‹ Napoléon et LarreyChapitre 129 sur 319 · ALEXANDRE DE HUMBOLDT · texte numérisé non relu

ALEXANDRE DE HUMBOLDT

A Berlin même était cependant Alexandre de Humboldt, qu’il ne faut pas confondre avec son frère Guillaume, le ministre d’État. Quoiqu’il fut encore jeune et loin d’avoir donné sa mesure, — il n’avait alors que trente-huit ans, — il possédait déjà une célébrité universelle. C’était un génie cosmopolite, plus fréquemment en voyage et à Paris qu’à Berlin. En relation avec tous les savants français, il avait été présenté par Berthollet à Bonaparte, après la campagne d’Italie, et avait dû aller le rejoindre en Égypte sur une frégate mise à sa disposition par le gouvernement suédois ; mais un retard du bâtiment fit échouer ce projet. A cette époque de sa vie, il avait déjà exécuté ses grandes explorations scientifiques en Espagne, dans les régions alors peu connues du bassin de l’Orénoque, au Chili, au Pérou, au Mexique et aux États- Unis. Au retour de ces voyages, en 1805, il s’installa à Paris, pour en publier la relation, — car Paris, malgré la Bévolution et les guerres de l’Empire, restait toujours la capitale des sciences et des arts. Il y vivait dans la société des grands savants de l’Académie des sciences : Laplace, Monge, Berthollet, Gay-Lussac. L’Académie se l’associa, et il était à ce moment, — tellement l’Allemagne restait en dehors de l’évolution scientifique, — le seul associé allemand. La Suisse seule en avait six1.

Si Humboldt jetait un rayon de gloire sur la science allemande, on peut dire qu’il était unique à Berlin. L’abbé Denina, que l’Empereur distingua et nomma son secrétaire, n’était qu’un historien érudit, d’origine italienne du reste. Historien également et étranger, — il était Suisse, — Jean de Müller, avec lequel Napoléon eut de ces conversations merveilleuses dans lesquelles il touchait à tout : à la constitution, au gouvernement des peuples, au principe des religions, aux moeurs et au tempérament de chaque nation2.

1 Alph. de Candolle, op. cit.

2 Müller a raconté cet entretien; il en sortit ébloui, et déclara que depuis une audience qu’il avait obtenue de Frédéric II, il n’avait eu avec aucun prince une semblable conversation. Par la profondeur et l’étendue de son esprit, il plaçait l’Empereur au-dessus de Frédéric. (Jean de Müller, Œuvres complètes, t. III, Tubingen-Gotha , 1812.)

de Hesse et du Hanovre et, en somme, de toute l’Allemagne supérieure, n’avaient pu décider de la paix. Le roi de Prusse, confiant dans l’alliance de l’empereur Alexandre, avait voulu tenter encore une fois la fortune des armes. Réfugié avec la cour à Kœnigsberg, il tendait la main à l’armée russe qui avait franchi le Niémen. Les hostilités avaient donc recommencé. Déjà Napoléon avait lancé ses corps d’armée sur la Vistule. Lui- même, ayant quitté Berlin le 25 novembre avec la garde, était le 30 à Posen, où on fêtait, le 2 décembre, l’anniversaire de son couronnement.

Pendant le séjour de Larrey dans cette ville, Duroc, qui avait été chargé d’une mission auprès du roi de Prusse, rejoignit le quartier général. Il avait versé dans les mauvais chemins et s’était cassé la clavicule ; il ne voulut que personne y touchât avant Larrey, et il rapportait à son ami son os fracturé pour qu’il le lui raccommodât.

Sur ce sujet spécial des chemins boueux de la Pologne qui causèrent à l’armée tant d’accidents et tant de souffrances , Larrey ne tarit pas. C’étaient des fondrières où hommes et chevaux disparaissaient jusqu’à mi -corps et se noyaient parfois. Pour avancer, il fallait se baisser, prendre sa jambe à deux mains pour la retirer de la boue où elle était enfoncée. Les hommes qui n’avaient pas de bottes y laissaient leurs chaussures. Ils imaginèrent de passer une corde sous leurs souliers et de tirer sur elle pour arracher leurs pieds des cloaques de fange visqueuse. Les fourgons et les chariots s embourbaient à chaque instant. Un jour la garde passa à côté d’une superbe berline submergée jusqu’au-dessus des roues. La caisse de la voiture paraissait simplement posée sur un lac boueux; autour d’elle, postillons et valets se démenaient, sans réussir à faire démarrer les chevaux. Les soldats, qui étaient aussi dans la boue jusqu’aux genoux, ne s’arrêtèrent même pas. Quelques-uns d’entre eux demandèrent cependant quel était le personnage qui se trouvait dans la voiture; on leur répondit que c’était Son Excellence le prince de Bénévent, ministre des affaires étrangères. « Ah bah ! dit un loustic, pourquoi aussi est-ce qu’il

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