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LA SCIENCE EN ALLEMAGNE EN

par le conseil municipal, qui lui offrit les clefs de la ville. Entouré de ses maréchaux, suivi des magnifiques cuirassiers d’Hautpoul et de Nansouty, il se dirigea ensuite, au milieu de l'immense affluence du peuple berlinois, jusqu’au palais royal, où il reçut les autorités publiques. Il resta à Berlin, avec la garde, jusqu’au 25 novembre, organisant sa conquête, renforçant son armée, la préparant à de nouvelles victoires et imprimant un caractère définitivement implacable à sa lutte avec l’Angleterre, par ses décrets du blocus continental.

Pendant ce temps, Larrey, auquel le bon état de la garde laissait des loisirs, visitait les établissements consacrés à l’enseignement supérieur et se mettait en relation avec les savants de la capitale prussienne. L’Académie des sciences de Berlin était loin d’être ce qu’elle est devenue de nos jours. Le mouvement scientifique, qui a atteint aujourd’hui en Prusse un si remarquable degré de développement, est une évolution relativement récente. L’importance actuelle de l’Allemagne dans toutes les branches des sciences est ellemême un fait nouveau, qui ne date guère que de 1820 à 1840. Au xvme siècle, les divers États qui la composaient auraient été classés, dans un tableau rangeant les nations de l’Europe par ordre de leur avancement scientifique, non seulement après la France, mais après l’Angleterre et même après la Suisse. En Prusse, les conditions se trouvaient encore plus défavorables que dans le reste de l’Allemagne ; et ce pays pauvre, fortement hiérarchisé, où le fonctionnarisme civil et militaire était très développé, ne devait sa culture relative qu’à l’émigration des savants étrangers, surtout à celle des réfugiés français protestants *. Ce fut seulement après les grandes guerres de l’Empire que se modifia l’esprit public germanique et que le goût des fictions fut remplacé par l’esprit scientifique1 2. En 1806, il n’y avait donc pas en Prusse de mouvement scientifique proprement dit. Mais le développe-

1 Voir à ce sujet les intéressantes tables dressées par Candolle. (Candolle, Histoire des sciences et des savants depuis deux siècles , Genève -Bâle, 1885.)

2 Les désastres éprouvés par l’Allemagne modifièrent son esprit public et imprimèrent à l’enseignement, dans les Universités, le caractère scientifique. Les

ment des sciences était remplacé par une rare expansion littéraire, et un groupe d’hommes, dont l’Europe lettrée et savante avait depuis longtemps appris à honorer les noms, y représentait la pensée humaine dans ce qu’elle a de plus grand et de plus élevé. Aux portes de Berlin, à Weimar, brillait un intense foyer intellectuel. Une cour polie et savante avait» fait de cette ville une Athènes moderne, où fleurissaient les lettres et les arts. C’est là qu’avait résidé Schiller. C’est là que vivait heureux et honoré Gœthe, le plus grand poète de l’Allemagne. Ce génie original, qui unit à l’enfantement de merveilleux chefs-d’œuvre littéraires les plus belles recherches scientifiques, et dont le patriotisme allemand est si fier, resta cependant plus ou moins étranger aux désastres de sa patrie.

Au moment de la bataille d’Iéna, qui se propagea jusqu’à Weimar, il travaillait à son œuvre de Faust , et on raconte que ni le canon qui tonnait à sa porte , ni le fracas des armes qui remplissait les rues, ni la nouvelle du désastre signalée par les fugitifs, par la reine même de Prusse traversant en hâte la ville, ne purent le tirer de son travail. C’est en effet dans ces jours terribles qu’il acheva la première partie de Faust et élabora sa théorie de la lumière et des couleurs. Schiller, son ami et son émule, le poète idéaliste, le noble créateur des pensées pures et consolatrices, était mort en 1805, laissant sa profonde et délicate empreinte sur l’art allemand.

transformations que les malheurs d’un pays font subir à ses conceptions et à ses idées générales constituent une vérité expérimentale que les gouvernements ne devraient pas méconnaître. Après une révolution on demande l’ordre, après la guerre on réclame la paix, et l’opinion se transforme dans le sens d’une réaction contre les causes profondes auxquelles elle attribue ses malheurs. L’Allemagne, qui accusa ses goûts de fiction et son enseignement romantique, les réforma dans un sens positif et scientifique.

La France, après 1870, incrimina également, — mais à tort peut-être, — son enseignement et ses tendances chevaleresques et humanitaires, qui la portèrent si longtemps à prendre en mains la cause des nations opprimées. Elle a réagi dans un sens contraire. Mais ne se trompe-t-elle pas? Un peuple est-il maître de se dérober entièrement aux traditions et à l’esprit de sa race? Peut-il modifier son caractère et s’affranchir en un moment de l’atavisme que des générations entières font peser sur lui? C’est là, en effet, où est le problème; et celui-ci ne pourra être résolu que par les leçons de l’avenir. L’expérience de l’Allemagne n’est pas concluante, car celle-ci n’a ea qu’à modifier des goûts romantiques et non l’esprit de la race, qui est resté le même. Ce n’était pour elle qu’une affaire d’école.

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