UN TRAIT DE BIENFAISANCE DE NAPOLÉON
ciller les averses les plus violentes et en imposait les désagréments à son entourage. Cette fois, il mit pied à terre, et se réfugia avec l’état-major, dans une maison voisine de la route. Les voyageurs furent reçus par deux jeunes femmes dont l’une, à la vue de l’Empereur, revêtu du costume légendaire qu’il affectait déjà de porter parfois en Égypte, s’écria : <r Ciel ! le général Bonaparte ! » A cette exclamation devenue inusitée, Napoléon, surpris et mécontent, s’approcha avec ses officiers. Apercevant alors Larrey, qui faisait partie de ce groupe, elle s’élança vers lui et, lui saisissant les deux mains en sanglotant : « Monsieur Larrey, me reconnaissezvous? reconnaissez- vous Mme Cérésole? » C’était, en effet, la femme de Cérésole, ce jeune médecin dont j’ai signalé les travaux et la belle conduite pendant l’expédition d’Égypte, et qui avait été un des meilleurs et des plus dévoués élèves de Larrey1. 11 l’avait vu périr de la peste sous ses yeux à Alexandrie, et avait été le témoin du profond désespoir de la jeune femme. Rapatriée en France par ses soins, tombée dans le dénûment et ayant un enfant à élever, elle avait fini par trouver une situation d’institutrice dans une bonne famille saxonne, et c’est dans un pavillon de chasse appartenant à cette famille que venaient de pénétrer Napoléon et sa suite.
Larrey, — très ému lui -même de cette rencontre, — assura la jeune femme du souvenir qu’il avait gardé d’elle et de son mari et la présenta à l’Empereur en lui rappelant ce qu’avait été Cérésole et comment il avait succombé avec
1 Larrey, Correspondance privée. Lettres de Cérésole. Ms. 5878. B. N. F. F. N. Acq.
Des Genettes a consacré à Cérésole et à sa femme la note suivante : « J’appris officiellement le même jour la mort du citoyen Cérésole, médecin de l’armée, employé à Alexandrie ; il avait contracté dans sa maison et d’un domestique une fièvre pestilentielle ; son épouse lui rendit les soins les plus affectueux sans être atteinte. Ce jeune médecin aurait un jour réalisé les grandes espérances qu’il donnait, s’il eût pu concentrer son esprit, qui embrassait trop d’objets, dans l’étude déjà si étendue de la médecine. » (Des Genettes, Histoire médicale de l’armée d’Orient, p. 152.)
On remarquera la dernière phrase de Des Genettes qui est une critique. Cérésole avait, à ses yeux, le tort de s’occuper d’archéologie à ses moments perdus. Qui n’en eut fait autant en Égypte? Mais le médecin de l’armée d’Orient, qui se livrait pour son compte à la littérature, n’admettait pas que ses collaborateurs puissent dérober quelques instants à la médecine.
honneur à l’armée d’Orient. Napoléon, — chez qui les souvenirs d’Égypte étaient restés très puissants, — exprima à la jeune veuve la satisfaction que lui causait une rencontre lui permettant de payer une ancienne dette de reconnaissance et de récompenser les services rendus par son mari à la France et à l’armée. Il lui annonça qu’il lui accordait une pension de douze cents francs , et lui promit de se charger de l’éducation de son fils. « C’est la première fois, dit-il à Larrey en sortant, que je mets pied à terre pour un orage. J’avais le pressentiment qu’une bonne action m’attendait là. » Dès son arrivée à Berlin, il fit régulariser la pension qu’il avait promise et donna des ordres pour que l’enfant de Mme Cérésole fût élevé à La Flèche, aux frais de l’État1.
On arriva à Postdam, où l’Empereur trouva l’épée du grand Frédéric, son hausse-col, le grand cordon de ses armes et son réveil. Il envoya ces objets en France, pour être déposés à l’hôtel des Invalides. Le même jour, il donna l’ordre de transporter à Paris la colonne érigée par ce prince en souvenir de la victoire de Rosbach. Larrey visita le château de Sans-Souci, où il ne vit pas, dit- il, sans émotion la chambre du grand Frédéric, le fauteuil où il était mort, les objets qui avaient été consacrés à son usage, et la chambre que Voltaire avait habitée2. Le voyageur moderne qui peut encore aujourd’hui contempler les mêmes objets est moins enthousiaste, et ces souvenirs excitent en lui moins d’émotion. Mais on a noté que, comme tous les hommes de son temps, le chirurgien de la garde se piquait de « sensibilité ».
Le 27 octobre, l’Empereur, accompagné de son état-major et de la garde, fit son entrée dans Berlin. Ce fut, dit Larrey, une des plus belles journées de sa vie. Il fut reçu, à la porte de Gharlottenbourg, sous l’arc de triomphe de Frédéric II,
1 Larrey, Note.
« Mme Cérésole se retira à Vevey. Son fils rentra en Suisse en 1814 , et mourut pasteur à Lausanne. Un de ses fils a été président de la Confédération helvétique, un autre officier dans l’armée française. » (De Villiers, Journal et souvenirs, Paris, 1899.)
2 Larrey, Mémoires et campagnes.