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LES DIX- SEPT BLESSURES DU COMMANDANT RABUSSON

blessés. Parmi eux étaient le général Saint-Sulpice, qui commandait un des corps de cavalerie de la garde, et le commandant Rabusson. Saint-Sulpice avait la cuisse traversée par une balle. Larrey lui fit un pansement simple et l’évacua. Rabusson, qui devait devenir général et baron de l’Empire et dont la fille vit encore aujourd’hui, entourée de respectueuses affections, était à cette époque un des plus jeunes et des plus fougueux chefs d’escadrons de l’armée. Emporté par son courage et l’élan de la charge, ce brillant officier dépassa ses cavaliers et alla s’abattre au milieu de l’infanterie russe. Il fut instantanément couvert de blessures et fait prisonnier. Mais Lepic, parcourant en tous sens les carrés russes, arriva sur le point où il avait été capturé. Délivré par ses chasseurs, il fut transporté à l’ambulance de la garde. Son aspect était etfrayant, et Larrey, qui le connaissait personnellement, n’aurait pu dire qui il était, si les cavaliers qui l’apportaient n’eussent affirmé sa personnalité. Il n’avait pas reçu moins de dix-sept blessures et n’avait plus figure humaine. Un coup de baïonnette lui avait perforé le crâne; un autre, porté au-dessus du sourcil, avait lésé le nerf sus-orbitaire. Un troisième avait perforé les joues en les dilacérant et en lui cassant plusieurs dents. Trois coups de sabre dans la poitrine, dont l’un ayant traversé le poumon, complétaient la situation. Larrey réunit les chairs, les sutura, appliqua des appareils sur les plaies, ranima les forces du blessé et l’évacua ensuite sur les hôpitaux de première et de seconde ligne. Ce fut une de ses belles cures d’Eylau. Il fut moins heureux avec le fils de son ami le général Darmagnac, son compagnon d’Égypte. Ce jeune officier, blessé à la main, fut enlevé par le tétanos en disant à Larrey : <t Je meurs digne de mon père, faites-lui mes tendres adieux, »

On multiplierait, si on voulait tout décrire, ces dramatiques récits1. De toutes les batailles auxquelles jusqu’alors

1 Les autres généraux blessés furent : Augereau, atteint légèrement; Heudelet, un de ses divisionnaires, très gravement atteint; Albert, Levasseur, Amey, Ledru des Essarts, Levai, Picard, Sarrut, Bruyère, Jardin et Vari. Vari et Jardin, blessés mortellement, ne survécurent que quelques jours.

avait assisté Larrey, celle-ci était la plus sanglante et celle qui donna le plus de blessés. 11 passa la journée entière à opérer, sans avoir même le temps de prendre quelques aliments. Le soir, ses amis Ribes et Jouan, qui étaient tous deux attachés à la maison de l’Empereur, se joignirent à lui pour l’aider. Toute la nuit se passa en opérations et en pansements. Selon son invariable habitude, Napoléon, accompagné de Berthier, de Duroc et de Murat, vint visiter l’ambulance. Il était plus impressionné et plus attristé qu’au soir des batailles précédentes. Il parla à tous les blessés, les encouragea, consola les plus gravement atteints et leur promit de s’occuper, s’ils succombaient, de leurs femmes et de leurs enfants. Sa présence galvanisait ces malheureux, qui se soulevaient pour l’acclamer. Un seul blessé, dans toute la journée, lui fit entendre quelques plaintes, ce fut le maréchal de France Augereau, dont la blessure était insignifiante, mais dont le corps d’armée avait été écrasé.

Larrey passa la nuit à l’ambulance. Peu à peu ses collaborateurs, figés par le froid, exténués de fatigue et tombant de sommeil, l’abandonnèrent. Lui seul, paraissant sourd à l’action des agents physiques, insensible à l’abaissement de la température, indifférent à la faim, à la soif et à la fatigue, resta debout au milieu des blessés. Le lendemain, l’Empereur revint et le retrouva à la même place, les pieds dans la neige, la tête nue, poursuivant ses opérations. Rien ne pouvait lasser l’intrépide chirurgien; il opérait depuis vingt-quatre heures sans avoir pris une minute de repos. C’était le privilège de cet admirable opérateur de réaliser dans ces moments le summum d’énergie intense et d’affirmation personnelle dont il était doué. Une faculté aussi rare était due à un ensemble de dons qui se trouvent difficilement réunis chez le même homme : le fonctionnement calme et régulier du cerveau qui laisse intacte, au milieu des circonstances les plus troublantes, la liberté du jugement, assure l’établissement du diagnostic et permet le libre discernement des indications; la puissance de l’esprit et la force du caractère qui suppriment les ajournements dan-

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