INJUSTICE DE L’EMPEREUR ENVERS LARREY
Quant à Larrey, il reçut, comme on l’a vu plus haut, la croix de commandeur, qui lui était, du reste, après peu, promise depuis Eylau1.
Il semble que devant une pareille injustice le ressentiment de Larrey va éclater. Ce serait bien peu le connaître ; il n’est ni un Bourrienne, ni un Marmont, et son dévouement invincible, — placé au-dessus de tout mécompte, — défie même le manque de parole et l’ingratitude du souverain. Il est même curieux de voir comment il s’attache, dans sa correspondance, à désarmer Mme Larrey dont l’irritation est à son comble, et à excuser Napoléon. 11 commence par faire l’éloge de l’Empereur, qui vient de le nommer « commandant » de la Légion d’honneur, lui a donné tant de marques d’estime et de confiance et qui lui porte à elle- même un réel intérêt. Il est vrai , — il faut cependant en arriver à cette pénible confidence, — qu’il n’a pu lui accorder le poste auprès de lui qu’il lui avait promis; mais ce n’est pas sa faute, il a été mal informé, on a surpris sa bonne foi, etc., etc. Larrey est presque sur le point de le plaindre. Il regrette bien un peu sa chaire à la Faculté, escomptée pour un poste qu’il n’a pas; mais il ajoute vite : «N’importe, ma chère Laville, je suis content, Sa Majesté est excellente pour moi. Elle ne pouvait me donner une meilleure preuve de sa confiance et de son estime qu’en me mettant dans la classe des dignitaires de l’armée. Par ce nouveau titre de commandant de la Légion d’honneur, je me trouve assimilé aux officiers généraux 2. J’attends M. Percy pour aller la remercier avec lui. » Et c’est tout, pas une plainte, pas un reproche. Du reste, dans cette
1 « Paris, 12 mai 1807.
« Le grand chancelier de la Légion d’honneur à monsieur Larrey, l’un des commandants de la Légion d’honneur, chirurgien en chef de la garde impériale.
« L’Empereur et Roi , en grand conseil , vient de vous nommer, monsieur, l’un des commandants de la Légion d’honneur.
« Je m’empresse de vous annoncer ce témoignage éclatant de la bienveillance de Sa Majesté Impériale et Royale et de la reconnaissance de la Nation.
Signé : « Lacépède. »
2 Larrey, Lettre à Mme Larrey, Reisembourg, 15 mai 1807.
longue correspondance de Larrey, jamais on ne surprend une critique des actes de l’Empereur, même quand il a à se plaindre de lui, ce qui arrive plus d’une fois.
On pense que Mme Larrey ne fut pas satisfaite. Il se présentait cependant une occasion de dédommager son mari ; elle se garda de la laisser échapper. Il y avait une vacance à l’Académie des sciences; elle entreprit de l’y faire nommer, et le vieux maître de Larrey, Sabatier, entrant dans ses vues, l’inscrivit sur la liste des candidats. Quoiqu’il eût des concurrents redoutables, entre autres Percy et Ghaussier, la notoriété du chirurgien de la garde, l’importance de ses travaux, l’influence de Sabatier, celle de Monge et de Berthollet qui était toute-puissante, paraissaient devoir assurer son élection. Mais Mme Larrey n’avait pas compté avec sa volonté. Quand il apprit qu’il se trouvait en concurrence avec Percy et Ghaussier, il s’empressa de décliner toute candidature. La lettre qu’il écrivit à ce sujet est un modèle de modestie et de sagesse, et pourra être longtemps méditée par les jeunes ambitieux que le nouveau langage moderne désigne sous le nom , si justement approprié, d’ « arrivistes ».
<r Je suis fâché que M. Sabatier m’ait mis en ligne à côté des hommes connus tels que les Percy et les Ghaussier. Mon Dieu, ma bonne amie, pourquoi tant de zèle et d’ardeur? Je viens d’atteindre seulement mon huitième lustre; je suis à peine connu dans le monde savant, et je n’ai point véritablement encore les titres et les profondes connaissances qu’une aussi honorable distinction exige pour être remplie avec honneur. Non, je ne me sens pas encore digne de cette marque d’estime particulière des grands hommes du siècle. Il ne faut pas s’aveugler, ma chère amie , il ne faut pas aspirer d’un coup au but où les hommes les plus distingués de notre art ne sont arrivés qu’à la fin de leur carrière. Arrête donc tes démarches, ma chère Laville; l’opinion publique doit élever les hommes selon leur mérite aux places académiques, telles que celles de l’Institut, et certes je suis loin d avoir capté son attention au point nécessaire pour arriver à ce résultat. J’apprendrai donc avec plus de plaisir que de peine