‹ Napoléon et LarreyChapitre 108 sur 319 · NAPOLEON A ULM · texte numérisé non relu

NAPOLEON A ULM

à Donawerlh et se trouva ainsi par cette marche, aussi hardie que savante, sur les derrières de l’armée autrichienne. Mack se concentra dans Ulm, dans l’espoir d’être secouru par les armées autrichienne et russe qu’il attendait.

L’Empereur fit alors exécuter à ses troupes ces fameuses marches et contremarches, marquées par les combats de Günsburg et d’Elchingen (9 et 14 octobre), qui leur faisaient dire plaisamment : « Il a trouvé une nouvelle manière de faire la guerre ; il ne la fait plus avec nos bras, il la fait avec nos jambes. » A la suite de ces opérations, Ulm fut cerné, les hauteurs qui dominent la ville occupées, et Mack, comme jadis Wurmser à Mantoue et Mêlas à Alexandrie, obligé de capituler (19 octobre). Son armée, forte de vingt-sept mille hommes, fut faite prisonnière. Dans les affaires précédentes, on avait déjà pris ou tué plus de trente mille hommes. La première armée autrichienne avait cessé d’exister.

Le récit de la reddition d’Ulm a été reproduit bien des fois. Il n’en est peut-être pas de plus frappant dans son incorrecte simplicité que celui qu’en trace Larrey dans la lettre suivante qu’il écrivit d’Augsbourg à son ami le peintre Girodet :

« J’ai bien regretté, mon cher ami, de ne pas vous avoir près de moi dans plusieurs occasions de notre rapide campagne, surtout devant Ulm, lorsque l’Empereur a fait défiler devant lui toute l’armée autrichienne, trente mille prisonniers qui s’étaient lâchement et bêtement enfermés dans cette ville qu’on était sur le point de prendre d’assaut. Six généraux, dont le général en chef, étaient à leur tête. Jamais vous n’avez vu de spectacle plus important et plus digne d’un grand peintre. Ce tableau surpassait tout ce que l’histoire ancienne et moderne a pu offrir d’étonnant.

« Figurez-vous une armée de cent mille hommes environ, qui occupe par échelons et ligne de bataille une colline uniforme, disposée en demi-cercle et embrassant un ravin profond sur la rive gauche du Danube, où se trouve la ville d’Ulm, dont les murs sont baignés par les eaux de ce fleuve.

« L’Empereur, avec son état-major, en face de la ville, au centre de cette colline, debout sur un rocher escarpé, que la nature semble avoir placé* exprès au-devant de la colline, et sur les bords du chemin où les prisonniers devaient passer pour le mettre en évidence des deux armées. Les prisonniers défdaient en colonne sur cette ligne, déposant au fur et à mesure, à une certaine distance, leurs armes et leurs munitions, et rentraient ensuite dans la ville attendre leur départ pour la France. Nos dragons à pied attendaient au lieu où se faisait le dépôt des armes, pour s’emparer des chevaux que les cavaliers ennemis étaient obligés de quitter.

« Jugez maintenant de l’humiliation des uns et du contentement des autres. On voyait les glacis de la ville couverts d’armes et d’armures de toute espèce. Beaucoup de soldats ennemis paraissaient insensibles à cette reddition; d’autres déchiraient leur équipement ou brisaient leurs armes de colère et de désespoir; quelques-uns versaient des larmes sous leur casque et gardaient un profond silence. Jamais des nations différentes, des corps de différentes armes et de différents genres n’ont présenté de plus grands contrastes, de plus grandes variétés. Votre pinceau ou votre crayon, quoique très habile, aurait eu de la peine à tracer les principaux faits de ce grand événement.

« Auprès du commandant en chef, l’Empereur, vêtu d’une redingote grise, la tête couverte de son mauvais chapeau, se tenaient ses généraux ; son cheval blanc était derrière lui. Les généraux autrichiens semblaient être à des distances immenses de ce grand homme. Son regard semblait les éclipser, et pas un individu ne l’a méconnu. Personne ne l’approchait qu’avec un grand respect. Il était vraiment, ce jour-là, au faîte de sa gloire et de sa grandeur. A ce triomphe ajoutez trente- sept mille autres prisonniers autrichiens, une vingtaine de généraux, dont un prince, cent cinquante pièces de canon et quatre-vingts drapeaux.

« Maintenant nous allons à la rencontre des Russes. Dieu veuille que nous ayons les mêmes succès; de là, on doit aller à Vienne, ensuite en Italie.

LA GARDE A AUGSBOl'RG

« Nous partons demain, mon ami, je vous écris à la hâte. Plus tard, lorsque j’en aurai le loisir, je vous parlerai des beaux sites que j’ai vus dans le pays, du costume et des mœurs des habitants1.

• D.-J. Larrey. »

Les diverses actions militaires auxquelles donna lieu l’invasion de l’Allemagne ne coûtèrent pas de trop grands sacrifices à l’armée française. Après la reddition d’Ulm, elle ne comptait pas plus de deux mille hommes hors de combat. L’affaire la plus meurtrière fut celle d’Elchingen. Larrey établit l’ambulance dans l’abbaye même, où les blessés furent laissés, tandis qu’il continuait sa marche en avant avec le quartier général. Les autres blessés furent installés à Augsbourg, ville saine et riche où on trouva de grandes ressources hospitalières.

L’Empereur se porta survienne en passant par Augsbourg et Munich. Quand la garde impériale entra à Augsbourg, quatre-vingts grenadiers marchaient en tête de ses colonnes, portant chacun un drapeau ennemi. Au cours de sa marche, Napoléon envoya Larrey à Dirstein, où Mortier avait livré aux Russes un combat qui lui coûta trois mille hommes, tant blessés que tués. Le petit corps qu’il commandait faillit être détruit. Quoique le maréchal se fût couvert de gloire dans cette sanglante affaire où cinq mille Français résistèrent à plus de trente mille Russes, l’Empereur le blâma de s’être engagé dans des conditions défavorables et qui eussent dû être désastreuses, tout en comblant de récompenses les divisions Dupont et Gazan, qui avaient accompli des miracles de bravoure2.

Napoléon séjourna peu à Vienne. R quitta cette ville à la mi-novembre, pour se rendre au-devant des deux

1 Larrey, Correspondance privée.

2 « La responsabilité dans cette sanglante échaufïourée appartenait à Murat, qui, dans sa précipitation d’entrer à Vienne, avait trop distancé le corps de Mortier resté sur la rive gauche du Danube. L’Empereur lui adressa une sévère réprimande... » ( Lettre au prince Murat , Molk, 11 novembre.)

armées autrichienne et russe qui s étaient reunies en Moravie.

La garde, avec laquelle se trouvait toujours Larrey, arriva à Hollabrünn le 19 novembre, le lendemain du combat de ce nom livré par Lannes aux Russes de Bagration. Les Russes, taillés en pièces malgré une résistance désespérée, avaient perdu la moitié de leur effectif, trois mille hommes, dont quinze cents prisonniers. Mais Lannes avait subi lui-même des pertes considérables. Oudinot fut blessé et obligé de se rendre à Vienne, où Percy le soigna. Larrey arrêta ses ambulances sur le champ de bataille. Le spectacle qui s’offrit à lui était épouvantable. La malheureuse ville d’Hollabrünn avait été prise et reprise plusieurs fois par les deux partis, et, finalement, incendiée par les Russes. Les blessés s’étaient réfugiés dans les maisons ; ceux qui ne purent pas fuir furent brûlés vifs. On trouvait les autres dans les rues, où le feu les avait poursuivis, à demi carbonisés. Beaucoup de blessés n’avaient pu être ni pansés ni opérés. 11 en était même qui n’avaient pas été relevés. Larrey, assisté de son ami Ribes et de Jouan, chirurgiens de la maison de l’Empereur, pratiqua toutes les opérations et tous les pansements nécessaires. Les blessés furent évacués sur Vienne, et le chirurgien de la garde rejoignit le quartier général à Znaim. 11 raconte une anecdote concernant le général Maison. Pendant que celui-ci poursuivait les Russes, il se laissa surprendre par eux et perdit beaucoup de monde. L’Empereur fut fort irrité de sa négligence, et son mécontentement se serait traduit par des mesures très graves pour cet officier général, si Larrey, à la prière de celui-ci, n’eut atténué dans son rapport le nombre et la gravité des blessures. Or, nous le verrons plus tard, ce fut ce même général Maison, devenu maréchal de France et ministre de la guerre sous le gouvernement de Juillet, qui, oublieux du service rendu à cette époque, fit sortir le vieux chirurgien de l’hôpital des Invalides1.

1 « Le général qui commandait cette avant-garde fut blâmé par l'Empereur, qui

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