‹ Napoléon et LarreyChapitre 111 sur 319 · RÉCIT DE LARREY · texte numérisé non relu

RÉCIT DE LARREY

Maintenant, mon cher oncle, je vais vous en donner les détails en aperçu, car il faudrait écrire huit grands jours pour vous les faire connaître dans toute leur étendue.

« Depuis plusieurs jours les deux armées étaient en présence, et pendant que l’ennemi simulait des tentatives de paix, il rassemblait toutes ses forces pour nous battre. L’armée des coalisés s’élevait déjà à cent quarante-cinq mille hommes. Mais l’Empereur, qui n’était pas victime de leur duplicité, avait de son côté pris toutes les mesures pour tromper leur attente, et son armée comptait le jour de la bataille environ cent mille hommes. Il la passa en revue la veille, pendant la nuit, au milieu de l’illumination la plus belle et la plus majestueuse qu’on ait jamais vue. Figurezvous les cent mille hommes placés en ligne de bataille et sur trois rangs, occupant les collines, bordant une plaine qui nous séparait de l’ennemi; figurez-vous, dis-je, tous les soldats portant un brandon de paille enflammée à la main, et l’élevant sur leurs têtes pour saluer l’Empereur : c’était le plus brillant tableau que l’imagination pourrait supposer. Cette illumination avait été disposée pour la fête ou plutôt l’anniversaire de son couronnement, qui devait avoir lieu le lendemain 12 frimaire. Chacun s’anime et se pénètre de l’importance de la tâche qu’il avait à remplir dans une affaire générale qu’on croyait proche, mais dont l’époque fixée n’était point déterminée. L’Empereur brûlait d’impatience d’arriver à cette journée. 11 entendit dans tous les rangs les cris répétés avec enthousiasme : Nous vaincrons, nous mourrons, vive l'Empereur ! vive l’Empereur! Pendant la nuit, convaincu qu’il serait assailli le lendemain, il appela ses généraux, leur dicta ses instructions, fit un ordre du jour digne de lui; il m’ordonna en particulier de disposer tout pour le pansement des blessés. Vous pensez bien, mon ami, que le sommeil ne ferma point mes paupières le reste de cette nuit, et déjà je voyais sur le champ de bataille les hono-

après la belle bataille d’Austerlitz, demandant la paix à tout prix. » (Larrey, Note inédite.)

râbles victimes m’appeler à leur secours. Chacun se dispose et se propose selon ses fonctions.

« A peine l’aurore fut-elle annoncée par l’étoile du matin, que le signal du départ est donné. L’ennemi est déjà en marche pour nous attaquer, ses canons se font entendre. Sur un signal, presque aussitôt les hordes de Moscovites se précipitent sur nos avant-gardes en jetant des cris épouvantables. Ils se croient certains de la victoire, car ils avaient laissé à leurs bivouacs et leurs sacs et leurs capotes. Leur attaque fut vive, mais ils ne savaient pas que le courage ne suffit point à la guerre, il faut encore la tactique. On résiste d’une part, et on reçoit d’une autre les terribles phalanges ; on se replie d’une autre part pour les attirer dans le piège; on attaque avec vigueur dans d’autres points. Et pour tous, l’exécution semblait deviner la volonté de l’Empereur, qui commandait en personne, parcourait tous les rangs et se trouvait à toutes les actions. Sa marche était si rapide, que très souvent je l’ai vu seul au milieu des combattants (il montait des chevaux arabes). Les deux empereurs de Russie et d’Autriche étaient aussi à la bataille et commandaient leurs armées , qui ont également donné des preuves de valeur ; les Russes surtout se battaient jusqu’à l’extinction, et leur témérité était telle qu’ils venaient se faire tailler en pièces au pied de nos canons. Jamais, mon cher oncle, on n’a vu une bataille aussi sanglante; elle a duré depuis six heures du matin jusqu’à huit heures dans la nuit. Plus de douze mille hommes sont restés sur le champ de bataille de part et d’autre. J’estime qu’il y a deux mille Français; nous avons à peu près autant de blessés, que nous avons tous pansés.

<l Quelquefois les vaincus disputaient leurs armes et leurs chevaux aux vainqueurs. Cependant cette opération s’est bien terminée, et le soir les glacis de la ville étaient couverts d’armes.

« J’ai dirigé les pansements de nos blessés, que j’ai fait conduire dans les ambulances ; nous avons bien souffert, mon cher oncle, mais nous sommes dédommagés par le succès de notre armée.

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