PLAN D’INVASION DE L’ANGLETERRE
tions sont à bord, et au premier signal les troupes peuvent être embarquées. Mais il faut être maître de la traversée pendant quelques heures. Le sort de l’Angleterre dépend de la présence ou de l’absence dans le détroit de quelques-uns de ses vaisseaux, ou plutôt d’une belle manœuvre ou d’un coup de bon vent.
Jamais la Grande-Bretagne ne courut un plus grave danger. Son gouvernement ne s’y trompa pas, et, malgré l’affectation de raillerie avec laquelle il traitait le projet de débarquement, fit des efforts désespérés pour activer la coalition, qui seule pouvait la sauver, en ramenant l’Empereur de Boulogne au centre du continent. D’un autre côté, l’amiral Keith, celui que nous avons vu opérer en Égypte, — dans toutes ces guerres on retrouve toujours les mêmes acteurs, — s’attachait ardemment à détruire la flottille ; il n’y parvint pas, et toutes ses attaques furent brillamment repoussées. Il était, en effet, plus facile et plus profitable de se mesurer avec Menou qu’avec Napoléon, et ce n’étaient pas les embûches de Keith qui pouvaient sauver l’Angleterre. Il fallait la faiblesse et l'incapacité de Villeneuve et aussi une nouvelle coalition des puissances continentales.
On sait comment le cœur manqua à Villeneuve, — comme autrefois à Ganteaume dans la Méditerranée, — et comment, au lieu de pénétrer hardiment dans la Manche, il fut se réfugier à Cadix, où son escadre fut immédiatement bloquée par les Anglais et n’en sortit que pour aller se faire détruire à Trafalgar1. Ceci se passait le 3 fructidor 1805. L’Empereur apprit le lendemain même, 4 fructidor (21 août), par le télégraphe, la nouvelle qui rendait inutiles tant d’immenses préparatifs et ruinait son plan de campagne. Sa déception fut immense et se traduisit par un violent accès de colère. Larrey, logé au quartier général du Pont-de-
1 Ce que j’ai dit de l’état de la marine sous la Révolution explique, — sans la justifier, — la conduite de Villeneuve. Les efforts du ministre Decrès n’avaient pas sensiblement amélioré la situation de notre armée navale , et quand Villeneuve écrivait pour s’excuser : « Nous avons de mauvais gréements, de mauvais officiers, de mauvais matelots, » il n’avait pas tout à fait tort; mais il aurait pu ajouter, avec autant et plus de justice, « et un mauvais amiral. »
LE CAMP DE BOULOGNE
Briques, appelé ce matin-là auprès de lui pour son service, fut témoin de cette scène. 11 y avait là, — outre le chirurgien de la Garde, — Monge, qui venait tous les matins déjeuner avec Napoléon; le ministre de la marine, Decrès, que l’Empereur avait fait appeler, et Daru, qui était alors adjoint au commissaire général Petiet. Larrey raconte que jamais il n’avait vu Napoléon dans une pareille crise d’emportement. Le visage congestionné, les veines du front dilatées, comme si elles fussent prêtes à se rompre, les poings fermés, il exhala d’abord sa fureur contre Villeneuve, incriminant sa lâcheté et son incapacité. Monge tenta quelques mots pour l’apaiser. Mais, devant le regard que lui lança Napoléon, il s’esquiva prudemment. Larrey, qui avait hasardé également quelques paroles, fut brutalement invité à se retirer1. 11 accabla Decrès de récriminations, lui reprocha de lui avoir donné un homme comme Villeneuve et se plaignit avec violence d’être aussi mal secondé. Mais cette puissante imagination ne pouvait rester longtemps sur l’échec d’un de ses projets. Il passa vite à un autre plan. Il songea d’abord très sérieusement à brusquer le passage du détroit pendant que les escadres britanniques, — paralysées par la présence de la flotte de Brest et de Cadix, — étaient éloignées de Boulogne. Ce projet n’offrait pas les garanties de sécurité du dessein primitif, mais pouvait réussir. Napoléon l’examina sous toutes ses faces, et Larrey dit qu’il ne se serait certainement jamais résigné à l’abandonner2 sans les nouvelles qu’il reçut de la coalition. Ces nouvelles étaient, en effet, mauvaises. L’Autriche bordait l’Adige et menaçait la Bavière ; deux
1 11 lui dit de retourner à ses « Égyptiens ». Voici comment s’expliquent ces paroles :
« Quelques jours auparavant, l’Empereur était sorti le soir de son quartier général; entendant jouer une musique militaire, il se dirigea vers l’endroit d’où partaient les sons et se trouva devant mon logis qu’entouraient des musiciens. Il s’informa et apprit que c’étaient d’anciens soldats d’Égypte qui avaient entraîné leurs camarades à venir me donner un concert. L’Empereur prit bien la chose et félicita ces soldats de l’attachement qu'ils avaient conservé pour leur chirurgien. Mais , étant de mauvaise humeur, ce souvenir lui revint à la mémoire, et il m’engagea à aller retrouver mes Égyptiens comme il m’aurait dit d’aller au diable... Je ne me fis pas prier plus que Monge pour sortir. » (Note de Larrey.)
2 Note de Larrey.