‹ Napoléon et LarreyChapitre 141 sur 319 · UN DINER AU CAMP CHEZ LARREY · texte numérisé non relu

UN DINER AU CAMP CHEZ LARREY

resta prisonnier plus de quatre mois. Le pacha étant venu à mourir, il fut remis en liberté et ses présents lui furent restitués. Apres mille difficultés et a travers de nouveaux dangers, il parvint enfin auprès du schah. Ce prince le reçut avec les plus grands égards et le combla de cadeaux. Il voulut envoyer à son tour une ambassade à Napoléon et pria le négociateur français de l’accompagner. Jaubert avait accepté avec empressement une mission qui correspondait si bien à la politique de son maître et aux instructions qui lui avaient été données. Il avait exécuté son voyage, et, arrivé à Finkenstein, il venait de présenter son ambassadeur asiatique, auquel il servait d’interprète, à l’Empereur, quand il fut rencontré par Larrey.

Celui-ci l’amena chez lui, envoya prévenir ses amis Duroc et Lannes, qui avaient également été liés avec Jaubert en fit prendre Ribes et leur donna à dîner. Nous avons le menu, ce n’était pas un jour de bombance. — On était au 24 mai1. Dantzig venait bien d’être pris, mais les approvisionnements que contenait la place n’étaient pas encore livrés à 1 armée, et jusqu à ce moment les distributions furent fort succinctes. Le dîner se composa de pommes de terre, de mauvais biscuits et d’un filet de porc, aliment très rare, sur l’origine duquel Larrey n’eut jamais d’explication bien nette, et qui provenait ou de la maraude ou de tout autre emprunt forcé, — les soldats allant jusqu’à exercer des prélèvements dans les cuisines des maréchaux et même de l’Empereur. — Pas de vin; un peu d’eau-de-vie vendue pai les juifs constituait, avec de l’eau, la boisson du repas. Le chirurgien de la garde, ayant fait embrocher le précieux rôti à travers une épée, ne confia à personne le soin de le faire cuire. Il était en train de se livrer à cette opération, quand survinrent ses invités. Ils tinrent à honneui de 1 aider, et chacun, à tour de rôle, fit tourner la broche improvisée.

Ce dîner était médiocre ; mais les convives en avaient

1 Larrey, Corresp. privée. Lettre à Mme Larrey, 24 mai 1807

bien vu d’autres et ils s’en accommodèrent comme d’un festin. Jaubert leur raconta les détails de sa périlleuse mission et leur confia que l’Empereur venait de lui accorder une pension viagère de quatre mille francs. Il offrit à Larrey, pour sa femme, un châle de cachemire blanc, des pastilles du sérail et de l’essence de rose. Je ne sais pas si la charmante Laville était coquette. Tout porte à croire qu’elle aimait comme d’autres les belles toilettes et les riches étoffes. Dans ce cas, elle dut être satisfaite, car il serait impossible de calculer le nombre de châles, de pièces de tissus rares, de dentelles, de perles et de bijoux qu’elle reçut de Larrey et de ses amis, soit pendant la campagne d’Égypte, soit pendant celle d’Allemagne. Ces prévenances aimables persistèrent pendant tout l’Empire.

On peut penser que Mme Larrey, comme, sans doute, la plupart des femmes des autres officiers généraux, amassa une inestimable collection d’étoffes de prix. Mais qu étaitce, à côté des richesses qu’entassait Joséphine et que nous a fait connaître l’historien si admirablement documenté qu est M. Masson? L’ambassadeur qu’accompagnait Jaubert, bien informé des goûts de l’Impératrice, apportait pour elle plus de quatre-vingts cachemires et une immense quantité de perles fines de tous genres , de turquoises et d émeraudes .

C’est ce Persan, nommé Asker-kan, qui eut à Paris un si vif succès de curiosité à la cour impériale et dans la société parisienne. Galant, empressé auprès des dames, généreux, fort intelligent, aimant les sciences et les arts, installé avec un luxe somptueux et oriental et la plus nombreuse suite que jamais ambassadeur ait amenée en France, à 1 ancien hôtel de Mlle de Conti, il prenait plaisir à recevoir, et ses réceptions étaient très suivies. Jaubert lui servait d’interprète et traduisait aux dames, en en atténuant la licence avec infiniment d’esprit, les compliments parfois très risqués qu’il leur adressait.

11 fut le héros d’une aventure comique qui fit rire tout

1 Larrey, Corresp. privée. Lettres à Mme Larrey, 26 mai 1807.

Page 1