L’AMBULANCE DE LARREY A EYLAU
pour le plus grand préjudice de l’armée, arbitres du service de santé, quelques bottes de paille pour coucher les blessés. Le froid était intense, le thermomètre marquait le matin jusqu à 14° et se maintint toute la journée à plusieurs degrés au-dessous de 0. Un vent glacé balayait le champ de bataille et envoyait des flocons de neige jusque dans cet abri inhospitalier.
L ambulance d Eylau, dans laquelle l’attitude de Larrey fut si magnifique qu elle a été rapportée par tous les historiens et est entrée dans la légende napoléonienne, donna lieu à desépisodes d’une intense dramatisation. Les blessés affluèrent vite , provenant indistinctement de tous les corps. L’infanterie de la garde, qui, immobile devant le cimetière d’Eylau où se tenait Napoléon , essuya un feu terrible , avait particulièrement souffert et en comptait à elle seule un grand nombre. Larrey commença par la garde, comme c’était son devoir, et, conformément à son invariable habitude, par les blessés les plus gravement atteints sans égard pour le grade. Le froid était tellement vif, que les instruments tombaient des mains des aides qui les lui présentaient1. Mais, dans ces moments, ce modèle des opérateurs, transformé, animé d’une force surhumaine, ne ressentait aucune impression physique ; ses doigts et ses mains obéissaient à sa volonté et pratiquaient les opérations les plus délicates avec la même aisance que dans son amphithéâtre2. Cependant, de nouveaux blessés étaient à chaque instant apportés de tous les points de la ligne de combat; la paille fit bientôt défaut; puis la place manquant elle-même, on fut obligé de les déposer devant l’ambulance, sur le sol durci et glacé dont on avait balayé la neige.
Alors de tous les coins de l’ambulance retentissent de navrantes invocations : A moi, mon cher Larrey ! Secourezmoi, monsieur l’inspecteur général! Docteur, docteur, au secours!... » D’autres, au moment d’être opérés : « Maintenant, c est à mon tour de souffrir; adieu, mon ami! » De
1 « Je fus le seul de tous les chirurgiens en état d’opérer pendant la moitié de la journée; les autres ne purent tenir un instrument. » (Larrey, Note.)
2 Mémoires et campagnes , t. III, p. 40.
temps en temps , au milieu de ces plaintes et des imprécations, éclate un cri : « Vive l’Empereur! > Ce cri d’amour et de confiance pénétrant jusque dans cet asile de souffrance et de mort est un des traits les plus extraordinaires qu’offrent les soldats de cette armée : Ave, Cæsar, morituri te salutant! Mais c’était le mépris de la mort et peut-être même une hautaine leçon à César qui arrachait à ses victimes cette suprême salutation; chez les Français, au contraire, c’est un adieu, c’est l’ultime expression du culte de leur héros. « Je meurs, disent-ils; quand même, vive l’Empereur! »
Larrey, impassible, vient à chaque blessé et ne détourne ses yeux d’un opéré que pour désigner celui qui va lui succéder. Parfois, certains malades plus nerveux s’agitent et lui font perdre un temps précieux ; le chloroforme, qui sera plus tard d’une incalculable valeur dans ces cas-là, n’est pas encore découvert; mais l’expérience a appris à Larrey des procédés particuliers. Un officier, un colonel qui a une balle dans le pied, est agité de spasmes qui gênent l’opérateur. Il lui donne un soufflet. Le blessé suffoque de colère : « Monsieur, vous abusez lâchement de mon état, vous me rendrez raison. — Colonel, dit Larrey, recevez mes excuses; je vous connais, je savais bien que devant une insulte vous penseriez à l’honneur et vous oublieriez votre blessure. L’opération est faite, voici la balle qui est extraite; donnez-moi la main. » Il l’avait ainsi chloroformé.
Un mouvement se fait subitement parmi les hôtes de l’ambulance. Deux généraux ensanglantés, accompagnés de leurs aides de camp, pénètrent dans la grange, suivis d’un autre blessé porté sur un brancard. Les premiers sont Morand et Grouchy. Morand, un des plus braves divisionnaires de l’armée, a contribué à sauver la journée en supportant inébranlablement avec Davout le choc des escadrons russes. Il est blessé au bras. Grouchy, chargeant avec ses dragons, pour protéger d’une destruction complète le corps d’Augereau, a eu son cheval tué sous lui ; pendant qu’il se relève , il est atteint d’un coup de sabre, et immédiatement entouré et fait prisonnier par les Russes. Son aide de camp, — le fils de Lafayette,