MALADIE DE MURAT
qu’il ait su prendre les mesures nécessaires pour entraver son départ. Le trésor était vide, le crédit nul. L’Empereur ne lui épargnait pas les témoignages de son mécontentement. C’était trop pour ce héros fait pour la guerre, mais non pour la diplomatie compliquée de Napoléon. Il devint sombre, préoccupé, finit par tomber malade et fit appeler Larrey.
Il était atteint du mal qui régnait dans l’armée française depuis son entrée en Castille, — la colique de Madrid, — affection spéciale caractérisée par des accès de violente douleur, des vomissements, la fièvre, la sécheresse de la peau, l’abattement des forces, l’atonie des viscères, et qui se dénouait parfois, en quelques jours, par la mort. Les médecins français n’étaient pas d’accord avec les praticiens de Madrid sur les causes de cette maladie. Pendant que ceux-ci l’attribuaient à des substances métalliques analogues à celles qui provoquent les affections saturnines1, les chirurgiens de l’armée d’occupation déclaraient que ces substances n’y entraient pour rien. Larrey, qui s’occupa spécialement du problème qui fut alors soulevé, démontra que la colique de Madrid, — endémique sur tout le plateau qui s’étend de la capitale aux montagnes du Guadarrama, — était provoquée par des facteurs complexes, parmi lesquels les conditions climatériques, les grandes variations de température entre la journée et la nuit, une alimentation défectueuse, les boissons, surtout le vin liquoreux d’Espagne, que les marchands indigènes additionnaient de narcotiques , étaient les plus importants 2.
Les plus vaillants soldats ne sont pas toujours les malades les plus résolus. Larrey trouva le grand-duc de Berg dans un abattement moral inexprimable. Dépourvu de ressort et de réaction, croyant son dernier jour arrivé, il se laissait aller au découragement le plus profond. Larrey le rassura par d’énergiques remontrances et le traita par la méthode dont il avait déjà bien des fois expérimenté l’efficacité, apaisant
1 Doctor Luzarraga, Dissertacion sobre el colico. ( Memorias de la Real Academia medical de Madrid.)
2 Larrey, Mémoire sur la colique de Madrid. Op. cit., t. III, p. 170.
GUERRE D’ESPAGNE
les crises de douleur par des calmants et associant ensuite aux évacuants les médicaments diaphoniques et toniques. Au moment où Murat entrait en convalescence, il fut alTecté, — ce qui s’observait parfois, — d’accès pernicieux. Son état devint de nouveau très grave. Le quinquina à haute dose enraya les accès ; mais Larrey jugea à propos de lui faire quitter l’Espagne, qui aurait fini par lui être funeste. 11 n’avait, du reste, plus rien à espérer de cette péninsule, dans laquelle il était entré avec la rayonnante vision de la couronne des Bourbons. Son aide de camp, Marbot, qu’il avait envoyé à l’Empereur, à Bayonne, était revenu avec des dépêches lui annonçant son élévation au trône de Naples. Ce fils d’aubergiste méridional trouvait la chute haute, et la compensation lui apparaissait décevante et au-dessous de son mérite... C’est cependant pour conserver ce royaume de Naples, dédaigneusement reçu, qu’il trahira, en 1813, la France et l’Empereur.
Il partit le 17 juin, encore malade, porté en litière et ayant avec lui un médecin que lui donna Larrey. Ses aides de camp et une nombreuse escorte l’accompagnaient ; il arriva le 7 juillet à Bayonne, où l’attendait Caroline, et se rendit de là à Barèges, dont Larrey lui avait conseillé les eaux. Le général Savary, envoyé par Napoléon, le remplaça dans le commandement de l’armée.
Le 25 juillet, Joseph arrivait à Madrid et prenait immédiatement le pouvoir. La capitale paraissait calme, mais les provinces entières étaient soulevées. Bessières remporta, sur l’armée révolutionnaire de Castille, la brillante victoire de Rio-Seco, qui parut un moment asseoir la nouvelle dynastie. Mais la capitulation de Baylen, en vertu de laquelle Dupont livrait une armée de vingt- cinq mille hommes, — dont la division Védel, forte de près de dix mille soldats et qui était hors des atteintes de l’ennemi, — fut un désastre sans précédent et compromit à jamais, aux yeux des Espagnols et de l’Europe attentive, la réputation d’invincibilité de l’armée française. Elle imprima à l’insurrection un élan extraordinaire. L’armée d’Andalousie, libre désormais de ses mou-