COMBAT D’HEILSBERG
que le siège vacant a été confié à un plus digne que moi. Je serai toujours content en revanche, chère Laville , si j’occupe la première place dans ton cœur h »
Larrey s’étant désisté, ce fut en effet son collègue Percy qui fut élu, et, dans les lettres suivantes, Larrey exprimait à sa femme le plaisir personnel que lui causait cette nomination et la satisfaction qu’il éprouvait de l’honneur qui devait en rejaillir sur la médecine militaire 1 2.
Au mois de juin, les Russes recommencèrent les hostilités et attaquèrent les lignes de la Passarge. L’Empereur était lui-même prêt, et Benningsen ne faisait que le devancer. Il se mit en marche avec toutes ses troupes. Murat et Soult, qui étaient à l’avant-garde, livrèrent imprudemment, le 10 juin, le sanglant combat d’Heilsberg, où l’armée russe, retranchée dans une position fortifiée et supérieure en nombre, tint en échec les troupes françaises. Les pertes furent relativement considérables des deux côtés pour une affaire partielle. Les Russes eurent trois mille hommes tués et sept à huit mille blessés; les Français perdirent deux mille hommes et eurent cinq mille blessés.
Larrey n’arriva que le soir avec l’Empereur; il s’occupa aussitôt des blessés de la journée. Parmi eux étaient le général Roussel, chef d’état-major de la garde; les généraux Espagne, Ferey, Yiviès, de Lorencez, Fouler et Yedel; le colonel Bordesoulle; le colonel Jeannin, gendre du peintre David; les aides de camp Lameth, de Gueheneuc et le Commandant de Ségur, officier d’ordonnance de Murat. Le général Roussel était le plus gravement atteint. Envoyé par Napoléon au secours des troupes témérairement engagées , un éclat d’obus lui avait fracassé la tête. Il succomba au bout de vingt-quatre heures. Philippe de Ségur eut l’avant-bras emporté par un boulet.
Déjà, on note que Larrey a reconnu la valeur des panse-
1 Larrey, Corresp. privée. Lettre à Mrae Larrey, Reisembourg, 24 mai 1807.
2 Larrey, Corresp. privée. Lettre à Mme Larrey, 29 mai 1807.
ments rares. Ayant suturé les plaies du colonel Jeannin, qui était atteint de blessures épouvantables à la face, il recommanda de ne lever le pansement qu’au bout de cinq jours, et constata qu’au bout de ce temps les plaies étaient aux trois quarts guéries. Ce procédé, aujourd’hui classique , devint une des règles de sa pratique. Il évacua ses opérés sur Thorn.
Après l’affaire d’Heilsberg, les Russes, craignant d’être enveloppés , abandonnent précipitamment leurs retranchements, qui sont occupés par les troupes françaises, et se dirigent sur Friedland pour gagner de là Kœnigsberg. L’Empereur les suit à marches forcées. Le 13 il est à Eylau. Larrey retrouve par un magnifique soleil de juin ce champ de carnage qu’il avait vu couvert de neige sur laquelle les morts et les blessés se détachaient en lamentables reliefs. Le printemps l’a maintenant tapissé de verdure et émaillé de fleurs. Les plaines glacées sur lesquelles d’Hautpoul et Lepic ont mené, à la tête de leurs escadrons, leurs furieuses et sanglantes charges, se trouvent transformées en lacs bordés d’élégantes villas. Il n’est pas jusqu’aux granges qui abritèrent les douloureuses scènes de l’ambulance du 10 février, qui n’aient revêtu un aspect pittoresque. Du reste, les cœurs sont à l’unisson de la nature, et les divisions foulent joyeusement et pleines d’entrain ce sol qu’elles ont, quelques mois auparavant, arrosé de leur sang. Napoléon les presse; il a devant lui la proie qu’il guette depuis si longtemps, cette armée russe qui s’est arrêtée à Friedland pour passer l’Aile et aller se mettre à l’abri derrière les murs de Kœnigsberg, et qu’il espère surprendre avant qu’elle ait exécuté son projet. Dans la nuit du 13 au 14, il dirige sur Friedland les corps de Lannes, de Mortier et trois divisions de cavalerie. Le 14 au matin, après avoir marché toute la nuit, Lannes est devant Friedland, où il se trouve aux prises avec l’avant-garde russe, bientôt renforcée par l’armée entière. Pendant que l’illustre maréchal soutient une lutte inégale, mais que ses habiles dispositions et l’héroïsme de ses soldats lui ont permis de prolonger, il envoie successivement tous ses officiers d’ordonnance à l’Empereur pour l’instruire de la situation et hâter son arrivée.