LES DOCTEURS DE LA FACULTÉ DE MADRID
Il faut y voir les grands docteurs de la Faculté avec leurs perruques à trente - six marteaux, un petit chapeau à la Basile, le manteau à la Crispin et des bas de soie avec des bouffettes cramoisies, se promener à pas comptés, en tenant de la main gauche une canne à bec de corbin en or. Je les retrouve dans le même costume, allant faire leurs visites dans les rues de la ville. Mais là ils sont dignement huchés sur des mules, qui les mènent à pas cadencés à la porte de leurs clients. Celles-ci s’arrêtent d’elles- mêmes et attendent patiemment le retour de leur maître h » Ne se croirait-on pas à Paris au xvne siècle ?
Cependant Larrey, sur l’invitation de Murat, prit la direction du service de santé de l’armée, et constitua un conseil de santé avec les médecins principaux Baradol et Talabert et le pharmacien en chef Loubert. Le premier soin de ce comité fut de classer les médecins de l’armée et d’établir parmi eux un contrôle qui n’existait pas. Il créa ensuite, selon son invariable habitude dans les pays conquis, une Ecole de médecine et de chirurgie militaire destinée à perfectionner l’enseignement des médecins de l’armée. Cette École, dans laquelle chacun des membres du conseil s’était chargé d’un cours, fut fréquentée avec autant d’assiduité par les médecins espagnols eux- mêmes que par les jeunes chirurgiens militaires français1 2. Le nombre des malades ayant augmenté à la suite des imprudences commises par les troupes, le comité adressa à l’armée une instruction sur son hygiène3. Ni le climat ni les habitudes du pays ne convenaient, du reste, aux soldats français. De bonne heure, le chiffre des malades fut considérable Au mois d’avril, à une époque où l’on pouvait se considérer comme en état de paix, il s’élevait à deux mille deux cent cinquante, — nombre exagéré pour
1 Larrey, Corresp. privée. Lettre à Isaure, Madrid, 12 avril 1808.
2 Larrey, Corresp. gêner. Lettre au ministre de la guerre, 1er mai 1808. Ms. 5874. B. N. F. F. N. Acq.
3 Avis du Conseil de santé de l’armée d’Espagne pour la santé de l’armée. Ms. cit. B. N.
GUERRE D’ESPAGNE
une armée de trente -deux mille hommes. On les réunit au grand Hôtel-Dieu de Madrid, très bel et très vaste édifice situé à l’extrémité du Prado, dont Larrey fit activer les aménagements.
Le 2 mai, éclata la révolte de Madrid. Le départ de Charles IV et de la reine avait indigné la population , et celle-ci témoignait de son hostilité croissante par son attitude équivoque vis-àvis des soldats français, par les rixes qu’elle engageait avec eux et par des rassemblements inquiétants. L’annonce de l’envoi en France des divers membres de la famille royale présents à Madrid mit le feu aux poudres. La populace courut au palais, coupa les traits des chevaux, maltraita un aide de camp de Murat et engagea la lutte avec les grenadiers du poste. En un clin d’œil l’émeute gagna la ville entière ; les habitants descendirent dans la rue avec leurs armes et se joignirent aux premiers insurgés. Tout Français isolé rencontré dans une rue ou dans une maison fut massacré.
Larrey était allé inspecter ses hôpitaux aux environs de Madrid; l’effervescence des villes qu’il avait traversées la veille, les menaces qu’il avait entendues proférer contre les Français l’inquiétèrent, et il abrégea sa tournée pour rentrer à Madrid. Il y arriva le jour même de l’émeute, à onze heures du matin. A la porte de la ville il rencontra son élève Frizacet le chirugien Faber, qui étaient venus au-devant de lui. C’était le moment même où la bataille des rues battait son plein: les cloches sonnaient à toutes les églises; leurs envolées se confondaient avec les coups de feu des insurgés , les battements de la générale et les vociférations de la foule. Les cavaliers de Murat chargeaient les émeutiers dans les rues, les refoulant de tous côtés à la Puerta del Sol. De tous les tournants de rues, de toutes les fenêtres partaient, derrière les jalousies, des coups de fusil. A chaque carrefour, sur chaque place, se livraient des combats entre la population belliqueuse, ardente, sans direction et sans chef, et les soldats français.
A ce spectacle, la première pensée de Larrey fut pour ses malades. Il y en avait deux mille à l’hôpital sous la garde