir agrandir sa principauté, rien d’impossible. Sans y avoir mis les pieds, il s’y trouvait à l’étroit. Tous ces maréchaux d’ Empire « passés « princes en étaient là. Comme celle du maître, leur ambition n’était jamais satisfaite, Or, Berthier, paraît-il, se complaisait à des rêves de grandeur.

Nous en avons la preuve, incidemment, dans les Souvenirs d’un officier suisse à notre service, le colonel Sprünglin, de Berne, qui était capitaine sous les murs de Dantzig, où il vit Berthier (1807). Le passage est curieux :

« J’eus à Dantzig une audience du prince de Neufchâtel qui me donna des inquiétudes sérieuses

(1) Vial constate plusieurs fois que les bruits d’annexion, de remaniements, etc., viennent de Genève.

sur le sort futur de la Suisse. Le prince m’offrit d’abord d’entrer dans le bataillon neufchâtelois qu’il levait. Je refusai franchement, me fondant sur le peu de chances d’avancement que présentait ce service. Sur quoi, le prince se mit à parler de sa principauté, de la Suisse, et me laissa concevoir qu’il pourrait exister des éventualités pour l’agrandissement de Neufchâtel. Je crus entrevoir qu’il existait un plan de partage de la Suisse, au profit de la France, du grand-duc de Bade et du prince de Neufchâtel. Il paraît que l’Empereur ne goûta pas ce beau projet, mais je suis sûr qu’il a existé (1). »

C’est sans doute pour consoler Berthier de son rêve écroulé que Napoléon le nomma colonel-général des Suisses en 1809.

Pourquoi le prince héritier de Bade, Charles- Louis-Frédéric? Parce qu’il venait d’épouser une nièce de Joséphine, Stéphanie de Beauharnais.

Napoléon s’était pris d’affection pour cette jeune parente, aimable et spirituelle. Il l’avait fait reconnaître par le Sénat comme « fille adoptive », avec toutes les prérogatives attachées à son rang, et le prince Charles, lui-même, avait gagné à ce mariage la sympathie de Napoléon. Celui-ci écrivait à la duchesse mère :

(( J’ai aimé le prince Charles lorsqu’aucun lien

(1) Souvenirs d’Emmanuel-Frédéric Sprunglin, p. 22. Publiés par G. Desdevisbs du Dezert, 1904, in-8o. (Dans la Revue hispanique, t. XL)

Sprûnglin, né en 1773, mort en 1844, avait surtout servi en Espagne. Ses souvenirs sont pleins d’intérêt pour nos campagnes dans la Péninsule. Il était instruit et ses informations sont exactes.

ne m’attachait à lui. Aujourd’hui qu’il épouse ma fille, il trouvera en moi une tendresse qui ne cédera qu’à celle que vous lui portez. » (21 février.)

Mais cette « tendresse » que le jeune prince mérita d’ailleurs par le fidèle attachement qu’il porta jusqu’au bout à l’Empereur, Napoléon ne l’aurait pas poussée jusqu’à céder à Bade une partie de la Suisse (!)•

C’est aux mêmes vues qu’il faut attribuer un projet, moins que cela une esquisse de projet, d’ailleurs anonyme, et qu’on trouve dans la correspondance avec Vial, sous ce titre : « Quelles seraient les modifications sous lesquelles la dignité de Landammann héréditaire de la Suisse pourrait être donnée à la maison de Bade (2). »

Il ne s’agit pas de changer quoi que ce soit à la condition politique de la Suisse, telle que l’a instituée l’Acte de 1803, ni à son organisation intérieure, ni à sa neutralité. « Il ne doit être question que de rendre la liberté du chef de l’administration plus stable et de la porter dans les mains d’un prince dont les sentiments et les intérêts l’unissent, lui et ses successeurs, à la France. »

Il est certain que Napoléon ne devait pas, sans quelque humeur, se trouver chaque année en présence d’un nouveau Landammann. Ils n’étaient pas tous sur le modèle de l’habile et dévoué d’Afîry. En

(1) Oechsli, qui recueille et discute tous ces bruits, dit qu’on lui aurait donné Bâle et une partie du pays, mais que Talleyrand fit écarter ce projet comme dangereux. Ouvrage cité, pp. 518 et 519. {Badische Ahsichten auf die Schweiz.)

(2) A. E., t. 487. La pièce est anonyme et datée de « janvier 1808 ».

outre, cette mutation régulière, assurée par le libre jeu des institutions, répugnait à son système de gouvernement fondé sur le despotisme et la stabilité.

Il avait été lui-même une sorte de Landammann sous le nom de Premier Consul. Mais son principal souci avait été de transformer son consulat décennal en consulat à vie, et une fois qu’il fut consul à vie, de se faire décerner un titre nouveau avec le privilège de l’hérédité.

On a donc pu, autour de lui, concevoir un autre système de gouvernement pour la Suisse. Mais croire que lui-même, qui connaissait le pays, ses mœurs et ses besoins, comme il venait de le prouver depuis plusieurs années, croire qu’il eût, de gaîté de cœur, couru le risque de se l’aliéner, et pourquoi? Pour lui imposer un landammann qui n’aurait été ni d’Afîry, ni même Berthier, mais un étranger, comme le prince de Bade ; croire cela, c’est de la pure extravagance.

C’est cependant ce que l’on affectait de redouter. Jean de Muller écrivait à un ami :

« Il m’est revenu de plusieurs côtés que la Suisse va être assujettie au gouvernement d’un chef perpétuel et héréditaire. Si telle est la volonté de Sa Majesté l’Empereur, elle sera faite. »

Mais il montrait les difficultés d’une pareille entreprise et il ajoutait : « Les montagnards ne sont qu’une poignée d’hommes, mais ils ne calculent pas...

« Sous un roi, sous une forme monarchique, la

plus forte partie de la Suisse deviendra une Vendée jusqu’à ce que toute la nation soit extirpée. Avant cela, il y aura des Tell très certainement. » (19 décembre 1806.)

Cette belle indignation porte à faux, puisque nous ne trouvons rien de précis ni de fondé sur ces projets prétendus de Napoléon. Pour faire justice de pareils commérages, il faut s’en tenir, invariablement, à la conception de Napoléon sur la valeur stratégique de la Suisse. C’était le bastion des Alpes. L’intérêt de la défense le liait à nous, suivant son expression. Il n’entendait ni le céder à personne, ni le partager.

Si ces inquiétudes étaient chimériques en 1806 et devaient le rester, en revanche cette année vit commencer les difficultés économiques auxquelles allaient s’ajouter les tracasseries du blocus continental.

Depuis l’échec des armements de Boulogne, et dans l’impuissance d’atteindre l’Angleterre chez elle. Napoléon lui faisait la guerre sur le continent. Il ne s’en prenait pas seulement à ses alliés, comme l’Autriche et la Russie, vaincues en 1805, comme Naples, enlevé aux Bourbons par un simple décret, comme la Prusse, dont les derniers mois de 1806 virent le rapide écrasement, Même avant le blocus, il traquait les produits manufacturés de l’Angleterre.

La Suisse faisait une active contrebande de marchandises anglaises. Elle en avait pris l’habitude pendant nos embarras de la Révolution. Ce fut un des griefs invoqués par le Directoire contre les

Cantons et une des raisons qui poussèrent à l’annexion de Genève. Cette habitude persista après 1803. Elle reçut une sensible atteinte lors de l’annexion de Neufchâtel.

En apprenant que la Prusse renonçait à la principauté, des négociants de Bâle et de Zurich avaient acheté toutes les marchandises anglaises qui se trouvaient en Suisse et les avaient rassemblées à Neufchâtel et au Locle, pour les faire entrer chez nous. Mais elles tombèrent presque aussitôt entre les mains de nos douaniers qui les confisquèrent et les détruisirent. Ce fut une perte de 5 à 6 millions qui ruina plusieurs maisons de commerce et fit beaucoup de bruit dans le pays.

Vial fut invité à présenter des réclamations au Landammann Mérian. Dans une circulaire adressée, dès le 26 avril, aux gouvernements cantonaux, Mérian appela leur attention sur le danger que présentait pour le commerce le trafic des marchandises anglaises, leur importation dans le pays et la contrebande qui s’en faisait de Suisse en France. Les Cantons prirent, tour à tour, les mesures les plus propres à empêcher l’entrée chez eux et la circulation des marchandises prohibées et la Diète qui se réunit à Bâle, le 2 juin, s’occupa principalement de cette question.

Une commission, nommée le 9 juin, fut chargée de reviser les règlements cantonaux sur la matière et de proposer un décret général. Cette commission fit son rapport le 27 et soumit à l’Assemblée un projet de décret en douze articles destiné à rem-

placer les règlements provisoires émanés des gouvernements locaux et obligatoire pour tout le pays.

Il défendait l’entrée des produits manufacturés anglais et celle des toiles de coton et des mousselines fabriquées dans les possessions anglaises. Les cotons filés, nécessaires comme matière première aux fabriques du pays, étaient exceptés de cette prohibition. « Pour maintenir l’exécution de cette défense, disait l’article 2, chacun des Louables Cantons fera sur son territoire les dispositions les plus efficaces et veillera avec sévérité à ce que personne ne s’en écarte. » L’ensemble du projet fut adopté le 5 juillet (1).

La Diète s’occupa également des régiments « capitulaires ». Le premier n’était pas encore sur pied. Vial en pressait l’achèvement.

On y toucha enfin, et le régiment partit pour Naples, où Joseph Bonaparte avait été appelé à remplacer les Bourbons. Restaient les trois autres régiments. Il fallut faire comme pour le premier : insister auprès du Landammann, obtenir de lui des circulaires aux gouvernements cantonaux, promettre des primes, etc. Ce souci remplit la correspondance des derniers mois de l’année 1806.

Le janvier 1807, le canton de Bâle céda la place au canton de Zurich et André Mérian à Hans de Reinhard, bourgmestre de Zurich. L’échange des pouvoirs eut lieu à Brugg (Argovie), où se rencontrèrent les deux Landammanns, avec le cérémonial

(1) Le décret est publié par notre Moniteur, dans le numéro du 19 juillet 1806,

accoutumé, et Reinhard revint à Zurich, dans le bruit des cloches et des salves d’artillerie.

Le nouveau Landammann était un administrateur habile, d’esprit souple et avisé.

Hans de Reinhard était né à Zurich, en 1755, d’une excellente famille de la bourgeoisie. Après avoir commencé ses études à Zurich, il les acheva en Allemagne, à l’université de Gœttingue et revint dans sa ville natale pour y exercer la profession d’avocat. Membre du Conseil cantonal en 1797 et chargé de différentes missions par le canton, député à la Consulte helvétique en 1802, bourgmestre en 1803, bourgmestre et Landammann en 1807, puis en 1813, par ses qualités administratives et la tournure de son esprit, il reste, avec le comte d’Affry et plus que Rodolphe de Watteville, une des figures originales de cette période (1).

Vial se rendit, le 9 janvier, à Zurich, pour lui porter ses compliments et pour débattre avec lui quelques-uns des objets de notre politique. Cette première entrevue ne les laissa pas entièrement d’accord, d’après cette lettre du général qui ne manque pas de saveur.

« ... Dans cette conversation, dans laquelle j’ai mis infiniment de moelleux (c’est lui qui le dit), M. le Landammann a laissé apercevoir beaucoup de raideur et presque même de l’impatience. Cela tient, je crois, autant à son caractère qu’à sa manière de voir. J’ai craint de heurter ce caractère peu

(1) Reinhard mourut en 1835, sans postérité. Cf. Conrad de Muralt, Hans von Reinhard. Zurich, 1839.

facile et j’ai cru devoir céder au désir plusieurs fois manifesté par Son Eminence de terminer l’entretien. Il est pourtant convenu, avant de nous séparer, de la nécessité où est la Suisse de se lier à la France plus étroitement que jamais et il m’a fait la promesse de concourir en général par tout ce qui dépendrait de lui à ce qui pourrait être agréable à Sa Majesté et à faire en sorte qu’elle soit satisfaite. » (De Berne, 13 janvier.)

Leurs rapports s’adoucirent, comme on le verra dans le discours de Reinhard à la Diète.

La question des régiments occupa encore les premiers mois de cette année. Le recrutement tardait. Les officiers des trois régiments étaient nommés depuis le mois de décembre ; il ne leur manquait que des soldats. Vial parlait d’établir la conscription; il écrivait aux gouvernements cantonaux. Ceux-ci instituaient des primes d’engagement qui s’ajoutaient aux primes de notre gouvernement. Mais leurs ressources étaient modiques. Enfin, les bataillons se constituèrent tant bien que mal.

Ce que Napoléon voulait obtenir, ce n’était pas seulement qu’on activât l’enrôlement, c’était encore qu’on l’interdît pour le service de l’Angleterre. Dans une lettre au Landammann, envoyée du camp de Finkenstein, il émettait l’espoir que les régiments seraient bientôt au complet et qu’ils figureraient avec honneur dans ses armées. Après avoir dit qu’il faisait cas « de la bravoure, de la fidélité et de la loyauté des Suisses », il ajoutait :

« Si j’avais un désir à former, ce serait que les

Suisses ne permissent pas le recrutement dans leur pays à aucune puissance étrangère, qu’aux Etats dont le système est lié au mien. Je désirerais d’autant plus que cette proposition passât en loi que tous les hommes éclairés ne peuvent voir qu’avec douleur le frère combattre contre le frère. Si vous soumettez cette pensée à la Diète prochaine, une décision sur cet objet me serait agréable parce qu’elle serait conforme à l’honneur et à la dignité de la Suisse. » (28 mai 1807.)

Il fut obéi.

La Diète s’ouvrit le juin. Le Landammann prononça un discours plein de tact et d’agrément, dans lequel il se félicitait de la paix publique et des heureuses relations de la Suisse avec ses voisins, particulièrement avec la France. Il disait :

(( La Suisse reconnaît avec gratitude et attendrissement la bienveillance de son auguste médiateur et elle espère jouir sans altération des avantages qui résultent de la médiation et des traités qui l’ont suivie, propres à fermer des blessures profondes produites par le temps et les circonstances.

(( Le Landammann, de son côté, entraîné par un sentiment admiration personnelle pour l’incomparable héros, s’efforcera de lui prouver le dévouement de sa patrie d’une manière aussi expressive que le sont les faits qui l’ont attesté jusqu’à ce jour. Je reçois de S. E. M. l’ambassadeur de Sa Majesté Impériale des preuves multipliées du zèle avec lequel il cherche à maintenir ces heureux rapports, et je me félicite de la bienveillance pré-

cieuse dont m’assurent les fréquentes relations où j’ai l’avantage d’être avec lui... »

L’accord était désormais complet.

La Diète s’occupa surtout de questions militaires et du recrutement. Dans sa séance du 2 juillet, elle interdit tout recrutement en Suisse contraire aux articles du traité d’alliance, ou contracté pour le service non avoué d’une puissance étrangère. C'était ce qu’avait demandé Napoléon.

Sur ces entrefaites, fut signé le traité de Tilsitt (8 juillet 1807) qui mettait fin à la quatrième coalition et nous assurait, après l’écrasement incomplet de la Prusse, l’amitié incertaine de la Russie. Tout le continent obéissait à Napoléon.

La Suisse crut devoir envoyer ses compliments au vainqueur. Reinhard en chargea l’ancien landammann Watteville qui partit pour Paris accompagné du chancelier Mousson. Watteville avait le titre d’envoyé extraordinaire. Après les compliments, il avait pour mission de régler certaines questions pendantes : créances sur l’Angleterre, pensions et indemnités réclamées par d’anciens militaires à notre service; difficultés entre Berne et Fribourg, qui remontaient au temps de d’Afîry; etc.

La députation arriva à Paris le 14 août. Talleyrand venait d’être remplacé (le 10) par Champ agny. Il y avait entre eux toute la différence qui sépare un ministre d’un simple commis. Mais Champagny compensait les hautes vues de Talleyrand par l’application régulière et le souci du détail. Le rapport que lui demanda l’Empereur sur les affaires en

question fut envoyé dès le 24 septembre et les décisions impériales furent telles que le souhaitait Watte ville.

Celui-ci toucha également un sujet que la Confédération avait à cœur, la nomination d’un colonelgénéral des Suisses. Maillardoz en avait eu le titre provisoire. Il fut donné au maréchal Lannes, dans le courant d’octobre.

Le choix de ce brave soldat qui s’était haussé aux talents d’un excellent général et qui ne cessait de grandir, de l’aveu même de Napoléon qui disait plus tard : « Je l’avais trouvé pygmée, je l’ai laissé géant », le choix de Lannes fut accueilli avec faveur par les Suisses. Le Landammann exprima leur satisfaction dans une lettre à notre ambassadeur, que celui-ci s’empressa de transmettre au gouvernement (17 octobre). Lannes d’ailleurs ne conserva pas longtemps sa nouvelle dignité. Après sa mort prématurée, à Essling, elle passa à Berthier.

Les derniers mois de 1807 ne présentèrent aucun intérêt.

L’année 1808 appela le canton de Lucerne au (( directorat », et Reinhard céda la place à l’avoyer de Lucerne, Vincent Rüttimann.

Le général Vial touchait lui-même au terme de son ambassade. Il se sentait décidément peu fait pour la politique. « La fortune de la guerre l’attirait. Volontiers, il troqua la plume contre l’épée, le fauteuil du diplomate pour la selle du soldat et les antichambres contre le champ de bataille librement

ouvert (1). » Le regret de son ancienne profession, une fatigue véritable, des affaires de famille qui l’obligeaient à de fréquentes absences, tout cela le porta à demander son rappel « pour affaires personnelles ».

L’Empereur l’accorda. Champagny l’en informa par une lettre du 27 avril qtii ajoutait à cette nouvelle quelques éloges pour la « manière distinguée » dont le général avait rempli sa mission, et qui se terminait ainsi : « Sa Majesté, en consentant à vous rappeler, n’a pas encore nommé un nouvel ambassadeur à Berne ; mais si les affaires personnelles qui vous ont fait désirer votre retour exigeaient que vous quittassiez bientôt votre résidence, Sa Majesté veut bien vous autoriser à partir sans attendre l’arrivée de votre successeur. » (A. E., t. 487.)

Vial profita de la permission. Comme il pouvait laisser le poste aux soins du fidèle Rouyer, il hâta ses préparatifs de départ. Il attendit toutefois l’ouverture de la Diète à laquelle il assista.

Elle eut lieu à Lucerne, le 6 juin, avec le cérémonial accoutumé. Rüttimann y prononça un discours charmant dont l’aimable simplicité n’excluait pas le tour littéraire. On en jugera par cet exorde :

« Messieurs, fidèles et chers Alliés et Confédérés (2).

« Lorsqu’un jour dans les siècles à venir, nos neveux liront, avec un esprit dégagé de préventions,

(1) Steiner, ouf^rage cité, p. 42.

(2) C’était la formule habituelle lorsqu’on s’adressait à la Diète. Inutile de dire que ces discours étaient prononcés en allemand, mais

Fhistoire de notre temps comme nous lisons celle des temps passés; lorsque, las de contempler avec étonnement les événements qui ébranlent l’univers, ils voudront reposer leurs regards en les portant sur un petit coin de l’Europe qui a souffert, à la vérité, de ces commotions politiques, mais qui, guidé par un génie bienfaisant, est bientôt rentré dans la route qu’avaient suivie ses ancêtres, ils ne pourront s’empêcher de s’écrier: fortuné paysl

« Ce pays fortuné, chers confédérés, c’est celui que nous habitons. »

Après quoi, il se félicitait des heureuses relations de la Suisse avec ses voisins et particulièrement avec nous.

« La Suisse désormais ne doit plus avoir à craindre aucun orage politique du dehors. Elle ne se trouve entourée que d’Etats amis, et c’est pour nous attester ces dispositions bienveillantes que nous avons le bonheur de voir rassemblés ici leurs envoyés. L’Empereur des Français, le plus grand, le plus puissant de nos alliés, ne cesse de nous donner des preuves signalées de sa faveur tutélaire.

« M. l’ancien Landammann, de Watteville, envoyé à Paris après la paix de Tilsitt, a reçu l’accueil le plus flatteur de Sa Majesté, et nous ne pourrons jamais oublier qu’elle avait confié le soin de ses relations avec nous à un ministre dont la conduite a mérité l’estime et l’amitié de toute la Suisse. Messieurs, vous partagerez sans doute avec moi les

l’ambassadeur en envoyait aussitôt le double texte, allemand et français.

vifs regrets que nous laisse son prochain départ.

« La nomination d’un colonel-général des Suisses dans la personne de M. le maréchal Lannes n’est pas moins glorieuse pour la Confédération qu’encourageante pour nos soldats. Ils s’empresseront de répondre aux espérances d’un pareil chef. Ils tâcheront par leur discipline comme par leur valeur d’égaler la renommée des anciennes troupes suisses. Etc. » Le lendemain, Rüttimann adressait à Vial une lettre flatteuse qui le remerciait de sa gestion « bienfaisante pour le pays ». Il ajoutait:

« Votre Eminence conservera, je l’espère, un souvenir satisfaisant de sa mission au milieu de nous, car elle laisse la Suisse tranquille, heureuse, attachée à sa constitution et à ses rapports avec la France. Elle voudra bien se persuader encore que le souvenir des soins qu’elle a donnés aux affaires de la Suisse vivra dans nos cœurs, ainsi que la haute estime et l’attachement que nous lui avons voués. » Le 8, la nouvelle s’étant répandue que le général allait partir, la Diète lui envoya une députation composée de Reinhard, de Zurich ; de Weber, Landammann de Schwitz, et du député de Vaud, Secrétan. Elle trouva le général en compagnie du secrétaire Rouyer et des ministres de Bavière et d’Italie, MM. d’Olry et Venturi. Il allait monter en voiture.

Reinhard prit la parole, pour exprimer les regrets que laissait à tous le départ de l’ambassadeur. Celui-ci qui raconte la scène, dans sa dernière dépêche au ministre, répondit par quelques phrases bien tournées où il trouvait le moyen, en soldat

dévoué, de faire l’éloge de l’Empereur. Laissons-le parler lui-même.

« Je répondis en ces termes :

« Messieurs et députés,

« Sa Majesté Impériale et Royale saura apprécier la démarche que la Diète de la Confédération fait aujourd’hui auprès de son ambassadeur. Je m’empresserai de lui en rendre compte. Si quelque chose peut augmenter la satisfaction que j’en éprouve moi-même, c’est le choix que la Diète a fait de vous, messieurs, pour être son organe.

« Je ne puis que vous répéter, messieurs, ce » que j’ai eu l’honneur de dire à S. E. M. le Lan- Mammann de la Suisse. Quelque puissants que soient les motifs qui m’ont fait désirer mon rappel en France, j’éprouve un sentiment pénible au moment de vous quitter.

« Je me rappellerai toujours avec intérêt le temps que j’ai passé parmi vous. Je ne puis oublier que, pendant ces quatre ou cinq ans, j’ai vu votre existence politique s’améliorer, votre tranquillité intérieure se rétablir entièrement ; que vous avez couramment joui des bienfaits de la paix au milieu de l’Europe agitée et que je n’ai pas été étranger à tout cela.

« Que votre heureuse patrie conserve tout ce qu’elle doit de reconnaissance au puissant monarque de qui elle doit tous ces biens, à cet homme grand et généreux que la Providence semble avoir choisi pour être le régénérateur de l’Europe et peut-être

du monde. Je connais son affection pour vous; saisissez toutes les occasions de lui être agréables et comptez avec confiance sur la continuation de sa haute protection. » (Au ministre, du 8 juin. A. E. t. 487.)

Puis il monta en voiture, gagna Bâle sans s’arrêter et prit la route de Paris (1).

Ainsi finit, simplement, et sans effusions bruyantes, mais au milieu de regrets véritables, l’ambassade du général Vial et, avec elle, la première partie du régime de la médiation.

Ce régime, en effet, qui dura dix ans, peut se partager en deux périodes d’une égale durée de cinq ans et remplie chacune par une ambassade différente : la première, par celle du général Vial; la seconde, par celle du comte Auguste de Talleyrand.

La première fut la plus heureuse. Vial lui-même, avant de partir, pouvait en rappeler les résultats. Pendant quelques années, la paix publique s’était affermie et le pays était resté fermé à l’agitation du dehors. L’organisme établi par l’Acte de 1803 fonctionnait librement ; son jeu régulier en démontrait

(1) Napoléon lui donna, en 1809, le gouvernement de Venise.

Il fit ensuite campagne sous les ordres du prince Eugène et reparut dans le Tyrol avec la même valeur qu’autrefois. Baron de l’Empire, en 1810 ; commandant de la 18® division militaire, à Dijon, en 1811 ; chargé de la 6® division du 2® corps (Victor) dans la Grande Armée de 1813, il fut tué à Leipzig le 18 octobre.

Son nom est inscrit sur l’Arc de Triom.phe (côté sud). Desaix, dans son Journal de voyage en Italie et en Suisse, écrit de lui (1797) :

« Le général Vial, doux, honnête, petit, maigre, blond, marié. C’était un brave homme autant qu’un brave soldat. »

l’excellence. La prospérité s’était développée et l’affection demeurait sincère pour le médiateur dont le prestige brillait de tout son éclat.

Dans la deuxième, un changement profond allait s’accomplir.

La paix intérieure subsista, mais l’agitation du dehors se fit ressentir davantage. En même temps, la tutelle impériale devint plus pesante. Les tracasseries du blocus atteignirent la prospérité matérielle. L’intégrité du territoire parut menacée par l’occupation du Tessin. Pour tout dire, l’accord fut rompu entre le médiateur et le pays ; la désaffection se fit jour et l’invasion amena la rupture.

Et cependant Auguste de Talleyrand ne fut pour rien dans ce dénouement. Gomme nous allons le voir, il n’épargna ni la bonne volonté, ni le zèle à servir, ni les manières aimables et polies de l’homme de cour qui avaient parfois manqué au «vieil Egyptien )).

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