‹ Napoléon et LarreyChapitre 145 sur 319 · LA BATAILLE DE FRIEDLAND · texte numérisé non relu

LA BATAILLE DE FRIEDLAND

Parmi ceux-ci est Marbot. Le jeune aide de camp rejoint Napoléon à sa sortie d’Eylau. L’Empereur le fait placer à côté de lui et écoute, tout en galopant, le rapport qu’il lui fait sur la situation de l’armée russe. Quand il eut terminé, il lui dit, rayonnant de joie : « As-tu bonne mémoire ? — Passable, Sire. — Eli bien, quel anniversaire est- ce aujourd’hui, 14 juin? — Celui de Marengo, Sire. — Oui, oui, celui de Marengo, dit l’Empereur, et je vais battre les Russes comme j’ai battu les Autrichiens. » Et dépassant au galop les colonnes de ses soldats qui se dirigeaient en toute hâte sur Friedland , il leur jetait ces mots en passant: a C’est aujourd’hui un jour heureux, c’est l’anniversaire de Marengo b » Et ceux-ci l’acclamaient de leurs vivats.

Il ne s’abusait pas, et ce fut, en effet, un autre Marengo, une nouvelle et brillante victoire. Il n’arriva en vue de l’armée russe qu’à cinq heures du soir, et à rinspection de ses lignes il jugea qu’elle était perdue. Contenue depuis le matin par Lannes, grâce aux renforts successifs qui avaient été envoyés au maréchal, cette armée était placée en face du défilé de Friedland, l’Aile dans le dos, n’ayant pour toute retraite que les ponts de la ville. Les dispositions de l’Empereur furent vite prises. Il ordonna à Ney de culbuter la gauche de Benningsen, de pénétrer dans Friedland et de s’emparer des ponts. Lannes et Mortier devaient pendant ce temps modérer leur attaque et n’intervenir qu’au moment où la place serait prise , pour achever la destruction de l’armée russe. C’est ce programme, dicté aux généraux sur le terrain, qui fut accompli entre cinq et dix heures du soir. Ney, que ce jour-là l’Empereur compara à un lion, supporta le poids de la journée. Il s’empara de Friedland en flammes, malgré une résistance acharnée, et détruisit les ponts. L’armée russe, acculée dans une plaine sans issue, fut attaquée sans relâche; une partie se précipita dans l’Aile et s’y noya. Une colonne commandée par un Tourangeau émigré, le général de Lambert, — dont le descendant, redevenu français, vit

1 Marbot, Mémoires , t. I, p. 304.

aujourd’hui à Versailles, — descendit l’Aile et, grâce au courage et au sang-froid de son chef, échappa au désastre. Mais vingt- cinq mille Russes, tués, noyés ou blessés, restèrent sur les bords du fleuve. Quatre-vingts bouches à feu tombèrent entre les mains des Français.

Cette glorieuse journée coûta à la France sept à huit mille hommes morts ou blessés. La garde, dont les fusiliers seuls avaient donné, eut peu de blessés. Mais, selon son habitude, Larrey soigna les blessés des autres corps de l’armée. Il cite parmi les officiers généraux le chef d’état-major de Lannes, Drouet d’Erlon; les généraux Brun, Cœhorn, Vedel qui avait déjà été blessé à Heilsberg, Harispe, Carrié, Lebrun, Dombrowski, commandant la légion polonaise; les aides de camp de l’Empereur, Mouton et Lacoste, et le général de Latour- Maubourg, qu’il avait déjà soigné après la bataille de Canope et à qui il devait sauver la vie à Leipzig. Une balle lui avait traversé la main et on allait la lui couper, quand survint Larrey, qui, ayant appris qu’il était blessé, s’était mis à sa recherche. Il simplifia la blessure, enleva les esquilles et lui conserva la main l.

1 Voici en quels termes Larrey fait à Mme Larrey le récit de la bataille de Friedland :

« Depuis le billet que je t’ai écrit à la hâte, après la bataille de Heilsberg, dont tu connais sans doute les détails, il m’a été impossible, ma chère amie, de t’écrire un seul mot. Après avoir passé deux nuits et deux jours à panser les blessés, nous nous mîmes en marche pour poursuivre l’ennemi qui, dès la première nuit, avait effectué sa retraite ; nos marches ont été forcées , mais nous l’avons atteint le quatrième jour, devant Friedland, au passage d’une rivière. Serré sur ses ailes et arrêté dans son passage par le petit nombre de ponts , il a été forcé d’accepter la bataille, qui a été enfin décisive et extrêmement heureuse pour nous. Une grande partie de l’armée ennemie a été défaite et taillée en pièces ; le reste a pris la fuite en désordre. Une grande partie de son artillerie et de ses bagages est restée au pouvoir de notre armée. Pour cette fois, la garde impériale n’a pas donné ; nous n’avons eu que sept ou huit fusiliers blessés par les boulets, tandis qu’à Heilsberg nous avons eu trois cent vingt-cinq blessés, y compris mon élève Juville, que j’ai évacué en très bon état et fait accompagner d’un officier de santé. J’en attends des nouvelles que je te communiquerai de suite. La bataille de Friedland a donné à l’armée environ deux mille cinq cents blessés, parmi lesquels on compte quelques officiers supérieurs et quelques généraux ; dans ces derniers s’est encore trouvé mon ami Latour-Maubourg.

« Nous avons poursuivi l’ennemi jusqu’au bord du même fleuve qui sépare la Pologne prussienne de la Pologne russe, avec une telle rapidité qu’à peine a-t-il eu le temps de franchir le fleuve et d’en détruire les ponts. Un grand nombre de leurs soldats est resté en notre pouvoir, ou prisonniers ou déserteurs, en sorte que cette grande armée, qui prétendait aller à Paris, est réduite à un si petit

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