L’INSURRECTION DE MADRID
d’infirmiers et d’un poste espagnols. 11 est évident que si le grand-duc de Berg n’avait pas songé à les faire protéger, ils risquaient d’être massacrés par leurs ennemis du dedans unis aux insurgés du dehors. Cette pensée le mit hors de lui. Comme autrefois au Caire, il se porta de toute la vitesse de son cheval à travers l’émeute, salué de balles que lui tiraient, heureusement sans l’atteindre, les insurgés, et arriva enfin avec ses collaborateurs à la porte de l’Hôtel-Dieu. Il était temps; il trouva l’officier espagnol commandant le poste, les médecins Dupont et Talabert et les employés français de l’hôpital aux prises avec les infirmiers indigènes qui voulaient se ruer sur les malades. Déjà quelques-uns de ceux-ci avaient été blessés; un médecin français, le docteur Houneau, avait été insulté et frappé. Larrey s’élança au milieu des révoltés et les accabla de reproches. Son autorité, le prestige qu’exerçait son nom étaient tels, qu’à sa vue ils s’arrêtèrent interdits et se laissèrent désarmer. Mais le danger revêtit bientôt une autre forme : une troupe d’émeutiers s’était portée sous les murs de l’hôpital et tentait d’y pénétrer. Il ordonna alors de barricader les portes et d’armer les convalescents. Il plaça lui- même des hommes à chaque fenêtre et fît tirer sur les assaillants. Ces mesures défensives, qui permirent d’attendre que l’armée française eût rétabli l’ordre, sauvèrent les médecins et les malades de l’Hôtel-Dieu.
La résolution et 1 a rapidité avec lesquelles la révolte de Madrid fut étouffée eurent des suites incalculables. Elles laissèrent de profonds ressentiments dans le cœur des habitants, et compromirent à jamais toute possibilité de rapprochement entre les deux peuples. C’est à partir de cette journée malheureuse du « dos de Mayo » que les Espagnols se soulevèrent dans toutes les provinces, organisèrent des « juntes » de gouvernement et inaugurèrent cette résistance implacable aux envahisseurs qui constitue une des plus héroïques et des plus sauvages pages de leur histoire. Cependant la rigueur de la répression fut très
1 Larrey, Mémoires et campagnes, t. III, p. 158.
2 Larrey, Corresp. offic. Rapport à l’intendant général de l’année d’Espagne. Ms. 5874. B. N. F. F. N. Acq.
GUERRE D’ESPAGNE
exagérée, et il y eut de l’hyperbole à mener indéfiniment le deuil des massacres commis ce jour-là par l’armée française, et à considérer Murat comme un bourreau. La vérité est qu’attaqués avec une féroce énergie, les soldats français, ne pouvant se laisser assassiner, se défendirent avec leur bravoure ordinaire. Ils perdirent cent quarante-cinq d’entre eux1. Les insurgés eurent de leur côté cent quatre-vingt-cinq morts et dix blessés2. Voilà à quoi se réduisirent « les Vêpres françaises du 2 mai ». Selon l’habitude, on amplifia ces pertes et on parla de milliers de victimes. Le grand-duc de Berg perdit ce jour-là toute possibilité de régner en Espagne, si tant est que l’Empereur y eût jamais songé. Il eut le tort, le lendemain de l’émeute, de faire fusiller, au Prado, quelques insurgés pris les armes à la main. La conscience nationale ne lui pardonna jamais ces exécutions. Les Espagnols avaient eu, au commencement, quelque entraînement vers ce superbe cavalier, dont le brillant costume et la prestance martiale, la réputation militaire flattaient leurs propres goûts. A partir de ce moment, ils lui vouèrent une aversion profonde.
Cependant Murat ne comprit pas la portée de cet événement et s’abusa jusqu’au dernier moment sur sa popularité et sur la pensée de l’Empereur. Il se voyait déjà roi, et jouait au souverain dans ce palais de Castille où il faisait régner l’étiquette des Tuileries; et, président de la junte, lieutenant général du royaume, commandant en chef de l’armée française, il en exerçait réellement le pouvoir. Mais bientôt ce rêve s’évanouit, et Napoléon lui apprit lui-même qu’il devait renoncer au trône d’Espagne. Il tenta de ruser et de se défendre, mais il commettait à chaque instant les plus lourdes fautes de gouvernement. L’armée espagnole désertait sous ses yeux pour aller rejoindre les insurgés, sans
1 Chiffre donné par Murat. Larrey ne parle , dans son rapport à l’intendant général de l’armée, que d’une trentaine de blessés et d'une dizaine de morts; mais ce n’est là, sans doute, qu’un rapport incomplet. Rappelons-nous cependant que, de l’aveu de tous les historiens du temps, Larrey passe pour avoir toujours donné des renseignements scrupuleusement exacts.
2 Ces chiffres sont pris sur les registres des paroisses. (Bibliothèque nationale de Madrid. Ms. I'. V., 8-73.)