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L’AMBULANCE MENACÉE PAR LES RUSSES

qu’elle va être enlevée et crient sauve-qui-peut. Le danger est en effet réel. Mais l’œil perçant de Larrey, habitué depuis tant d’années aux opérations de guerre, ne tarde pas à distinguer un corps de cavalerie qui fond à toute bride sur les soldats russes. Ce sont les grenadiers et les chasseurs à cheval de la garde, ayant à leur tête le général Lepic. Il se retourne vers ses blessés, leur explique ce qui se passe, les rassure et leur jure dans tous les cas de ne pas les abandonner et de mourir s’il le faut avec eux1. En même temps,

1 Cette scène historique et l’état d’esprit de Larrey sont bien retracés dans la lettre suivante, adressée à sa femme :

« Preuss-Eylau, près Kœnigsberg, 15 février 1807.

«... Pauvre amie, quels tristes et déchirants tableaux se sont tout à coup offerts à ma vue dans cette terrible et honorable journée du 8 courant! Jamais je n’avais vu de résultats de bataille aussi sanglants. Les blessés qui se réunissaient en foule derrière le champ de bataille, les membres mutilés, criaient d’une commune voix :

« — A moi , Larrey ! Monsieur l’inspecteur ! etc. »

« C'est sur la neige et soüs la neige qne j’ai opéré et pansé toutes ces honorables victimes, et pendant les premières vingt- quatre heures j’ai oublié mes plus pressants besoins pour ne m’occuper que de leur salut. J’avais même oublié un instant les objets les plus chers à mon cœur pour ne m’occuper que de mes blessés, menacés de l’approche soudaine de 1 ennemi ; celui-ci fut révélé soudainement par des fuyards qui pénétrèrent dans l’ambulance. Tout ce qui pouvait courir déserta promptement les locaux. Je reste seul, immobile, au milieu de mes blessés , à qui je déclare vouloir mourir avec eux si je ne pouvais défendre leur vie qui m’avait déjà coûté si cher. Mais la majorité de mes élèves s’écrient :

« Non, monsieur Larrey, nous ne vous abandonnerons pas et nous voulons rester avec vous. »

« Frizac surtout, quoique très pâle, fut un des premiers à me montrer cette fidélité. Mes larmes leur prouvèrent ma reconnaissance, et l’événement justifia que nous avions très bien fait, car ce ne fut qu’une fausse alarme.

« Depuis ce moment, chère amie, jusqu’à ce jour, je n’ai pas eu un seul instant de repos : je n’ai cessé de travailler nuit et jour, presque toujours couché au bivouac , au milieu des blessés et des plus vives privations ; mais enfin me voilà débarrassé, j’ai évacué aujourd’hui le dernier convoi de ces blessés sur Inowaklaw, où j’ai désigné un grand hôpital. Mes forces physiques sont bien usées et affaiblies ; mais ma conscience est heureuse et tranquille. J’ai rempli ma tâche avec distinction, j’ai fait remarquer mon ambulance, la seule qui ait rendu de vrais services , et enfin j’ai sauvé la vie à un grand nombre d’hommes dont les vertus guerrières sont au-dessus de tout éloge, et je suis content. D’ailleurs, l’Empereur et toute l’armée ont été témoins de mes actions et approuvent ma conduite. Je me félicite d’avoir échappé aux dangers et à ces pénibles et longues fatigues. J’aurai le bonheur, j’espère , de pouvoir t’entretenir de toutes ces choses et de te prouver que je suis digne de ton amour et de ton amitié. Voilà, je pense, le terme de nos campagnes ; avant quinze jours nous saurons à quoi nous en tenir, mais dans tout état des choses, je crois que nous n’irons guère plus loin, et qu’à Pâques ou à la Trinité un petit page t’annoncera mon arrivée.

« Prends donc patience , chère amie ; d’ailleurs ma santé n’est pas altérée , et quelques jours de soins et d’un bon séjour dans une grande ville suffiront pour me remettre... » (Larrey, Corresp. privée.)

il invite l’officier d’administration Pelschet, directeur de l’ambulance, à se mettre à la poursuite des blessés qui ont fui. Aidé d’une poignée d’infirmiers, cet administrateur sort à la recherche de ces malheureux affolés , les atteint et les ramène auprès de lui. Le calme se rétablit dans l’ambulance et Larrey reprend ses opérations. Bientôt on vient lui apprendre le résultat de l’intervention de la cavalerie de la garde. Ses escadrons ont chargé avec une telle fougue, qu’ils ont traversé de part en part l’infanterie russe et l’ont coupée en deux ; revenant ensuite sur leurs pas, ils ont parcouru le terrain en sabrant tout ce qu’ils rencontraient sur leur passage.

Larrey se montra d’autant plus satisfait que c’est à lui que Lepic, — le héros de la journée avec d’Hautpoul, — devait d’avoir conduit cette superbe opération de cavalerie. La veille même de la bataille d’Eylau, ce brave officier, ayant été pris d’un accès de goutte aux genoux, pria Larrey de venir le voir. Celui-ci le trouva cloué au lit, incapable d’accomplir un seul mouvement et désespéré de ne pouvoir prendre part à la bataille du lendemain. 11 supplia le chirurgien de la garde de le mettre à tout prix, et par n’importe quel moyen, en état de monter à cheval. Il est commun, quand on est médecin, d’être l’objet d’instances semblables, et tout le monde sait que, malgré les plus pressantes sollicitations, elles sont la plupart du temps impossibles à exaucer. Cependant Larrey y réussit, et par des moyens qui paraissent assez rationnels, quoique d’une extrême simplicité. 11 lui posa des ventouses scarifiées sur les genoux, lui appliqua un appareil de compression dont les pièces étaient imbibées d’un liquide résolutif. La consultation avait lieu au milieu de la nuit ; dès le lendemain matin, Lepic était à cheval, suivant les opérations de l’armée, et il conduisait le surlendemain sa célèbre charge1.

Cette brillante opération venant après celle d’Hautpoul, qui fut très meurtrière, ne fournit qu’un très petit nombre de

1 Larrey, Relation médicale des campagnes et voyages, p. 360. J.- B. Baillière, Paris, 1840.

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