EMBAUMEMENT DE MORLAND
ayant poussé d’un mètre dans le rhum ne me paraissait nullement acceptable?
La lecture des Mémoires et des notes de Larrey démontre que mes doutes étaient justifiés. Le chirurgien de la garde pratiqua, en effet, sur Morland un véritable embaumement, une opération méthodique et savante, telle qu’elle s’effectuait à la fin du xvme siècle, où les progrès réalisés dans les sciences anatomiques et chimiques l’avaient portée à un haut degré de perfection. Il était très versé dans cette question spéciale. Pendant ses précédents séjours en Italie et en Allemagne, il avait visité les cabinets d’anatomie qui étaient alors à la mode dans le monde savant, et dont les collections, préparées avec un art infini, étaient réellement merveilleuses et égalaient au moins, si elles ne les dépassaient pas, nos préparations modernes. Il avait assisté aux opérations que nécessite l’apprêt des pièces anatomiques, et il en connaissait bien le manuel opératoire. En Egypte, il avait étudié les momies en connaisseur, pénétré le secret de leur conservation et comparé la méthode de l’embaumement moderne avec l’embaumement antique.
Voici, en peu de mots, comment il prépara le corps de Morland. L’ayant fait transporter à Brünn, à l’hôpital militaire, il fit passer dans l’estomac et l’intestin une préparation bitumineuse, comme le faisaient les Égyptiens. 11 injecta ensuite dans les veines et les artères une solution antiseptique, — sans doute du sublimé, — vida le crâne par une couronne de trépan et introduisit par cette ouverture, le long de la base, une certaine quantité de bichlorure de mercure. Enfin il compléta ces dispositions en faisant sur tout le corps des piqûres profondes à la pointe du bistouri et en le plongeant dans un bain de muriate suroxygéné de mercure. Ainsi préparé, le corps de Morland fut envoyé à Paris, à l’hôpital de la garde. Il resta quatre-vingt-dix jours dans la solution. Après l’avoir retiré, on le fit sécher devant le feu dans un filet, on reforma son visage par des manipulations, on plaça dans ses orbites des yeux d’émail et on entoura son corps de bandelettes, comme une momie
égyptienne. Quand on l’eut ensuite revêtu de son uniforme et qu’on eut donné à ses membres une attitude naturelle, il apparut d’une ressemblance frappante, et l’illusion fut telle, qu’une de ses parentes crut le voir vivant et s’évanouit b
Larrey était très lier de ce succès, et on peut croire qu’il eut été vivement blessé si le récit de Marbot eût été publié pendant sa vie. Il est vrai cependant qu’après avoir été déposé à l’hôpital de la garde, le corps de Morland fut placé à l’École de médecine, où il attendit son monument jusqu’en 1814, à côté de celui de Barbenègre, colonel du 1* hussards, tué à Iéna et également embaumé par Larrey. Leurs familles les réclamèrent après la Restauration, et ils leur furent rendus2.
1 Larrey, Relation médicale des campagnes et voyages, 1841, p. 371.
2 Larrey ne se prêta que d’assez mauvaise grâce à cette restitution. Voici la lettre qu’il écrivit, à ce sujet, au doyen de la Faculté, et le procès-verbal de l’assemblée des professeurs, signé de Des Genettes, qui clôt l’incident :
« Monsieur le Doyen,
« Lorsque j’ai eu l’honneur de vous demander l’agrément de déposer dans le superbe muséum anatomique de la Faculté de médecine les corps embaumés des colonels Morland et Barbenègre, j’étais dans l’intime persuasion que ces corps resteraient dans le muséum comme deux momies utiles et précieuses à 1 instruction (surtout celle de Morland), et qu’elles y seraient dans un état de conservation propre à faire immortaliser les noms de ces deux guerriers ; j étais d autant plus dans cette persuasion que leurs parents avaient refusé de les emporter de l’hôpital de la garde où ils étaient en dépôt, et que, sans la précaution que j avais prise de les faire transporter à votre muséum, ils auraient été inhumés dans le cimetière affecté audit hôpital.
« Cependant, malgré tous les motifs développés dans ma réponse à une première lettre du ministre, desquels on vous a donné communication, et à la suite de nouvelles réclamations qui ont été faites, Son Excellence m’a intimé 1 ordre de remettre aux parents de ces deux colonels leurs corps, dont j’étais censé être le dépositaire.
« C’est avec la plus vive douleur, monsieur le Doyen, que j’ai 1 honneur de vous faire part de la décision du ministre de la guerre, et de vous prier de donner à M. le directeur du muséum l’invitation de faire disposer les deux corps embaumés de manière à ce que les personnes investies du pouvoir de Son Excellence puissent en faire la levée sans nul obstacle.
« Recevez , monsieur le Doyen , avec l’expression de mes regrets sincères , 1 assurance de la haute considération avec laquelle je suis votre respectueux confrère et tout dévoué serviteur.
« Larrey. »
« Paris , le 25 octobre 1818. »
« P.- S. Je désire beaucoup que la première lettre du ministre et la minute de la réponse que le baron Percy a déposée à la Faculté me soient renvoyées, parce